Cannes – 1er jour : La lune se lève et les chevaux dansent

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Assise en haut de la salle Debussy, sur les marches ; ainsi commencent les choses sérieuses. Pour les journalistes les moins prioritaires, pas le temps de chercher un siège dans le noir : le film commence. C’est la première projection du 65e Festival de Cannes, alors personne ne se plaint des conditions, surtout quand le long métrage est signé Wes Anderson.

Moonrise Kingdom – Wes Anderson : Fugue en Wes majeur

Wes Anderson aime le Cinéma, profondément. Mais il aime aussi la musique, et il lui donne une importance singulière dans son dernier film. De la première à la dernière parole, de l’introduction à la fin du générique : elle est présente. Et pas seulement comme accompagnement purement cinématographique. Dans Moonrise Kingdom, elle y est détaillée (narration), écoutée (tourne-disque), jouée (spectacle musical, trompettes de scouts) et aimée par les personnages.

La majorité des critiques se concentrera d’abord sur le plan-séquence initial composé de plusieurs travellings latéraux, avant, arrière, haut et bas, le critiquera, fera même sans doute allusion au fait que Wes Anderson recycle et/ou s’enferme dans sa maison de poupée (à tort), quand il faudrait savoir écouter, sans trop tomber dans le piège visuel.

Oui, dès les premiers plans, on sait que c’est un film de Wes Anderson. Il y a plus à dire, plus à comprendre. Après avoir constaté que le réalisateur a fait les choix du travelling (circulaire inclus), de la caméra qui tourne sur elle-même et des plans fixes, et que l’on reconnaît son cinéma esthétique, maîtrisé et virtuose, il y a encore du talent qui se dévoile, encore de la magie qui opère.

Quand Tim Burton tourne en rond et cède aux tendances actuelles (Dark Shadows) ou qu’il laisse l’un de ses assistants se charger de la réalisation (la question se pose pour Alice au pays des merveilles), Wes Anderson réussi à distiller une fraîcheur incroyable en restant dans son univers, et sans se répéter. Il puise encore plus loin en lui (soutenu par Roman Coppola qui voulait l’aider « à écrire ce qui sortait de son imagination ») pour conter une histoire d’amour enchanteresse.

Durant l’été 1965, entre Sam Shakovsky (Jared Gilman, impressionnant de finesse d’esprit) et Suzy Bishop (Kara Hayward, Emma Watson américaine), le courant passe. Après leur rencontre et une correspondance assidue, ils tentent de gérer quelque chose de plus fort qu’eux : l’amour. Le premier, orphelin, quitte son camp scout ; la seconde, étouffée par ses trois petits frères et ses parents, fugue. En fuite, ces enfants d’une douzaine d’années, deux âmes esseulées mais aventurières, bravent les éléments. Ils luttent pour ne jamais être séparés, comme Roméo et Juliette, en moins tragique.

Wes Anderson réalise un long métrage enthousiasmant, une épopée poétique, qui mêle monde adulte et monde enfantin, mélancolie dépressive, famille instable et romance puissante : des thèmes qui lui sont chers. Et s’il parvient à faire accepter l’absurde, c’est parce qu’il parle à nouveau aux enfants qui sommeillent dans le cœur de chaque spectateur, par le biais d’acteurs brillants. Comédiens plus qu’acteurs, d’ailleurs, puisque Wes Anderson a déclaré : « J’aime travailler avec des amis. Je n’ai pas vraiment grande expérience au théâtre, mais je crois penser que ce que je fais avec mes films est assez semblable à ce que fait une compagnie théâtrale. » Et Edward Norton (impeccable en Scout Master Ward) de poursuivre : « Wes Anderson a réussi à mettre sur pied une des meilleures troupes du cinéma moderne. Et tous les acteurs veulent en faire partie, pas seulement nous. » Et Jason Schwartzman (très drôle en Cousin Ben) de surenchérir : « On est une troupe, une compagnie. »

Autre membre de la compagnie Anderson, Alexandre Desplat (l’indispensable) offre une partition originale délicate et riche, idéale pour Moonrise Kingdom. Ses compositions s’entremêlent parfaitement avec les autres morceaux ; ceux de Schubert, Mozart, Benjamin Britten, Leonard Bernstein, Hank Williams, ou même celui de Françoise Hardy. Monsieur Desplat a également droit à un traitement de faveur… La voix du jeune héros retentit pendant le générique, proposant « la décomposition de la pièce musicale de M. Desplat », avant de remercier les spectateurs d’être resté pour écouter. Un clin d’œil amusant en même temps qu’un bel hommage à la musique et au compositeur.

En bref, Anderson prouve encore avec Moonrise Kingdom qu’il a les yeux d’un peintre, les oreilles d’un mélomane, la main habile d’un réalisateur précis et les mots pour parler à ses comédiens. Bravo !

Baad El Mawkeaa – Yousry Nasrallah : De l’urgence de témoigner

« Mon père, ce héros au sourire si doux »… Ah non, ce n’est pas ça… Le poème de Victor Hugo n’a rien à voir avec le film de Yousry Nasrallah. Après la bataille ne se déroule pas en France au XIXe siècle, mais en Egypte au XXIe siècle, après le Printemps arabe. C’est un long métrage politique et engagé, à propos d’une révolution finalement toujours en cours.

Mahmoud (Bassem Samra) est l’un des « cavaliers de la place Tahrir » qui, le 2 février 2011, manipulés par les services du régime de Moubarak, chargent les jeunes révolutionnaires. Tabassé, humilié, sans travail, ostracisé dans son quartier qui jouxte les Pyramides, Mahmoud, sa femme (Nahed El Sebaï) et leurs enfants perdent pied… C’est à ce moment qu’il fait la connaissance de Reem (Mena Shalaby, rayonnante), une jeune Égyptienne (presque) divorcée, moderne, laïque, qui travaille dans la publicité. Reem est militante révolutionnaire et vit dans les beaux quartiers. Leur rencontre transformera le cours de leurs vies…

Une fois qu’on a lu le synopsis, les attentes sont grandes. Surtout quand on sait que Yousry Nasrallah a réalisé Baad El Mawkeaa « pour redonner de la dignité au peuple égyptien qui fait ses premiers pas dans la démocratie. Il mérite cette lettre d’amour qu’on lui envoie. »

Malheureusement, le film n’est pas à la hauteur de ses ambitions. Il est bavard et répétitif ; alors, le propos s’effondre. Dans un dernier souffle, la scène finale, symbolique mais attendue et/ou trop facile, tente de faire oublier les faiblesses narratives et les petites erreurs de l’urgence, en vain.

Après la bataille est confus, le spectateur aussi.

To be continued…

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: Disons-le tout de suite, L. est une passionnée. Barney Stinson a même dit de L. : « Her passion is always suited up ! » Au-delà d’une admiration sans limite pour Jónsi, Ian Curtis, Noel Gallagher, Jamie xx, Sheldon Cooper et Abed Nadir, cette Parisienne nostalgique des débuts de Muse n’a de cesse de satisfaire sa boulimie culturelle, au travers de salles obscures, de salles de concert et de festivals ; mais aussi en se plongeant dans une œuvre littéraire ou philosophique ; et en s'essayant à la photographie dans les rues de Montréal d'abord, celles de Paris ensuite. À l’affût de nouvelles découvertes, L. n’oublie pas qu’elle a été élevée aux vinyles, de Led Zep à King Crimson en passant par The Beatles. L. est musicalement amoureuse de Thom Yorke, mais L. est aussi une amoureuse des mots ; elle aime les lire comme les écrire, puisque la culture ne serait rien sans le partage. Aussi publie-t-elle ses impressions, ses critiques et ses coups de cœur sur son blog, nommé en hommage à la célèbre symphonie de Beethoven: Curse of the Ninth Symphony.

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