Entrevue nomade avec Roxane Duru

par Lou|
Roxane et moi avons rendez-vous à Arts et Métiers. Elle a cinq minutes de retard, ça tombe bien : j'ai un Le Clézio au fond de mon sac qui attend d'être fini. Pas vraiment le temps de l'ouvrir qu'elle arrive, avec sa petite robe rouge et son bonnet bleu, son regard un peu perdu et ses longs cils bruns qui lui donnent un charme fou.

Roxane vient de publier son premier roman : Petits pains au chocolat , une histoire d’amour entre une jeune toulousaine fraîchement arrivée à Paris dans un foyer de jeunes allemandes pour y préparer science-po et un écrivain de polars . Écrit sous la forme d’un blog (commentaires des internautes inclus), ce roman met à jour le talent d’une jeune auteure dont on espère entendre parler régulièrement ces prochaines années. L’interview commence donc dans un café puis se poursuivra dans le métro pour finir place de la Concorde où Roxane a rendez-vous .

print-copie-2 Roxane, peux-tu nous faire un portrait de toi physique et intellectuel ?

Roxane Duru : Je suis une fille, dans un corps de fille, ce qui, pour moi, n’est pas forcément évident. L’enveloppe corporelle est plus un fardeau qu’une définition de la personne. Je pense que je suis quelqu’un qui ne ressent par forcément ce qu’elle montre. Il y a deux choses qui sont assez contradictoires en moi : la notion d’un corps comme symbole, c’est-à-dire moi dans la réalité et ce que je veux montrer aux gens et moi à l’intérieur et là c’est un truc de cerveau, de connections, de boîte crânienne. Je suis quelque chose de double, d’un peu hybride. Sinon, j’ai vingt-deux ans, je peux déclamer mon identité : Roxane Alexandra Eugénie Duru … !

Quel est ton parcours ? Comment en es-tu venue à l’écriture ?

RD : En fait j’ai fait du théâtre jusqu’à seize, dix-sept ans et j’ai voulu continuer. J’ai voulu monter à Paris après le bac mais ça n’a pas été validé par mes parents. J’étais très seule, j’habitais dans la campagne toulousaine, ce n’était pas facile pour voir des gens … Il y avait un ordinateur et à partir de cet ordinateur, plein de choses ont été possibles, par les blogs. C’est là que j’ai commencé l’écriture finalement, pas de manière personnelle mais en la partageant directement avec des lecteurs virtuels et là, comme ma vie ne me convenait pas, j’ai créé une sorte de double, Lou, et je lui ai inventé des histoires, des aventures. Donc pendant que j’étais enfermée, Lou vivait énormément de choses. Il y a eu des réactions, les gens aimaient les textes, pas tous, mais il y a eu un lien avec ceux qui aimaient. J’écrivais deux, trois, quatre fois par jour. Parfois des textes de cinq pages. Je ne faisais que ça le soir en rentrant et après j’ai continué, quand j’étais à science-po, toujours sur le même schéma, j’étais seule alors j’écrivais. Après j’ai développé des textes plus personnels, des nouvelles.

Tu as donc commencé par écrire sur un blog, en fait ?

RD : Oui, mais j’ai pris le blog comme un outil. Le blog était pour moi comme une page blanche. Je ne me suis pas du tout adaptée au format : il y avait un suivi romanesque actif, une tentative d’écrire une histoire alors que sur les blogs, les billets sont souvent un peu.

Mal écrits ?

RD : Non, pas forcément ! Il y a des blogs qui ont une écriture qui est magnifique, il y en a plein, le blog c’est un vivier, mais ce n’est pas forcément suivi. Moi, c’était un peu écrit à la manière d’un feuilleton, tronqué, en épisodes, comme il y avait avant dans les journaux. Ce n’était pas vraiment une écriture de blog en fait.

Tu cites Sylvia Plath, je me demandais quelles sont tes influences, tes auteurs favoris.

RD : Sylvia Plath . J’ai lu La Cloche de détresse, il y a énormément de thèmes qui m’ont nourrie : ces thèmes d’enfermement, de solitude, d’inadaptation à la réalité, c’est quelque chose qui me touche profondément. Il y a des auteurs admirables qui en parlent de manière sublime. J’en parle à ma manière et à mon niveau alors oui, ça m’a beaucoup influencé. Par exemple je lis beaucoup d’auteurs féminins mais ne suis pas du tout une féministe convaincue, en fait l’écriture féminine c’est quelque chose que je déteste. Je ne suis pas pour qu’on enferme l’écriture dans un genre féminin. Par exemple Virginia Woolf, bon, c’est magnifique et il y a une réflexion sur la condition de la femme qui n’est pas enfermée dans un genre. Pourtant, c’étaient des femmes amoureuses .Au fond, je ne pense pas qu’il y ait un genre féminin.

Quelle est la genèse de ce premier roman ?

roxanne RD : Je l’ai écrit quand j’avais dix-huit ans. Ce n’est pas un blog que j’ai reconverti en roman, ça ne s’est pas passé comme ça. Ce qui m’intéressait c’était de faire un roman avec une voix de femme et de faire un faux blog avec de faux commentaires. Les commentaires permettent une autocritique sur mon écriture, parce qu’en fait l’adolescente, Lou, mon héroïne, est décrite comme quelqu’un d’insupportable, un personnage pas sympathique. Le syndrome d’adolescence c’est être dans la vie, hors la vie et ne pas savoir où se situer. Les autres voient ça comme quelque chose de détestable. Je voulais témoigner de ça. Elle peut paraître détestable et les commentaires permettent de faire une bascule. Le but ce n’est pas pour moi d’adhérer à ce que peut ressentir le personnage mais de décrire un état et les commentaires interagissent. C’est aussi une manière de réfléchir sur l’écriture : les commentaires sont laissés par de faux lecteurs, des lecteurs imaginaires qui vont intervenir et essayer de changer l’histoire. Il y a un rapport avec le pouvoir sur la réalité. Si les personnages commencent à s’intégrer dans le texte, bon, où est-ce qu’on va ?

Finalement l’héroïne est maître à bord et elle se prend un mur. C’est moi aussi qui dirigeais mon histoire comme je voulais, c’était un jeu.J’ai fait une typologie des commentaires pour recréer mes faux commentaires à moi. C’est un peu un refus de l’écriture finalement, parce que quand tu fais lire, tout le monde veut mettre son grain de sel, il y en a qui vont dire : non, je ne veux pas que ton personnage meurt à la fin.Au final on reste maître à bord, au moins dans la phase d’écriture.

Tu l’as écrit à dix-huit ans mais le roman n’a été publié qu’à tes vingt-deux ans, que s’est-il passé entre temps ?

RD : Je l’ai écrit en trois mois et je l’ai proposé à deux maisons d’édition seulement, parce que je suis effrayée par tout ce qui est envoi, je n’arrive pas à me vendre. Une a accepté de le publier mais finalement ça ne s’est pas fait. Après ça, je ne voulais plus en entendre parler, je me suis dit c’est fini pour moi l’écriture, j’étais un peu frustrée. A partir de ce moment là j’ai décidé de rentrer dans l’édition. C’est quelque chose d’un peu schizophrénique : au lieu, moi, d’écrire, je voulais porter le texte des autres. J’ai fait des stages, ça m’a pris beaucoup de temps et je me suis fait un circuit parallèle où j’ai écrit des nouvelles dans la revue Bordel .

Comment ça s’est passé ça, justement ?

RD : Je faisais des photocopies chez Flammarion et j’ai rencontré un grand chevelu qui était Stéphane Million (à cette époque la revue Bordel était publiée chez Flammarion ). J’ai écrit un texte le soir même et le lui ai envoyé. Ce n’était pas un truc de contact, ce n’était pas acquis et on ne se connaissait pas trop au début mais la nouvelle a été publiée sur le net. A partir de là j’ai repris confiance en moi et j’ai écrit pour la revue papier et aussi dans la revue du master d’édition de Paris IV. Le circuit des textes courts m’a rassuré dans l’écriture. Après il y a une confiance qui s’est installée. Stéphane voulait le manuscrit qu’il n’avait jamais lu et voilà ! Je ne me suis pas vraiment battue… Il y a un décalage entre ce que j’ai écrit à dix-huit ans et ce que j’écris maintenant qui est un peu dur, mes nouvelles sont très différentes.

Comment envisages-tu l’avenir de l’écriture, du roman, face aux nouvelles technologies comme les tablettes de lecture, par exemple ?

RD : C’est un phénomène qui se développe mais il n’y aura pas de substitution, ce sont des processus corolaires mais bon, c’est limite un sujet de thèse …!

J’aimerais que tu nous dises deux mots sur ton rapport à Paris, aux grandes villes.

RD : J’ai besoin d’une ville tentaculaire. C’est vrai que je me perds même dans deux rues, alors ! Mais j’ai besoin d’un grouillement de gens, de vie, de quartiers différents, riches, pauvres.Il y a une musique de la ville. J’ai besoin d’une ville où l’on ne me reconnaisse pas. Au début j’étais exaltée : le métro, c’était un bonheur ! A Rome, récemment, j’ai eu plein d’émotions, ça ne me vient que dans les grandes villes.

Qu’est-ce que tu écris en ce moment ?

RD : Les nouvelles sont comme des respirations par rapport aux romans. J’expérimente le style, les formes. J’ai un nouveau roman en écriture, c’est une réflexion sur la maladie, c’est symbolique. Comment on s’adapte au monde quand la tête, le corps, la réalité ne sont plus connectés ? Qu’est-ce que ça implique ?

Et pour finir et/ou compléter, quelques réponses de Roxane au questionnaire de Proust :

Mon principal trait de caractère : passionnée.

Ce que j’apprécie le plus chez mes amis : leur bêtise, leurs failles, leur besoin d’être aimé.

Mon principal défaut : je suis hystérique et hypocondriaque.

Mon rêve de bonheur : je n’ai pas d’idéal de bonheur.

Mon plus grand malheur : être gravement malade.

Ce que je voudrais être : moins angoissée.

L’oiseau que je préfère : le canard.

Mes auteurs favoris en prose : Anaïs Nin, Hervé Guibert, Hubert Selby Jr, Nicole Krauss, Jonathan Safran Foer, Chloé Delaume.

Mes poètes préférés : Apollinaire, Char, Michaux.

Mon héroïne favorite dans la fiction : Eugénie Grandet.

Mon peintre favori : Van Gogh.

Mes prénoms favoris : Antonin, Louise.

Ce que je déteste par-dessus tout : le mensonge, même si je mens tout le temps.

Comment j’aimerais mourir : pas vieille, amoureuse et en prévoyant, pour que cela fasse souffrir mon amant et les gens autour.

L’état présent de mon esprit : je suis angoissée.

Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence : je n’ai pas d’indulgence pour les gens parfaits. J’en ai pour la timidité, la peur.

Ma devise : tourner ma langue sept fois dans ma bouche.

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En savoir +

Petits pains au chocolat, Roxane Duru, Stéphane Million Éditeur, 2008, 203 pages

Lire la chronique sur Discordance: http://www.discordance.fr/Petits-pains-au-chocolat-Roxane,747.html‘>http://www.discordance.fr/Petits-pains-au-chocolat-Roxane,747.html

6 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 1 novembre 2008
    Chantal a écrit :

    Cet interview me donne envie de lire ce livre,le titre m’avait déjà attiré et cette présentation de l’auteure me la rend très sympathique .

  2. 2
    le Vendredi 7 novembre 2008
    Julien a écrit :

    j’ai goûté par un hasard heureux à ces petits pains et c’est un délice. Le style de Roxane Duru fut un grand choc et une sincère émotion!j’espère lire vite d’autres de ses oeuvres

  3. 3
    le Mercredi 12 novembre 2008
    Anita a écrit :

    J’ai acheté par hasard aussi le livre de Roxane Duru a la Fnac. A mon avis on en parle trop peu ! (surtout que l’auteur était yper jeune lorsqu’elle l’a écrit au vu de sa bio!) J’ai été charmée par son écriture, de très belles fulgurances. La forme du blog est aussi géniale et les commentaires sont bourrés d’humour.
    A quand un second roman ?
    Une très belle réussite.

  4. 4
    le Jeudi 13 novembre 2008
    Dahlia a écrit :

    Je tiens à vous rappeler que vous pouvez également vous exprimer à propos de Roxane Duru sur cet article qui est la crtique détaillée de son livre Petits pains au chocolat:

    http://www.discordance.fr/Petits-pains-au-chocolat-Roxane,747.html

  5. 5
    le Vendredi 14 novembre 2008
    léa031 a écrit :

    Devoré le livre dans la nuit !
    j’avais vu la jolie critique de ELLE Magazine de Petits pains au chocolat, du coup, en faisant des recherches sur l’auteur je tombe sur cet intw, et bien, j’ai aimé, pas du tout du style de littérature st germanopratine dans lequel on veut enfermer Roxane duru (au contraire, tout est prétexte à moquerie dans ce livre), et pour un tout premier roman, je peux vous dire que c’est très très bien écrit, et pareil qu’anita, j’attends le second! (seule petite nuance au livre, les commentaires des faux lecteurs, c’est parfois drole mais ce n’est pas là où l’auteur excelle dans l’écriture)
    dans le texte par contre, il y a des moments très poétiques, très beaux et ça se lit très vite, très bien

  6. 6
    le Mardi 12 mai 2009
    yves bristol a écrit :

    j’ai entamé les petits pains au chocolat avec beaucoup d’a priori défavorables (premier roman écrit à 18 ans, bof !) ; et puis, ce fut le choc littéraire total. dès les premières lignes, jusqu’au bout. roxane duru est une grande auteure, un monde à elle seule, un style unique, aucune concession, aucune compromission, jamais de complaisance ni de « déjà vu », pas de solution de facilité… incroyable de déceler autant de clairvoyance et de maturité chez une femme si jeune. lisez-la, elle est une future annie ernaux, irène nemirowski, un futur char tant ses mots sont poésie. elle fait référence à virginia woolf dans votre interview, elle n’a pas à rougir de la comparaison. la littérature française a de beaux jours devant elle.
    merci à elle de nous avoir donné ces mots.

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