Rencontre littéraire et musicale avec Jérôme Soligny

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Après la sortie de son roman « je suis mort il y a vingt-cinq ans » Jérôme Soligny, journaliste chez Rock n Folk, spécialiste de Paul McCartney comme de David Bowie, a tenu récemment son propre Salon du livre au Pop In, lieu incontournable de la culture « rock indé » à Paris.

En ce week-end de Sidaction, impensable de ne pas revenir sur ce roman qui narre les derniers jours de « Thierry », le héros du livre, probablement l’une des premières victimes de la maladie en France.

La rencontre avec l’auteur était organisée par Magali (voir son blog littéraire) et Pierre (Pierre EST Babelio) qui préparèrent avec soin une grosse liste de questions, avant de laisser libre cours à des échanges plus informels avec les dizaines de personnes présentes ce soir-là.

La foule d’informations et d’anecdotes récoltée à cette occasion restera précieuse. Les sujets furent aussi nombreux et variés que l’évolution du métier de journaliste musical, les souvenirs de moments partagés avec des musiciens d’exception, l’avenir du Havre –où il réside -, l’image qu’on donne sur Internet, les maisons que l’on voit grandir en même temps que ses enfants, les rituels d’écriture, la vie d’une jeunesse portuaire qui connut Londres avant Paris, les dernières nouvelles de son fils Thomas (en concert le 4 avril à l’OPA avec son nouveau projet SUNSET) ou enfin, les répercussions inattendues d’un roman.

C’est surtout ce qui semble avoir marqué Jérôme Soligny : plus encore que les personnages qui auraient pu se reconnaître dans sa fiction malgré tout très personnelle, ce sont des inconnus touchés dans leur vie par le SIDA qui sont entrés en contact avec lui. Témoignages bouleversants, remerciements, de nombreux malades ou leurs proches ont été émus par ce livre et le lui ont dit, d’une façon ou d’une autre ; cela, aussi curieux que cela puisse paraître, Jérôme ne s’y attendait pas. Pour les amis d’hier dont s’inspire le roman, peu se sont manifestés. Impossible de savoir si « Gwenn » (la fiancée de « Thierry » dans l’histoire et en vrai) ou la petite amie de « Christophe » ont lu ces lignes, par exemple. En revanche, si « Jean-Jacques » est décédé depuis, sa soeur a repris contact avec l’auteur au moment où il était en train d’écrire ; ils se sont revus sur un salon, elle est tombée dans ses bras.

L’auteur insiste en revanche, puisque certains se sont indignés de l’inexactitude de certains faits ou de certaines descriptions : un roman reste un roman, il suffit parfois de repartir d’un ersatz de réel pour inventer le reste, même si certaines scènes sont d’une précision telle qu’elles paraissent comme imprimées directement depuis ses souvenirs.

Image de Je suis mort à 25 ans Le roman a été écrit en un mois et demi. Chaque jour, le réveil sonnait à trois heures du matin. Un rituel, toujours le même, s’imposait alors : l’emplacement exact d’une théière sur le bureau par exemple. Ensuite l’écriture coulait d’elle-même pendant trois heures. Jérôme a de la chance : « Comme la majorité de ceux qui écrivent beaucoup, nous dit-il, l’écriture vient toute seule, sans effort particulier. Et il ajoute : je ne connais pas l’angoisse de la page blanche ». La relecture est une autre paire de manches : lire et relire sans fin son texte semble être son supplice de Sisyphe à lui, l’apanage du perfectionniste qu’il est indubitablement.

Bien qu’il soit largement reconnu et apprécié pour ses talents de journaliste, Jérôme Soligny a toujours du mal à se définir comme tel. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’a d’ailleurs pas de carte de presse. Pour lui, il est avant tout musicien, ce même musicien qui rêvait, avec son groupe de jeunesse les Lipstick, de décrocher la lune. Mais beaucoup ont fait des promesses que peu ont tenues et finalement, comme il aime à le répéter : « Étienne Daho a fait plus pour ma musique que n’importe qui ». Rencontre due au hasard, alors que Daho se rendait déjà au Havre régulièrement, et qui débuta véritablement par une chanson. – « J’avais sorti un single (Jérôme Soligny dit “single”, il veut évidemment dire “45 T”) que quatre personnes ont acheté. Étienne Daho était l’un des quatre ». On connaît la suite, avec notamment Duel au soleil, le titre le plus connu composé par Soligny pour celui qui est forcément devenu son ami. « Je suis fait pour rester dans l’ombre » en fait, concède sans amertume (on le croit) celui qui n’a jamais voulu quitter sa Normandie natale. Tout normand qu’il est, on lui trouverait peut-être un petit côté breton : l’homme sait ce qu’il vaut, ceux qui s’en rendent compte n’ont qu’à venir vers lui, et tant pis pour les autres ! (c’est l’auteur de ces lignes qui le dit, pas lui). Ce n’est pas de l’immodestie, bien au contraire ; tout au plus une certaine fierté qui l’empêche de se vendre. Jérôme Soligny est un homme de convictions, sans nul doute.

Chose affreuse à dire pour un critique musical, le journaliste est par ailleurs un vrai gentil. S’il râle et tempête sans cesse contre tout ce que la musique a de médiocre (il faut le lire au moment des Victoires de la musique), il n’a pour ainsi dire jamais écrit de chronique à charge (ou alors difficilement) ; tant pis si cela fait peu professionnel. Et lorsqu’on le taquine en évoquant sa façon d’être sur Internet, aux antipodes de ce côté « gentil » qu’on lui connaît, justement, Jérôme semble encaisser et se défend, tel l’accusé d’un crime qu’il n’a pas commis : « Christophe Conte, lui c’est un vrai “méchant” » ! ». Ne pas se méprendre : Jérôme Soligny apprécie particulièrement le journaliste des Inrocks et sa plume acerbe ; pour lui il s’agit d’un vrai talent. Et pour l’anecdote (on les collectionne), ses débuts de journaliste n’ont pas profité à Rock n Folk (« Philippe – Manœuvre, NDLR – est venu me chercher tout de suite après ») mais aux Inrocks, pour un premier et unique papier : la chronique de la musique du film Absolute Beginners.

Interrogé sur l’état de santé de David Bowie dont il a écrit une biographie, l’auteur se fâche un peu. Dans sa façon de dire à mots couverts qu’il faut peut-être foutre la paix à l’artiste après tant et tant d’années de carrière, on sent l’attachement profond à l’homme et comme un besoin de le protéger. L’occasion de revenir sur le métier de journaliste musical qui a profondément changé. Difficile, aujourd’hui, de tisser des relations de qualité avec les artistes, de les connaître réellement. Fut un temps, il était fréquent de partir plusieurs jours, de passer du temps avec un musicien, à Londres ou à New York ; les papiers, forcément plus documentés, n’en étaient que meilleurs. À présent les interviews se font à la chaîne lors de « journées promo » déshumanisées. Pas franchement la même chose…

L’humain, les rencontres, une certaine idée des valeurs aussi. C’est visiblement ce qui nourrit notre écrivain, fidèle en amour et en amitié comme en atteste la présence de Kent dont il est l’ami de longue date et qui préface Je suis mort il y a vingt-cinq ans (NDLR : Kent travaille sur un nouvel album à paraître « on espère avant la fin du monde ») ou la fierté avec laquelle il parle de ses enfants. Peut-être parce qu’il est resté au Havre, l’homme est infiniment abordable, bien plus que ne pouvait le laisser supposer son intimité avec les plus grands artistes de ces dernières décennies. Une simplicité qui enchante les personnes présentes au Pop-In ce soir.

Pour la suite de la vie de son roman, Jérôme nous glisse qu’une version Poche pourrait bien voir le jour. Et pourquoi pas une suite. Et pourquoi pas un film ?

Décidément, on n’a pas fini d’entendre parler de ce « Je suis mort il y a vingt-cinq ans ».

Crédits photo : mhf

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A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

2 commentaires

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  1. 1
    le Dimanche 1 avril 2012
    Magali a écrit :

    Bravo pour ce bel article ! On revit la soirée et le plaisir est toujours là !

  2. 2
    le Lundi 2 avril 2012
    Corine a écrit :

    Bel article, belle photo.

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