The Tree of Life ou les vivants piliers de Terrence Malick

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Après six années de discrétion, dont deux passées à monter ce dernier film et mettre en boîte le prochain, l'ermite Terrence Malick révèle enfin son The Tree of Life. Au travers d'un grand trip cosmico-métaphysico-théologique, dont les délires risquent d’en irriter plus d'un, le cinéaste légendaire livre ici son film le plus personnel, le plus ambitieux et probablement le plus assujetti aux critiques. Des dinosaures au Purgatoire en passant par le Big-bang et la vie dans le Midwest des années 50, Malick filme toute la beauté des mondes et transcende le cinéma.

« La nature est un temple où de vivants piliers, Laissent parfois sortir de confuses paroles,
L’homme y passe à travers des forêts de symboles,
Qui l’observent avec des regards familiers. »

À n’en pas douter les vers de Baudelaire auraient pu être écrits par Terrence Malick lui-même, et il y a fort à penser que si les deux hommes avaient eu la chance d’être contemporains, ils seraient devenus amis, compagnons d’infortune poétique tels Rimbaud et Verlaine, dialoguant sans cesse avec la nature et la grâce. Depuis sa Balade sauvage en 1975, le cinéma de Malick n’a cessé de montrer ces errances baudelairiennes où l’Homme et sa bêtise, faisant face à la Nature riche et abondante, semblent être tout juste capables de voir ce qu’elle peut offrir sans pour autant la maîtriser. On se souvient du fermier Des Moissons du ciel qui par rage, jalousie et désespoir, enflamme son champ de blé et court à sa ruine ou encore du soldat collectif de La Ligne rouge philosophant sur l’enfer de la guerre au cœur du paradis de Guadalcanal. Terrence Malick, de par ses études de philosophie, mais également sa grande foi, questionne, interroge et contemple en permanence la place de l’Homme dans l’Univers. Une place qu’il peine à trouver tant l’échelle sur laquelle il se trouve est infiniment grande et inversement petite. C’est encore une fois, entre autres événements, l’interrogation que soulève le cinéaste dans son dernier film. Dans l’immensité du cycle de la vie, face au Big-bang et à la fin de l’univers, quel rôle l’Homme a-t-il à jouer ? Nouveau maillon d’une chaîne vouée à disparaître, comme les dinosaures avant nous, et dont seule nous survivra la grâce.

« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. 
»

La grâce justement, Malick pourrait en être l’inventeur, du moins au cinéma. On connaît tous son style, des odes visuellement contemplatives de par la magnificence des plans tournés aux quatre coins du monde et qui supposent toujours une interprétation. Dans The Tree of Life, par exemple, tandis qu’une femme se présente enceinte, une maison submergée laisse échapper un enfant dans l’immensité du monde. Et que dire du texte ? Sobriété des multiples voix off, envoûtantes et enivrantes comme à son habitude, mais qui, outre le sermon religieux qui peut en agacer certains, se révèlent comme les « confuses paroles » de Baudelaire. Chez Malick, le sens n’émane pas du concret d’un récit, mais des symboles qui le servent. Qu’ils soient religieux ou poético-philosophiques, ils forment un ensemble duquel émerge « une ténébreuse et profonde unité » qui existe bel et bien dans The Tree of Life. Certains ne verront sans doute que l’immense délire d’un cinéaste catholique qui mélange théorie de l’évolution et fin de vie selon la Bible, mais la complexité du récit, qui est inexistante d’ailleurs, mais dont les détracteurs se feront une joie de prétendre à sa réalité, n’offre rien de plus que la vision d’une étape terrible dans la vie d’une famille américaine.

« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants, 
»

The Tree of Life nous balade donc dans les souvenirs plus ou moins oniriques d’un homme, d’une femme et de leur fils aîné, après l’annonce du décès de leur cadet et du long travail que représente le deuil. La mort faisant partie intégrante de la vie, l’acceptation du drame passera par la compréhension de cette dernière. De la création de l’univers, à l’état unicellulaire, en passant par une longue période dans l’Amérique des années 50 et jusqu’au Jugement Dernier, Terrence Malick échafaude une poésie sur la place de l’homme dans l’immensité de l’espace et du temps qui n’a de précédent que 2001 de Kubrick. La partie centrale du film, impressionnante de par ses interprètes et sa justesse sur le quotidien d’une famille partagé entre l’amour d’une mère et l’autorité d’un père, donne la plus grande strophe de cette gigantesque fable philosophico-théologique où le chemin de la vie se divise entre la Nature et la Grâce, l’humain et le divin, le doute et la foi. De séquences oniriques en moments plus intimes, accompagné par la splendide musique d’Alexandre Desplat et les compositions de Bedrich Smetana, Malick brosse une fable d’une universelle beauté. Une fable à l’image de son cinéma, un cinéma à l’image de Baudelaire…

« Ayant l’expansion des choses infinies, Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens, Qui chantent les transports de l’esprit et des sens. »

En savoir +

The Tree of Life :
De Terrence Malick
Avec : Brad Pitt, Sean Penn, Jessica Chastain, Hunter McCracken

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: Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

2 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 18 mai 2011
    Sam a écrit :

    Je n’ai pas tout lu afin de ne pas me spoiler ou de ne pas être influencé, mais je peux dire une chose: les vers de Baudelaire, là bravo! Ça donne une belle force à l’article.

  2. 2
    le Mercredi 1 juin 2011
    Sarah a écrit :

    « Chez Malick, le sens n’émane pas du concret d’un récit, mais des symboles qui le servent. » ineffable grâce

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