Cannes 6e jour : En passant par la France, la Bosnie, le Danemark, le Mexique et la Grande-Bretagne

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Ici, à Cannes, la pluie ne cesse de tomber. On s’enferme alors dans les salles de projection et on s’échappe. On y trouve surtout du vide, de la misère, de la violence et de la persécution. Mais, tard dans la soirée, l’ange Ken Loach est venu apaiser et contenter le cinéphile un peu dépressif.

Vous n’avez encore rien vu – Alain Resnais : Déjà-vu

Alain Resnais, c’est Nuit et Brouillard, c’est Hiroshima mon amour, c’est L’Année dernière à Marienbad. Il a été récompensé au Festival de Cannes en 1980 pour Mon Oncle d’Amérique (Grand Prix du jury) et a reçu en 2009 un Prix exceptionnel du jury pour l’ensemble de sa carrière. Ce n’est pas une raison pour encenser tous ses films.

Vous n’avez encore rien vu est un long métrage inspiré de deux pièces de Jean Anouilh, Eurydice et Cher Antoine. Il contient non pas une mais deux adaptations du mythe d’Orphée : celle, à travers un écran, d’une troupe de théâtre avant-gardiste filmée par Denis Podalydès, et celle, plus traditionnelle, de l’ancienne génération d’acteurs, lesquels ne peuvent s’empêcher de faire à nouveau résonner les mots dans l’immense demeure de leur ami metteur en scène récemment décédé.

Le début était prometteur, avec cette idée d’introduire les treize comédiens à la voix plutôt qu’à l’écrit, dans une séquence répétant les mêmes scènes (même plan, même musique, même texte) avec chacun. Ensuite, on ne peut pas enlever le sens de la mise en scène à Resnais.

Cependant, une telle tragédie grecque, ça n’a pas la même saveur en dehors des planches. Le réalisateur de bientôt quatre-vingt-dix ans ne propose rien de nouveau et sa muse, Sabine Azéma, surjoue. Enfin… on ne va pas dire trop de mal car, c’est bien connu, Alain Resnais est intouchable et aura le soutien indéfectible de ses adorateurs, quoi qu’il réalise.

« Maintenant, nous avons des souvenirs pour nous défendre », entend-on durant Vous n’avez encore rien vu. Mais, les souvenirs cinématographiques de Resnais ne le sauveront pas de l’échec en fin de festival.

Djeca – Aida Begic : « On a grandi dans la guerre »

La réalisatrice Aida Begic a voulu montrer la misère sociale dans laquelle se trouvent les enfants de Sarajevo aujourd’hui, les enfants de la guerre. Encore un film-témoignage au Festival de Cannes, qui aurait mérité davantage de rythme et d’énergie.

Djeca baigne dans les souvenirs de la guerre, en partie grâce aux images de style documentaire diffusée durant l’histoire. Aida Begic utilise à bon escient la bande son pour évoquer ce poids du quotidien. L’aspirateur, les réacteurs d’un avion… tout rappelle les bruits entendus pendant la guerre, de l’alarme aux détonations.

Toujours concernant le son, la réalisatrice a choisi d’intégrer des extraits issus de la Sixième Symphonie de Beethoven (Pastorale). Si, quand elle est en off, ça fonctionne, quelle erreur de la glisser en musique d’ambiance d’un parking sinistre de restaurant !

Le reste, bien que l’ambiance traduise correctement les conséquences du conflit bosnien, est assez faible.

Jagten – Thomas Vinterberg : Chasse au prix cannois

Personne n’a oublié Festen, long métrage colossal de Thomas Vinterberg, qui avait remporté le Prix du jury au Festival de Cannes en 1998. Alors qu’il déchiquetait la famille dans cette œuvre majeure, cette année, le réalisateur danois s’attaque à son personnage principal (très bien incarné par Mads Mikkelsen) et au côté sombre de la société danoise.

Ressentant un manque d’amour de la part de ses parents qui passent beaucoup de temps à se disputer, la petite Klara rejette l’amour du père sur le meilleur ami du sien. Mais Lucas, qui travaille dans le jardin d’enfants, voit bien qu’une telle situation est un possible danger. Pour se venger, Klara accuse Lucas de lui avoir montré son sexe. Tout part de là. D’un mensonge cruel. Oui, les enfants mentent. Il arrive un moment où l’innocence disparaît.

Cependant, voyant Lucas et son père souffrir, Klara tente de dire la vérité, sans succès. La rumeur est lancée, et tout dégénère, entre confusion, lynchage et résistance. Une violente chasse à l’homme. La scène la plus déchirante de Jagten se déroule vers la fin, quand, dans l’église, le soir de Noël, les regards des deux meilleurs amis se croisent. Culte.

Et pour finir, Thomas Vinterberg a la finesse d’être nuancé ; il sait terminer son sombre conte danois. On en ressort un peu choqué, mais satisfait d’avoir vu un long métrage haletant si bon.

Después de Lucía – Michel Franco : Subir et se taire

Belle surprise dans la sélection Un Certain Regard : Después de Lucía du réalisateur mexicain Michel Franco. Avec Michael Haneke en référence, il faut s’attendre à brûler doucement, cette fois dans l’univers de la persécution à l’école.

Brillante, jolie, adorable et bien élevée, Alejandra, qui a changé de ville et donc de lycée après la mort de sa mère, est victime de violences morales et physiques. Les coupables ? Ses nouveaux camarades de classe.

Honteuse et protectrice, elle ne dit rien à son père, ni à personne d’autre. Petit à petit, la flamme s’éteint dans ses yeux. Tessa la Gonzales interprète parfaitement cette jeune fille subissant chantage et humiliation. Tellement qu’on espère la revoir bientôt dans un nouveau long métrage.

Les scènes de harcèlement sont difficiles à supporter et l’ensemble diffuse une ambiance malsaine. Malgré tout, il n’y a rien de racoleur, rien de gratuit dans ce film, et la séquence de fin reste longtemps dans les esprits. Respect, Michel Franco !

The Angels’ Share – Ken Loach : Le nectar de la comédie sociale à l’anglaise

Sacrilège ! Rire plus de trois fois et de bon cœur pendant un film sélectionné en compétition officielle à Cannes ? Non mais ça ne va pas bien ?! On est des cinéphiles exigeants, sérieux. On ne rigole pas avec le 7e art. On est au FIF, bon sang !

Ken Loach, Monsieur anti-Cannes par excellence, poursuit son histoire cannoise (il a présenté dix-sept films au festival dont onze en compétition) avec un long métrage aussi intelligent que divertissant : The Angels’ Share, une comédie sociale à l’anglaise faite dans le meilleur fût.

La première scène, hilarante, donne le ton : le film sera pétri d’humour, jusque dans l’une des scènes les plus écœurantes du Cinéma (ou comment boire un mélange répugnant). Mais derrière ce ton léger, se cache un constat noir : la situation de la société anglaise actuelle (thème récurrent chez Ken Loach), partagée entre désespoir et violence.

De la réalisation à la bande son, en passant par les dialogues et les acteurs (pour la plupart inconnus), tout est impeccable. Et, on le répète, ça fait du bien de rire intelligemment à Cannes !
En 2006, Ken Loach recevait la Palme d’or pour le stupéfiant Le vent se lève. Cette année, son film portera bien son nom, puisque la part des anges désigne la partie d’un alcool mis en fût qui disparaît par évaporation. The Angels’ Share touchera les anges, mais risque de ne pas être récompensé par le jury.

To be continued…

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: Disons-le tout de suite, L. est une passionnée. Barney Stinson a même dit de L. : « Her passion is always suited up ! » Au-delà d’une admiration sans limite pour Jónsi, Ian Curtis, Noel Gallagher, Jamie xx, Sheldon Cooper et Abed Nadir, cette Parisienne nostalgique des débuts de Muse n’a de cesse de satisfaire sa boulimie culturelle, au travers de salles obscures, de salles de concert et de festivals ; mais aussi en se plongeant dans une œuvre littéraire ou philosophique ; et en s'essayant à la photographie dans les rues de Montréal d'abord, celles de Paris ensuite. À l’affût de nouvelles découvertes, L. n’oublie pas qu’elle a été élevée aux vinyles, de Led Zep à King Crimson en passant par The Beatles. L. est musicalement amoureuse de Thom Yorke, mais L. est aussi une amoureuse des mots ; elle aime les lire comme les écrire, puisque la culture ne serait rien sans le partage. Aussi publie-t-elle ses impressions, ses critiques et ses coups de cœur sur son blog, nommé en hommage à la célèbre symphonie de Beethoven: Curse of the Ninth Symphony.

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