« Ceci n’est pas un film », l’Iran face à l’absurde

par |
Un cinéaste qui n’a plus le droit de faire des films fait donc un non-film qui est un grand film.

En 2010, Jafar Panahi, invité à faire partie du jury cannois, n’avait pu se rendre en France, empêché par le régime iranien. Quelques mois plus tard, il était condamné à six ans de prison et à une interdiction d’exercer le métier de cinéaste pour vingt ans. Dans l’attente du résultat de l’appel, il essaie de rêver le prochain film qu’il préparait, et, avec son complice Mojtaba Mirtahmasb, se filme non-filmant, dans le huis-clos d’un appartement qu’il faut, à tout prix, transformer en décor. 

Ceci n’est pas un film est donc un acte de résistance, d’abord, et c’est aussi un très bel essai sur le métier de cinéaste en Iran. C’est un concours de circonstance qu’il soit présenté quelques jours seulement après Pater de Cavalier, le maître du journal filmé. Chez l’un cette démarche est un choix, chez l’autre c’est une nécessité, c’est tourner le peu que l’on peut tourner quand on est privé du droit de le faire. Mais à partir de cette contrainte, Panahi va vers les mêmes sommets que Cavalier, sans peut-être même connaître son cinéma, mais avec la même intelligence, le même humour, le même esprit.

C’est sur clé USB que le festival a pu visionner cette oeuvre. Une anecdote révélatrice du climat qui règne en Iran, et que Au Revoir de Rasoulof, dont on a déjà parlé, rendait aussi. Rasoulof et Panahi ont d’ailleurs collaboré (ils préparaient un film inspiré des événements ayant découlé des dernières élections) et ont été arrêtés ensemble. Panahi, qui fut l’assistant de Kiarostami, se trouve dans une situation centrale de passeur entre deux générations du cinéma iranien, les grands maîtres et la jeune garde. Se filmant, il est donc placé au mieux pour parler de la situation générale.

On passe d’une tentative de dépassement de l’interdiction, avec une lecture par l’auteur du scénario qu’il ne peut tourner, à des moments de frustration, ponctués de l’attente d’un verdict. Le film se termine par un dialogue inattendu et révélateur avec un jeune homme de passage, qui déplace le propos, de la situation des cinéastes à l’état de la société, mais toujours par le regard du cinéaste, qui documente au sens le plus riche du terme. Et il se clôt par le seul plan en extérieur, volé en sortant les poubelles, montrant la rue qui s’embrase. 

Là où Cavalier filmait son petit chat, Panahi filme son iguane (!), drôle de monstre aux airs cocasses, qui a lui tout seul semble donner un visage à l’absurdité de la geste de son maître faisant un film parce qu’il ne peut plus en faire. Absurdité teintée d’humour noir et pourtant stupide comme l’oeil d’Igi  (car c’est son nom) quand il essaie d’escalader le sofa.

Vous avez aimé cet article ? Partage le !

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article