Top 5 des Lauréats de Cannes

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A quelques jours de la fin de la soixante-quatrième édition du festival de Cannes et dans l’attente fébrile de son palmarès, une partie de la rédaction de Discordance vous propose de revenir sur quelques privilégiés ayant été récompensés par la prestigieuse distinction cannoise. De chefs-d’œuvre incontestés en pépites oubliées le festival de Cannes n’a eu de cesse de nous surprendre et ce à l’unanimité.

Parce qu’ils le valent bien par Arnaud Parrant

Mention Contestable : Fahrenheit 9/11 de Michael Moore (2004) :
Que le festival de Cannes se munisse d’une conscience politique soit, mais qu’il consacre le bourlingueur Michael Moore pour son documentaire anti-Bush afin de pallier à toute éventualité de réélection du plus connu des Texans, ça laisse un goût amer dans l’œsophage de la cinéphilie. Pourtant sous la présidence de Quentin Tarantino, le palmarès 2004 s’annonçait sous les auspices de la sous-culture et du cinéma de genre. Alors on peine à comprendre pourquoi le brûlot politique de Moore, hautement contestable dans les arguments qu’il avance, s’est vu attribuer la glorieuse distinction au détriment d’un déjanté Old Boy qui se consolera avec un grand prix du jury. Sans doute Q.T a-t-il voulu marquer une rupture avec son éternelle image de geek et révéler au monde ses convictions politiques ?

Mention « un an trop tôt » Le Salaire de la Peur d’Henri-George Clouzot (1953) :
L’histoire de la palme d’or s’écrit réellement à partir de 1954 avec le film La Porte de l’Enfer et jusque-là les grands vainqueurs du festival, nombreux furent-ils comme en 1946, se voyaient couronner du non moins prestigieux grand prix du festival. N’est-il pas regrettable de voir alors un chef-d’œuvre comme le film de Clouzot manquer de peu son entrée au Panthéon des palmés ? À n’en pas douter le film aurait été moins oublié si la distinction suprême lui avait été attribuée. Merveille de noirceur, de désespoir et d’angoisse, le film de Clouzot réinvente la peur, donne une leçon de suspense (qui personnellement surpasse Hitchcock) et offre l’un des thrillers les plus crispants du cinéma. Yves Montand et Charles Vanel sont impeccables en camionneurs désespérés acceptant de diriger un convoi de nitroglycérine mettant ainsi leur vie en suspens. Et que dire des séquences, toutes plus angoissantes les unes des autres : du recrutement de ces inconscients, à une dance macabre, en passant par la traversée d’un marais de goudron, Clouzot distille la peur et emballe nos palpitants jusqu’à rupture de nos pulsations. Un chef-d’œuvre.

Le top :

5 — Underground d’Émir Kusturica (1995) :
Joyeux bordel, grosse farce et pur drame, le merdier de la Yougoslavie vu par son plus grand représentant. Après un premier salut en 1985 avec Papa est en voyage d’affaire et une parenthèse américaine avec Arizona Dream, Kusturica succède à Coppola et Imamura au rang des doubles palmés. Les tribulations d’une bande de résistants clandestins entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années 90 font les joies de la croisette tout en provoquant la polémique, taxant Kusturica de réalisateur fasciste. Quoi qu’il en soit, les frasques comico-poétiques de ces résistants de seconde zone, enfermés dans une cave et s’articulant autour d’un trio amoureux de saltimbanques, le tout encore une fois servi par la superbe musique de Goran Bregovic, enchantent le jury de Jeanne Moreau. Et nous avec.

4 — Pulp Fiction de Quentin Tarantino (1994)
« SI UN SEUL D’ENTRE VOUS FAIT UN SEUL GESTE BANDE D’ENFOIRÉS, SE SERA L’EXÉCUTION SOMMAIRE POUR VOUS TOUS JUSQU’AU DERNIER ». Les menaces proférées par Amanda Plummer dans la séquence d’ouverture du film ont sans doute été prises un peu trop à cœur par le jury pourtant présidé par Dirty Harry en personne. Mais ajoutez à ça les milkshakes à cinq dollars, les truands/concierges qui assistent à des miracles, une montre en or qu’on se refile de génération en génération, le caïd de la pègre qui passe un très mauvais quart d’heure et son épouse plus ou moins morte dans la baraque d’un gros dealer, Dirty Harry a du se dire qu’en fin de compte les menaces du début c’étaient de la poudre aux yeux et que toute cette joyeuse équipe de branquignoles méritait tout de même d’être saluée au moins pour nous avoir fait bien marrer. Pulp, comme on le nomme maintenant, est devenu immédiatement culte et a lancé la légende Tarantino.

3 — All that Jazz de Bob Fosse (1980)
Rares sont les comédies musicales couronnées à Cannes. On se souvient naturellement des Parapluies de Cherbourg de Jacques Demi et de Dancer in the Dark de Lars Von Trier, mais on oublie trop souvent le film de Bob Fosse, connu en français sous le titre Que le spectacle commence. Issu de la scène de Broadway, Fosse s’est affirmé en tant que cinéaste avec le très grand Cabaret, ou la vie d’un music-hall en Allemagne pendant la montée du fascisme. Quelques années plus tard, atteint d’un cancer qu’il sait incurable et qui lui laisse moins d’un an de vie, Fosse livre son film le plus personnel, à la limite de l’autobiographie. Roy Scheider y campe Joe Gideon, chorégraphe et avatar de Fosse lui-même, perdu dans les coulisses d’un cabaret dans lequel rôde la mort en la personne de la magnifique Jessica Lange. Ayant brûlé sa vie par les deux bouts, Joe se remémore sa fulgurante carrière, mais également sa décadence lorsque, contraint à accepter n’importe quoi pour survivre, il livre en guise de dernier numéro une vulgaire chorégraphie pour la publicité d’une compagnie aérienne. Film testamentaire, musical et dansant à la beauté des seconds rôles (la fille de Joe) et à la maîtrise des numéros, Bob Fosse ne dansera finalement avec la mort que sept ans plus tard.

N.B : La même année, ex æquo avec Fosse, Akira Kurosawa obtient la palme d’or pour Kagemusha, l’ombre du guerrier, fresque gigantesque sur le Japon médiéval. Au même titre que le jury cannois de l’époque qui n’avait su les départager, il monte également sur la troisième marche de ce Top.

2 — Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) :
Dans la pénombre d’une hutte, le dessus du crâne suintant, vaguement éclairé par quelques flammes dansantes et face au visage embourbé de Willard, le colonel Kurtz donne toute la morale à cette épopée au cœur des ténèbres du Vietnam. « L’horreur », marmonne-t-il, « l’horreur », il vaut mieux s’en faire une alliée que de continuer à l’ignorer. En s’appropriant la trame narrative du roman de Conrad Au Cœur des Ténèbres et en la transposant en plein Vietnam, imagerie par excellence de l’impuissance américaine, de l’horreur qu’elle représente et du sentiment de victimisation qu’elle déclencha chez les vétérans, Coppola livre le film le plus à même de révéler la folie et l’absurdité de la guerre (il faut citer également Johnny got is gun, mais dans une autre mesure). Le colonel Kurtz désabusé par son inutilité dans un conflit qu’il ne comprend pas, déserte et fonde en secret une secte propageant la haine. Ne pouvant considérer que l’ennemi réside dans ses propres rangs, l’état-major met sur pied un commando pour contrecarrer Kurtz. À la tête de l’unité, le capitaine Willard, arraché à une permission forcée, s’engouffre dans l’immensité de la jungle vietnamienne à la recherche du soldat fou. Mais où réside la folie ? N’a-t-elle pas une commune frontière avec l’horreur ? C’est la question que Coppola soulève et interroge avec brio dans ce qui restera comme le plus grand des films de guerre.

1 — L’Arbre aux Sabots de Ermanno Olmi (1978) :
Palme d’or décernée à l’unanimité du jury, le film de Olmi se fait pourtant rare et fait partie de ces petites merveilles du cinéma injustement oubliées même dans les rangs des cinéphiles. L’histoire : dans l’Italie rurale de la fin du XIXe siècle, nous suivons le parcours de quatre familles paysannes et en particulier de la famille Batisti. L’intérêt : un de leurs enfants témoigne d’une intelligence remarquable et le curé du village lui promet une carrière d’intellectuel. Le problème : au fil des saisons et du travail qu’elles engendrent, les familles se convoitent, se jalousent, s’entraident et se détestent sous l’œil plus ou moins malveillant du propriétaire des exploitations. Cruel tout en étant extrêmement humain, la force du film émane de son naturalisme et de ses interprètes, tous amateurs et paysans de métier. Qui plus est, ces comédiens improvisés ont eu la liberté de tourner dans leur langue d’origine, un dialecte paysan sous-titré même en Italie. Toute la beauté du film réside dans le titre insignifiant jusqu’aux dernières séquences et par voie de conséquence inexpliquable au risque de « spoiler ». Un véritable chef-d’œuvre d’une grande rareté, que je vous encourage personnellement à retrouver.

Cannes ? On parle quelle langue à Cannes ? par Arnaud C.C.

Exercice difficile que ce classement. Deux barrières déjà. Les lacunes premièrement. Plus de soixante ans de Festival correspondant à plus de soixante Palme d’Or, c’est avec regret qu’au jour d’aujourd’hui, j’avoue ne pas avoir pu ou voulu tout voir. L’éclectisme des sélections et des récompenses ne peut plaire à tout le monde. Il pourrait donner lieu à bien d’autres Tops, celui des oubliés impardonnables, celui des déceptions personnelles comme celui des Palmes à voir. Pourtant, arrive un moment – maintenant – où on se doit de choisir, parmi celles que l’on a vu à ce jour, en promettant de bientôt combler lacunes, oublis, préjugés. Arrive ici la deuxième barrière, celle du choix. Cornélien, à savoir quoi mettre et où, avec quelle légitimité. Ainsi soit dit, et excusé.

Mentions Honorables.

Rome, ville ouverte, de Roberto Rossellini (1946) Le Festival de Cannes de 1946 est considéré comme sa véritable première édition, face à la Mostra de Venise. Pourtant, cette année-là, c’est près de onze films qui seront primés, ex aequo, d’un Grand Prix du Festival, la Palme d’Or n’apparaissant qu’en 1955. C’est pour cette raison que le film de Rossellini ne peut figurer dans un classement des meilleures Palmes. Pourtant, il est à noter l’importance d’un tel film, ainsi que sa reconnaissance. Film hors catégorie à son époque, il est depuis considéré comme celui marquant la naissance du néo-réalisme italien, brut et sans concession, fiction forte et magnifique, filmée comme un documentaire. Parce qu’on est au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale – évènement émotionnellement, narrativement et visuellement des plus cinématographiques – et qu’il nous est, aujourd’hui, quasi-impossible de refaire ou revoir un œuvre d’une telle envergure, une Mention Honorable s’avérerait même presque trop faible, face à la force d’un tel film

L’Éternité et un jour, de Théo Angelopoulos (1998) et L’Enfant, de Jean-Pierre et Luc Dardenne (2005).
Ils ne racontent ni la même chose, et encore moins de la même manière. Le grec L’Éternité et un jour, poème planant et mystique sur « la notion de limite ou de frontière dans la communication entre les êtres, dans l’amour, dans le passage de la vie à la mort » et L’Enfant belge, pudique et cassant, n’ont décidément rien en commun. S’ils figurent ici, côte à côte, ce n’est donc pas dans un souci de rapprochement, mais peut-être plus dans celui d’un penchant pour l’éclectisme. Si l’on peut être bluffé par la technique d’Angelopoulos, on peut aussi l’être de la même manière dans les gesticulations statiques de Jérémie Renier, paternel infantile et paumé. Comme si cette Mention Honorable était une sixième place.

Le Top 5.

5 – Ex æquo : Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola (1979) et Taxi Driver, de Martin Scorsese (1976)
L’odorat. L’odeur d’une jungle qui brûle comme celle de murs tapissés de sang tapineur. Ces Palmes d’Or, aujourd’hui incontestablement deux des plus emblématiques, s’avèrent aussi les deux plus anciennes de ce classement, que l’on verra (malheureusement ?) très contemporain. Deux films qui ont donné à votre serviteur goût à un certain cinéma, pas forcement cannois. Coppola et Scorsese, symbole d’un renouveau hollywoodien et cinématographique. L’apocalypse d’un pays qui souffre de ses démons, d’une guerre qu’il était voué à perdre, mais qui s’y entêtait malgré tout, malgré tous, quitte à y perdre son âme et sa jeunesse. Coppola se chargera de cette âme, Kurtz et l’enfer vert, tandis que Scorsese y peindra cette jeunesse, à travers ce « nobody who dreams of being somebody ». Les deux s’efforçant à surtout parler, to me, to us. Quitte à tout brûler – un pays, un homme, une âme, une idée. Juste pour laisser trainer cette odeur – malodorante et jouissive.

4 – La Chambre du Fils, de Nanni Moretti (2001)
La vue. Montrer et laisser voir. Une famille italienne, aimante et soudée. Puis laisser apercevoir un spectre de tristesse, la mort d’un enfant, la mort d’une famille entière. A travers des images et des concepts simples, Moretti, en filmant une chambre d’adolescent, filme toute une vie ratée, perdue, noyée dans cet océan de larmes. Pudique, voir prude, il ne montre rien, laissant au spectateur le culot d’essayer de voir, cet enfant flou, ces souvenirs qui ne sont pas les nôtres, mais que l’on peu aisément comprendre et ressentir. Voir un père, une mère, une sœur. Mélancolie familiale et tristesse universelle, son film se laisse voir et revoir, indéfiniment.

3 – Dancer in the dark, de Lars Von Trier (2000)
L’ouïe. Entendre Lars Von Trier a ses risques et ses périls. Le Danois, qui s’efforce chaque année à être le scandale en roulotte cannois, sait pourtant faire sonner d’autres cloches. Sa « comédie » musicale dramatique, d’une mélancolie de fin du monde, est un chant de beauté et d’une tristesse inégalée. Entendre son film, de la voix de Björk (Prix d’interprétation) au bruit d’une corde qui se tend au dessus d’un corps balançant dans le vide, c’est entendre un opéra, l’œuvre d’art réputé suprême. C’est entendre à voir autre chose. Et c’est accepter qu’un mélodrame, un musical, dans les mains du grand inventeur formel qu’est Lars Von Trier, deviennent ce chef d’œuvre qui se condamne à résonner longtemps dans des cœurs engourdis et des esprits torturés.

2 – Elephant, de Gus Van Sant (2003)
Le toucher. Le film de Van Sant n’est pas tactile au premier sens du terme. Son film, qu’on pense n’être qu’une libre adaptation artistique des tragiques évènements du lycée de Columbine de 1999, va beaucoup plus loin. De grâce il est touché : il y filme toute la beauté et l’horreur qui y est palpable. Des adolescents qui survolent des couloirs vides de toutes présences ou les traversent sans contact avec les fantômes chatoyants. Lorsque contact il y a, c’est celui d’un baiser volé sous un regard à rassurer, d’une caresse inopinée sous une douche entre meurtriers, d’une main attardée sur une épaule apeurée, d’une chevrotine, d’un visage éclaté, du sang et d’une bibliothèque éclaboussée.

1 – Pulp Fiction, de Quentin Tarantino (1994)
Le goût. Celui d’un Big Kahuna Burger et d’un Sprite. Celui d’un milk-shake à 5 $, et sans Bourbon dans le lait. Celui d’un pancake ou d’une omelette dans un drive-in un matin ensoleillé. Le goût aussi d’un cinéma, du cinéma tout court. Le goût des références, avant d’en devenir une. Le goût d’un nouveau cinéaste et de son empreinte, maintenant si reconnaissable. Le goût pour ce film qui a donné à beaucoup l’envie d’en faire d’autres. Le goût de l’humour noir, sale et rentre-dedans. Le goût des dialogues impeccables, répliques et punchlines emblématiques. Le goût du sang, d’une violence dévergondée et sans scrupules. Le goût d’un moment. Le goût d’un symbole. Le goût du culte.

Sous le soleil de Cannes par Samuel

Mention spéciale : Andrei Rublev d’Andrei Tarkovski (1969)
La Croisette vs. Le reste du monde : Non ce film n’a eu pas eu la Palme d’or pour la simple et bonne raison qu’il na pas eu l’autorisation de la délégation soviétique d’être projeté en compétition. L’organisation du festival n’a pu céder devant tant de pression, s’estimant heureuse d’avoir une copie de l’œuvre. Et si Andrei Rublev avait été éligible ? Cette mention tend à montrer que bien des films n’ont jamais pu être présentés en compétition (voire même présenté tout court) et si les pressions de toutes parts n’avaient pas été si fortes, nous aurions un palmarès bien différent. En somme, l’énergie pour l’organisation du festival a souvent été dépensée dans des sphères diplomatico-politico-religieuses plus qu’artistiques. Ce qui est moins le cas ces dernières années, Farenheit 9/11 de Michael Moore en étant un parfait exemple. Malgré cela, Andrei Rublev remportera le Prix de la Critique Internationale. Mince consolation, mais reconnaissance tout de même.

5Viridiana de Luis Buñuel (1961)
La Palme et la religion : Cannes est souvent le terrain de bien des protestations, les huées et les sifflets, les gens qui sortent de la salle pendant la séance… Le public a ses caprices, et les pays aussi ! Et donc Viridiana ou quand Buñuel a enflammé le Vatican et le régime franquiste ceux-ci jugeant le film impie et blasphématoire. Le festival, c’est un symbole de défense de l’art, du cinéma, de la liberté. On honore la création artistique avant tout et la quintessence de Cannes est d’offrir la Palme à un film audacieux (on n’est pas aux Oscars ici, on parle cinéma !). L’œuvre de génie de Buñuel aura beau s’attaquer à la religion et à la perversion de la foi, à la bourgeoisie, à l’absurdité de l’homme et à sa nature bestiale, on ne pourra que la célébrer. Buñuel ose pointer sa caméra, parfois aux frontières du surréaliste, sur la corruption du monde. Voir un cinéaste de cet acabit recevoir la récompense suprême est un bonheur inestimable pour un cinéphile. Et l’art subversif n’a jamais eu autant sa place qu’à Cannes.

4Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami (1996)
La Palme et la mort : La caméra de Kiarostami suit un homme en voiture, un homme nourri par une volonté que l’on pourrait croire immuable. Au milieu des chemins sinueux, on discerne la vie intérieure et abstraite de cet homme voulant mettre un terme à celle-ci. Et il ne sera jamais question du pourquoi. On accompagne le personnage dans une certaine exploration de la fragilité de la vie. Le cinéaste tend à illustrer l’ambivalence du désir de vivre à travers de multiples échanges jusqu’à la dernière séquence aussi forte qu’inattendue, ultime séquence qu’il ne s’agira pas de comprendre. Le Goût de la cerise, au-delà d’être un film remarquable, est surtout la preuve d’un cinéma personnellement engagé. L’œuvre est interdite en Iran, Kiarostami ne l’ayant pas présentée au Festival de Téhéran afin d’obtenir l’aval de la censure et son thème central, le suicide, est un sujet tabou. Toutefois, à la dernière minute, il sera présenté en compétition officielle après avoir obtenu le précieux visa de sortie de Téhéran. Le lendemain, il sera récompensé.

3Pulp Fiction de Quentin Tarantino (1994)
La Palme et la contre-culture : Ironiquement ou pas, Pulp Fiction bourré de références sur la contre-culture américaine est depuis longtemps entré dans la pop culture. Ça respire l’amour du cinéma et celui-ci le lui rendra bien. Pulp Fiction, c’est un peu le Rashmon des années 90 en ce sens qu’il impose une originalité tant technique qu’esthétique dans une narration au montage éclaté, autour d’une multiplicité de personnages dans un univers de violence. La violence n’a jamais arrêté la conquête d’une Palme. Alors oui une femme qui hurle au scandale dans la salle du Grand Palais, et Tarantino de répondre par un doigt d’honneur bien placé (qui n’est pas sans rappeler Maurice Pialat au temps de Sous le Soleil de Satan), c’est aussi ça la magie de la Croisette. La Dolce Vita s’est faite huée en 1960, aujourd’hui c’est un monument du 7e art. Le spectateur n’écrit pas toujours l’histoire du cinéma. Indigner, ne pas satisfaire le public cannois… On constate surtout le fossé entre ce dernier et le jury. Ainsi, à Cannes, il faut faire avec l’hostilité du public, mais c’est le jury qui aura toujours le dernier mot.

2Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov (1958)
La Palme et la guerre (et l’amour aussi) : Il existe d’autres formes d’audaces. Quand passent les cigognes est tout simplement magistral dans sa richesse technique. Entre exercice de style de haut niveau et magnifique histoire d’amour, le film s’impose comme un chef-d’œuvre incontournable, une expérimentation virtuose digne des films d’Eisenstein où Kalatozov explore avec son directeur photo les possibilités de sa caméra. Plus, Quand passent les cigognes symbolise l’assouplissement du régime soviétique post-Staline, une œuvre en rupture avec le cinéma de propagande que la Russie avait l’habitude de proposer insufflant ainsi un renouveau inattendu auprès la critique internationale. Ce film est le retour au calme après une tempête oppressive dans le paysage cinématographique soviétique. Le chant d’une cigogne pourrait-il être l’opposé du chant d’un cygne ?

1Blow-Up de Michelangelo Antonioni (1967)
La Palme entre réel et illusion : Antonioni questionne les notions de réel et d’illusion avec une maestria déconcertante. Après avoir contrarié le public de la Croisette avec son magnifique L’Avventura, qui avait pourtant obtenu le Prix du Jury en 1960, le cinéaste italien livra sept ans plus tard un de ses films les plus accomplis. Ingmar Bergman, d’ailleurs décédé le même jour qu’Antonioni, n’aimait guère le cinéma de ce dernier à l’exception de deux films : La Notte et Blow-Up. Ça en dit beaucoup. D’une certaine façon, Blow-Up est une œuvre très représentative de l’esprit de Cannes : la confrontation d’un monde superficiel au monde réel et à sa violence. Il s’agit ici d’un homme ne pouvant pas s’approprier le réel, or n’est-ce pas l’objectif de bien des cinéastes ? Au milieu des starlettes posant pour les photographes, entre les crépitements des flashs s’efforçant de créer des icônes, se trouve une image du réel, à la portée de celui qui voudra bien voir parmi les illusions et cette image du réel, c’est souvent sur la pellicule qu’on peut l’apercevoir.

BONUS : Un souvenir de Cannes : en 1983, Robert Bresson et Andrei Tarkovski recevant le Grand Prix du cinéma de création par Orson Welles, ainsi trois des plus grands réalisateurs de tous les temps sur la même scène.

Mon souhait pour Cannes 2011 : The Artist de Michel Hazanavicius remportant la Palme d’or : car le cinéma muet reste le plus beau cinéma du monde, même en 2011. Surtout en 2011.

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: Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

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