Cannes 2012 – Bonus Track : Sur la Route fait du surplace

par Maxime|
Plein de courage et d’audace, Walter Salles se lance dans l’adaptation du mythique roman de Kerouac. Un surplace total.

Dès les premières secondes, le ton jazzy des paroles de Kerouac est affiché. « Je ne serai jamais chez moi, » clame-t-il. Bien que Kerouac vécu chez sa mère jusqu’à sa mort, ces mots ont le mérite de définir deux aspects essentiels de son expérimentation linguistique : les grands espaces et son incompatibilité avec une Amérique puritaine. Problème, comment filmer cette relation presque intrinsèque de l’auteur avec le crépitement de la machine à écrire ? Comment retranscrire sans tomber dans le cliché le vent nouveau de liberté véhiculé à la lecture de Sur La Route ?

A vrai dire, ce n’est pas la nouvelle production de Walter Salles (Carnet de Voyages, Central do Brasil) qui nous apportera des éléments réponses. Celle-ci n’est que reconstitution académique d’une écriture singulière et inventive. Car oui, ce qu’on craignait le plus est arrivé : Sur La Route est un film sur une œuvre fondatrice de la Beat Generation et non un film Beat. Et la différence est énorme. Emmenés par Dean Moriarty, le fou du volant, Sal Paradise (le personnage fictif de l’immense Jack) et Marylou choisissent de laisser le chaos derrière eux. Oui mais voilà, ce perpétuel esprit en mouvement n’est pas ressenti. A cause d’un manque de rythme, à cause d’un anticonformisme peu présent, à cause d’une présence féminine trop importante et, surtout, à cause des trips, certes évoqués, mais peu transcendants. Sur La Route, livre si incroyable qu’il serait indépassable ? Inadaptable ?

Alors que Jack Kerouac est « allé vite, parce que la route va vite »[1], le film de Walter Salles se fourvoie dans la longueur de ses scènes. Sans paragraphes, sans ponctuations et donc sans structures apparentes, l’œuvre originale de Kerouac se trouve ici organisée à l’extrême. En témoigne les sauts dans le temps, le flashback d’ouverture et la relation avec Marylou, qui semble ici le maillon indispensable entre Dean et Sal. A toute allure (et encore, ça reste à voir), les deux comparses foncent mais on ne sait vers quoi, ni pourquoi. La route entreprise par Salles n’est en rien immédiate et spirituelle, mais radicalement traditionnelle et fictionnelle.

Pourtant,  peu de réalisateurs auraient été plus enclins que le brésilien à réussir ce film. On connaît sa faculté à faire jaillir la beauté de sa caméra lorsqu’il filme les paysages et ses acteurs, tous très bons dans le film. Reste qu’ici, l’esthétique renvoie davantage à un hommage sans partis pris pour jeunes touristes américains qu’à une réelle tentative de saisir la fièvre d’une écriture toujours pérenne en 2012. Eh oui, les paysages, si beaux soient-ils, ne suffiront jamais à mettre l’imaginaire du spectateur en mouvement.

 

En découvrant le livre de Jack Kerouac, on a sans doute tous rêvé de prendre la route dans une vieille caisse, parcourir l’horizon en compagnie de potes, de filles et, surtout, de drogues. Peu de chances que le film procure les mêmes envies.



[1] Jack Kerouac, « Sur La Route », Le Rouleau Original, Trad. de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2010, p.1

En savoir +

Sur la Route, de Walter Salles (140 minutes)
Avec Kristen Stewart, Sam Riley, Garrett Hedlund
En salles depuis le 23 mai 2012

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4 commentaires

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  1. 1
    L.
    le Mardi 29 mai 2012
    L. a écrit :

    D’accord avec toi !

  2. 2
    le Mardi 29 mai 2012
    Yvan a écrit :

    Assez d’accord, surtout sur le manque de rythme: certaines scène retranscrivent bien la frénésie recherchée, mais la tension retombe trop souvent et trop longtemps. Pour que le film soit réussi, on ne devrait pas avoir le temps de reprendre son souffle, là on a même le temps de soupirer.

    Par contre, là je vais choquer les inconditionnels (nombreux) de Kerouac, mais les défauts du film sont avant tout ceux du livre. Je l’ai lu il y a longtemps, et j’avais gardé en tête l’ambiance de transe démente, l’impression de liberté absolue, l’importance historique du bouquin, l’aura mythique qui entoure Kerouac.

    En voyant le film, je me suis souvenu de ce que j’avais aussi pensé pendant la lecture du livre, sans recul et en mettant de côté le mythe qui s’est créé autour. C’est à dire, que c’est quand même très répétitif, ennuyeux par moments comme un récit de vacances, et surtout qu’il n’y a pas vraiment de but, de conclusion, ni même de progression (ce qui finalement n’est pas vraiment étonnant puisque il l’a écrit d’un seul jet). Reste le style, incroyable de spontanéité et de rythme. Le reproduire à l’écran était un défi de taille, manifestement pas remporté ici.

  3. 3
    le Mercredi 30 mai 2012
    J.A. MICHEL BORNAIS a écrit :

    C’est bien ça Yvan… la malédiction qui interdit de voir tous les drames que Jack a balayé entre les lignes de son mythique roman.

    Ceux qui avant de voir le film liront One and Only, The untold story of On The Road écrit par Gerald Nicosia (assisté par Anne-Marie Santos, la fille de Mary Lou), pourraient y voir ce qui s’y cache. Décevant pour ceux qui préfèrent la vision mythique projetée par un Jack qui rive ses fantasmes dans le papier, mais combien révélateur pour ceux qui sont à la recherche du « pourquoi » et de l’ultime vérité.

    Ma mère étant née Kirouac, comme Jean-Louis Kirouac, alias Jack, j’ai l’occasion de présenter depuis 2003, pour l’Association des familles Kirouac, une conférence intitulée Jack Kerouac… Le Mal-aimé. » C’est l’autre biographie de jack, celle de la famille et aussi celle de son unique enfant, sa fille Janet Michelle « Jan » Kerouac, abandonnée SUR LA ROUTE avant sa naissance avec un enfer en partage. Celle qui sera plus tard dépouillée de tout, même de la mémoire de son père, par une signature forgée sur le testament de sa grand-mère Gabrielle Lévesque. L’épilogue du procès pour faux intenté par Jan en 1994 a trainé jusqu’en août 2011, quand trois juges d’un tribunal d’appel de Floride ont rendu un verdict final et sans appel: la signature était fausse. Un peu tard pour Jan… décédée à 44 ans le 5 juin 96. Le plus révoltant est de savoir que ce sont les millions générés par la succession littéraire de son père qui ont servi à faire disparaitre Jan du paysage de Jack Kerouac et à réduire au silence tous ceux qui seraient tentés de faire éclater la vérité. Dernier incident bizarre: Le biographe de Jack Kerouac, Gerald Nicosia (Memory Babe) est le seul à avoir supporté Jan pendant son combat et il n’a jamais cessé depuis son décès, de perpétuer la mémoire de Jan. Sa contribution au film a été totalement gommée du Special On The Road du Magazine Trois Couleurs. C’est une brave Kristen Stewart qui a eu le courage de lui rendre hommage lors de la conférence de presse à Cannes… mettant Walter Salles dans un embarras évident, ce qui l’a forcé lui aussi à remercier Nicosia. Grâce à Nicosia, j’ai eu le bonheur de rencontrer Kristen Stewart lors du boot camp de Montréal et elle connait bien toute l’histoire de Jan. Selon moi, ça explique pourquoi elle ne s’est pas défilée devant la grande injustice faite à Nicosia. Elle mérite toute notre admiration. Pour les K/rouac, elle est notre Reine de Coeur.

    J.A. Michel Bornais
    Québec, Canada

    Groupe Facebook: Association des Familles Kirouac

  4. 4
    le Mercredi 30 mai 2012
    Simon a écrit :

    « Sur la route » demeure le roman d’un puceau découvrant le stop, au style aussi dynamique que la bave d’un nonagénaire parfumée aux absorbeurs bio-enzymatiques d’effluves de fèces.
    Une œuvre qu’il est de bon goût d’apprécier mais dont la lecture à la seule qualité de remplacer la prise de phénobarbital en cas d’insomnie.

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