« Polisse » pas lisse

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En sélectionnant le nouveau film de Maïwenn côté officiel, le comité a fait le choix de laisser une petite place à ces films faits différemment, tournés rapidement, à l'énergie, utilisant au mieux la liberté du numérique et le soutien d'une bande de potes (qui en l'occurrence compose un sacré casting). Tant mieux, même si Polisse a quelques bas (et beaucoup de hauts).

Les deux s, ce n’est pas pour manquer de politesse, mais parce que c’est la police des enfants (et de leur orthographe ingénue) qui intéresse la réalisatrice : plus précisément, la Brigade de Protection des Mineurs, qui intervient dans les affaires d’inceste, de pédophilie, d’exploitation sexuelle d’enfants et autres joyeusetés. Avec sa coscénariste Emmanuelle Bercot, qui, en tant que réalisatrice, s’est déjà beaucoup penchée sur les mœurs (sexuels, affectifs) des moins de quinze ans, elle s’est inspirée de cas effectivement traités par la BPM, pour aboutir à ce film choral, un peu fourre-tout, mais souvent très fort.

Maïwenn semble donc, à un certain niveau, faire un film de genre, soignant les portraits des policiers et policières, décrivant la noirceur de leur quotidien et leurs vies personnelles qui s’emmêlent. On pense à un grand Police du cinéma français, celui de Maurice Pialat, où, comme ici, il s’agissait de reprendre des codes existants pour en faire un film d’auteur brillant et très personnel. Parfois c’est aussi la série télé qui est évoquée, objet « de genre » encore une fois puisqu’il y la « série policière » comme il y a la « série médicale ». Ce qui peut faire l’effet d’un film un peu décousu, concentrant en deux heures une multitude de cas qu’on ne recroise pas et qui semblent des « épisodes » bien distincts les uns des autres. J’avais suggéré avant l’ouverture du festival que Polisse serait peut-être le Kaboom de 2011. Certes, Maïwenn n’a pas la maîtrise formelle d’un Araki, et elle ne travaille pas non plus dans la même économie, mais comme lui, elle interroge, parfois maladroitement, les limites du cinéma, tiré vers d’autres formes par la télévision, internet, et qui a envie d’imploser joyeusement. Et c’est réjouissant de voir que Cannes, certes avec une extrême prudence, commence à s’ouvrir à ses objets hybrides qu’une compréhension étroite du cinéma ne pourra bientôt plus contenir.

Et puis Maïwenn sait s’entourer, on l’avait déjà vu avec Le Bal des Actrices : on retrouve des têtes connues (Karine Viard, Marina Foïs…), des seconds rôles à suivre (Alice de Lencquesaing, qu’on a déjà pu voir chez Mia Hansen-Love ou Assayas), Emmanuelle Bercot en actrice, et un Joey Starr à contre-emploi et qui tire remarquablement bien son épingle du jeu – il pourrait faire un sérieux challenger pour le prix d’interprétation. Comme à son habitude, Maïwenn se met au milieu de tout ça, se donnant ici le rôle d’une photographe venant tirer le portrait aux flics. C’est de l’auto-fiction au cinéma, mais c’est quand même nettement moins chiant qu’en littérature. Et les cas que Maïwenn relate, d’une dureté parfois incroyable, sont filmés avec cette force brute qui fait apparaître dans toute leur crudité le cynisme du père violeur, l’inconscience de l’ado nymphomane, le tragique de l’enfant arraché à sa mère. Alors certes, le scénario est parfois foutraque, la chute ratée, mais pour ces moments-là où Joey Starr nous arrache des larmes, et pour cette énergie rare, on a envie de dire Vive le cinéma français et c’est la première fois depuis très longtemps.

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3 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 13 mai 2011
    Sam a écrit :

    « Vive le cinéma français »: perso je l’avais dit pour Tournée d’Amalric l’année dernière, et aussi Des Hommes et des Dieux, et Un Prophète et… Enfin bref. En tout cas, la « comparaison » avec Kaboom m’intrigue mais surtout me laisse circonspect.

  2. 2
    le Vendredi 13 mai 2011
    Salomé Hocht a écrit :

    Justement, les films que tu cites, même si ils sont tout à fait respectables, sont typiquement pas ceux pour lesquels moi j’aurais dit vive le cinéma français… Polisse, c’est bancal, mais vraiment en-dehors des sentiers battus narratifs et institutionnels, c’est ça qui est chouette.

  3. 3
    le Vendredi 13 mai 2011
    Sam a écrit :

    J’avoue que Des Hommes et Des Dieux et Un Prophète sont très « académiques » (je ne sais pas quel autre adjectif utiliser) mais Tournée avait une belle fraîcheur et une séduisante exubérance. Mais reste que Polisse m’intrigue malgré tout (ce qui n’était pas du tout le cas à la base), mais si je devais m’avancer, si un film devra me faire crier, hurler même « Vive le cinéma français », ça sera probablement The Artist. Dans le genre en dehors des sentiers, à l’heure de cette foutue 3D (de meeerde), c’est pas mal de faire un bon film muet, et ça sera un risque pris par le cinéma français, je me sens presque fier haha! Bonne continuation cannoise.

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