Cannes – 3e jour : Dolan et Zeitlin, deux certains regards

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Vendredi 18 mai 2012, deux films attendus de la sélection Un Certain Regard étaient projetés. Pourquoi attendus ? Parce que Beasts of the Southern Wild, c’est le premier long métrage de Benh Zeitlin, 29 ans, qui a remporté le Grand Prix Sundance cette année ; et parce que Laurence Anyways, c’est le nouveau film du jeune prodige Xavier Dolan, 23 ans. Deux films forts qui font de l’ombre aux deux autres films en compétition officielle qui ont ouvert et clôturé la journée : Reality de Matteo Garrone et Dupã Dealuri de Cristian Mungiu.

Reality – Matteo Garrone : Has-been ?

Reality n’a pas de générique de début. Le spectateur se met en condition grâce à un travelling admirable sublimé par la musique de l’incontournable Alexandre Desplat.

Travellings et musique, cela pourrait assez bien résumer les qualités du long métrage de Matteo Garrone. Les travellings sont chargés de sens (informel et cinématographique) tandis que la partition de Alexandre (le grand) Desplat illumine le film.

Après, ce n’est pas très compliqué. Les mises en regard illusion/réalité, sacré/profane, paranoïa/conscience et Big Brother/Dieu sont évidentes. Reality repose donc en grande partie sur la performance de son acteur. Et qui de mieux qu’un détenu (Aniello Arena est en effet membre de la Compagnia della Fortezza constituée de prisonniers) pour jouer le besoin de s’exprimer et d’être vu de tous en participant à une émission de téléréalité ? Malheureusement, l’ensemble manque cruellement d’impact.

Matteo Garrone, qui avait remporté le Grand Prix du Festival de Cannes en 2008 avec Gomorra, est mal parti cette année avec Reality

Laurence Anyways – Xavier Dolan : Premier coup de cœur !

Si l’on voit un film et qu’on en sort bouleversé, changé, comblé, confiant, ébahi, grandi, rassuré, serein et touché au plus profond du cœur, c’est une grande réussite, non ?

Laurence Anyways, le troisième long métrage de Xavier Dolan, pétille d’intelligence, de beauté et de force. Les dialogues sont percutants, ponctués de répliques aussi justes qu’assassines, servis par des comédiens brillants (Suzanne Clément est magistrale), sur une bande son osée (Fever Ray, Vivaldi, The Cure, Céline Dion, Moderat, Brahms, Depeche Mode, Diane Dufresne, Érik Satie, Craig Armstrong et Beethoven, entre autres).

Dolan réalise comme s’il marchait au bord d’une falaise. Et, ce qui le distingue de la grande majorité, ce n’est pas qu’il ne tombe pas, c’est qu’il n’a pas peur de tomber. D’ailleurs, il ne marche pas, il court ; il prend des risques. Son point de vue est éclairé et éclairant, ses excès ont du sens parce qu’ils illustrent la fulgurance de ses idées, et il est honnête.

Il voulait mettre en scène l’ultime histoire d’amour, ambitieuse, impossible, sans limites (le choix du morceau Montagues & Capulets de Prokofiev n’est pas anodin). Il l’a fait. Et il l’a prodigieusement bien fait.

Laurence Anyways aurait mérité sa place en compétition officielle. Mais, au-delà de la compétition, l’art prime.

Beasts of the Southern Wild – Benh Zeitlin : Vent de fraîcheur arrivant du Sundance

Et voilà le film de la sélection Un Certain Regard qui va faire grand bruit. Son avenir est tout tracé, et il sera bon. Beasts of the Southern Wild suit la bonne recette du premier film indépendant réalisé par un jeune réalisateur doué. Convenu ? Peut-être. Mais c’est réussi, et tout le monde (ou presque, puisqu’il faut bien des détracteurs à tout) s’accordera à dire que c’est un excellent premier film.

Hushpuppy (Quvenzhané Wallis, merveilleusement dirigée) a six ans et vit dans le bayou de Louisiane avec son père. Son quotidien en communauté autarcique est fait de tradition, de légendes, de sourires, de fêtes, de feux d’artifice ; de joie dans la pauvreté, loin de la société moderne qui mange du surgelé. Élevée à la dure, elle doit grandir vite pour survivre à une catastrophe climatique, faire face à des aurochs échappés des glaces, et supporter les difficultés de la vie.

Benh Zeitlin montre l’Amérique qu’on ne voit pas, celle qui est en marge. Mais jamais il ne tombe dans le misérabilisme. Son long métrage, c’est un conte fantastique émouvant, dans lequel l’imaginaire tient une place primordiale.

Enfin, du côté des oreilles, le film s’ouvre sur un battement de cœur et se referme (presque) sur un cœur qui ne bat plus. Entre-temps, c’est Ben Zeitlin lui-même (accompagné de Dan Romer) qui s’occupe de la musique. Attention, talents multiples !

Mais, finalement, Beasts of the Southern Wild, c’est pas un peu too much ?

Dupã Dealuri – Cristian Mungiu : 4 dodos, 3 « bouh », 2… heures 30

Du gâchis ! C’est peut-être le manque de sommeil qui fait réagir si vivement, mais le nouveau travail de Cristian Mungiu est décevant, et ce n’est pas la faute de ses deux actrices pleines de talent, Cosmina Stratan et Cristina Flutur.

Lui qui avait reçu la Palme d’or en 2007 pour le très beau et viscéral 4 mois, 3 semaines, 2 jours propose un tableau bien ennuyant de la vie monacale en Roumanie. Il transpose à l’écran un fait divers datant de 2005, romancé par la journaliste Tatiana Niculescu dans un livre.

Alina et Voichita ont passé leur enfance dans un orphelinat. À 25 ans, la première revient d’Allemagne, où elle était partie chercher du travail, pour y emmener son seul amour, Voichita. Mais cette dernière a trouvé l’amour auprès de Dieu et vit dans un couvent chrétien orthodoxe.

Plus que la foi, c’est une famille que Voichita a trouvée. À la place de « Mon Père » et « Ma Mère », elle dit d’ailleurs « Papa » et « Maman ». Amoureuse, mais impuissante, Alina fait des crises d’hystérie. Et, bien sûr, l’expression de sa solitude existentielle est mal interprétée : pour ces religieux, Alina est possédé par Satan.

Cristian Mungiu filme cette histoire de l’extérieur, ne prend jamais parti… Il constate. Mais une fois qu’on a compris le propos, et qu’il pose des questions puisqu’il ne veut pas juger, il aurait pu s’abstenir de faire vivre au spectateur, pendant si longtemps (deux heures et demie), l’ennui de ce quotidien en plans-séquence interminables. Une épreuve.

Cela dit, cette austérité, cette économie cinématographique qu’a choisie le réalisateur ravira probablement certains. Le film a été hué, mais tout le monde sait que ce qui suscite une telle réaction aura ses opposants.

To be continued…

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: Disons-le tout de suite, L. est une passionnée. Barney Stinson a même dit de L. : « Her passion is always suited up ! » Au-delà d’une admiration sans limite pour Jónsi, Ian Curtis, Noel Gallagher, Jamie xx, Sheldon Cooper et Abed Nadir, cette Parisienne nostalgique des débuts de Muse n’a de cesse de satisfaire sa boulimie culturelle, au travers de salles obscures, de salles de concert et de festivals ; mais aussi en se plongeant dans une œuvre littéraire ou philosophique ; et en s'essayant à la photographie dans les rues de Montréal d'abord, celles de Paris ensuite. À l’affût de nouvelles découvertes, L. n’oublie pas qu’elle a été élevée aux vinyles, de Led Zep à King Crimson en passant par The Beatles. L. est musicalement amoureuse de Thom Yorke, mais L. est aussi une amoureuse des mots ; elle aime les lire comme les écrire, puisque la culture ne serait rien sans le partage. Aussi publie-t-elle ses impressions, ses critiques et ses coups de cœur sur son blog, nommé en hommage à la célèbre symphonie de Beethoven: Curse of the Ninth Symphony.

2 commentaires

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  1. 1
    Isatagada
    le Jeudi 7 juin 2012
    isatagada a écrit :

    « ses excès ont du sens parce qu’ils illustrent la fulgurance de ses idées »
    Yeah, j’adore cette phrase. Très belle plume chère L. !

  2. 2
    L.
    le Jeudi 7 juin 2012
    L. a écrit :

    Merci !

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