Sexe, célébrité et jouir sans entraves: rencontre avec Arthur Vernon

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En dépit d’une couverture très inspirée de celles de tabloïds, d’un titre propulsé comme un scoop people, d’éléments mélangeant extrapolation et réalité, le livre d’Arthur Vernon Comment je me suis tapé Paris ou L’origine de la misère est bien un roman.

En dépit d’une couverture très inspirée de celles de tabloïds, d’un titre propulsé comme un scoop people, d’éléments mélangeant extrapolation et réalité, le livre d’Arthur Vernon Comment je me suis tapé Paris ou L’origine de la misère est bien un roman. Le pitch ne manque pas de culot : le narrateur, passionné à la fois par Paris Hilton et son pouvoir de « démocratisation sexuelle », et la façon dont la science interfère dans l’état amoureux poursuit son graal personnel « Coucher avec Paris Hilton… et puis mourir ». Bouquin foutraque et qui hésite entre démonstration scientifique, aventure érotique et réflexions autour de la célébrité, Comment je me suis tapé Paris se révèle souvent plus stimulant dans ses encarts savants et rationnels que dans l’épopée sexy et mondaine du héros. Une bonne raison d’aller interroger Arthur Vernon et chercher à en savoir plus.

Pourquoi avoir choisi Paris Hilton plutôt que Kim Kardashian, Nicole Richie ou toute autre « héritière » trash américaine comme symbole de la misère en général et symbole de la misère sexuelle en particulier ?

Image de Comment je me suis tapé Paris - Arthur Vernon Il y a quelques années, Paris Hilton atteignait un niveau de notoriété exceptionnel. Son emprisonnement fut médiatisé à outrance et elle faisait la une de tous les médias (y compris les plus sérieux) – parfois à leur grand dam (la « news » rapporté dans le roman concernant la présentatrice de la chaîne américaine qui a refusé d’ouvrir son journal avec la sortie de prison de Paris Hilton et a déchiré le script à l’antenne, après avoir essayé d’y mettre le feu, est authentique). Par ailleurs, la notoriété de Paris Hilton n’est justifiée par aucun talent, outre une certaine maîtrise sexuelle, telle que révélée dans sa sex tape. Ainsi, à sa façon, Paris Hilton a incarné une forme de liberté sexuelle. Kim Kardashian est probablement celle qui se sera le plus inspiré de Paris Hilton, en copiant très fidèlement sa méthode : une sex tape suivie d’une émission de télé-réalité médiocre. Nicole Richie n’a pas réalisé de sex tape, à ma connaissance. Paris Hilton aura été le précurseur d’une mode qui s’étiole un peu aujourd’hui, et qui consiste à stariser des individus n’ayant aucune qualité artistique ou humaine, mais dont la personnalité et les agissements sont idéalement exploitables par la presse people. Pour résumer, Paris Hilton aura été la première « star people » – au sens star du média people, comme certains candidats des émissions de télé-réalité aujourd’hui.

Je ne considère pas que Paris Hilton est un symbole de la misère intellectuelle humaine. Je laisse cette éventuelle analyse à l’intelligentsia culturelle, à laquelle je suis généralement opposé du fait de sa propension à condamner la culture sexuelle comme la culture populaire. En revanche, Paris Hilton, issue de la grande bourgeoisie qu’on s’imagine très coincée, aura incontestablement été un symbole de démocratisation sexuelle.

Dans ton livre, je note une absence pour le moins inattendue vu le sujet abordé : celle de Wilhelm Reich, grand défenseur du « communisme sexuel » et connu pour ses travaux de recherche liés à l’orgone (NDA : source d’énergie découlant directement du plaisir sexuel qui ne fut jamais reconnue par la communauté scientifique). Est-ce assumé ?

Oui ! Je suis très heureux de la passion que Reich a pu manifester pour traiter des problématiques sexuelles. Néanmoins, et comme tu l’indiques, une grande partie de son travail est contesté. Dans le roman, un chapitre complet est consacré à la biologie hormonale qui régit l’état amoureux et le désir sexuel. Toutes les découvertes rapportées sont incontestables scientifiquement et font l’objet d’un consensus. Il est surréaliste que ces éléments biologiques ne soient pas plus diffusés dans le public (même si évidemment des scientifiques ont écrit des livres détaillés sur ce sujet). Je n’allais sûrement pas citer des auteurs contestables alors que les arguments développés dans le livre sont scientifiquement indiscutables. De la même façon, je ne dis pas un seul mot sur Freud – dont je me réjouis là encore de la place qu’il accorde dans ses recherches à la sexualité, mais dont les travaux sont purement empiriques et n’ont donc à mon sens aucune résonance scientifique. Mon objectif est simple : parler de l’incontestable, soit : le plaisir sexuel est un besoin répondant à une nécessité biologique et les règles sociales doivent donc s’adapter pour prendre en compte et aménager ce besoin au lieu de l’isoler et le contraindre.

Michel Houellebecq tient une belle place dans ton livre, quitte à le sacrifier à nouveau à la figure imposée du révélateur de misère affective et sexuelle dans la littérature contemporaine. Pourquoi ce romancier plus qu’aucun autre pour appuyer ton texte, alors que tes scènes de sexe sont écrites sous un angle très ludique et joyeux ?

Michel Houellebecq conjugue deux qualités exceptionnelles : sa clairvoyance et son style. L’un sans l’autre n’aurait qu’un intérêt relatif. Ses qualités d’analyse lui ont permis de mettre en évidence le problème latent principal de notre société, lié à la sexualité, et sa plume a fait passé le message mieux que quiconque. Les personnages de Michel Houellebecq ont généralement plus de quarante ans, et ils s’apitoient sur leur sort, prenant conscience de la misère sexuelle dans laquelle ils ont vécu et encore plus du fait qu’avec l’âge, la situation ne s’arrangera pas. Les protagonistes de mon roman ont moins de trente ans, ils ont lu Houellebecq et en ont tiré les conséquences cathartiques : ils vont donc profiter pleinement de leurs atouts sexuels avant que l’âge ne vienne perturber leurs désirs. Dès lors, leurs relations sexuelles sont comme devraient l’être toutes les relations sexuelles : ludiques, joyeuses et accompagnées d’un immense plaisir.

Ton narrateur, qui s’avoue ouvertement peu séduisant tient également des propos radicaux, limite binaires en affirmant que toute passion amoureuse est le résultat du déterminisme des hormones et affaire d’ADN. Et toutes ses démonstrations s’appuient sur des faits scientifiques vérifiés ! La vraie subversion, ça serait donc ça, d’affirmer que le sexe est rigoureusement séparé du comportement amoureux ?

Le lecteur d’un roman n’a pas forcément envie de lire une argumentation technique très détaillée. Dès lors, une vulgarisation voire une simplification sont parfois nécessaires pour faire passer des messages, notamment scientifiques. Le narrateur ne dit pas que la passion amoureuse est le résultat d’un déterminisme hormonal. En revanche, les hormones vont déclencher régulièrement au cours de la vie d’un individu un état amoureux, et ce que l’amoureux ressentira alors dans son cerveau sera dicté par ces hormones. C’est la clé de voûte de toute la réflexion du roman, et ce qui va à l’encontre de toute la production littéraire et dramatique traditionnelle. Ce fameux sentiment d’amour que les héros éprouvent et pour lequel ils sont prêts à tout, celui qui submerge à ce point leur pensée, est l’unique résultante d’un mécanisme hormonal. Le libre arbitre et la volonté humaine jouent un rôle très limité dans ce phénomène, alors que la littérature magnifie ce sentiment. Et l’unique objectif des amoureux est loin d’être platonique : le chevalier ne veut pas rejoindre sa princesse pour se nourrir de la douceur de son regard jusqu’à la fin de ses jours, mais il veut uniquement, inconsciemment ou pas, la baiser jusqu’à plus soif (biologiquement pour des raisons de transmission de gênes) – alors que la littérature traditionnelle méprise au plus haut point la relation sexuelle. C’est donc un exercice très ironique, mais vraiment jouissif que de relire la littérature amoureuse sous cet angle. Dès lors, il est faux de dire que le sexe est rigoureusement séparé du comportement amoureux, puisque ce dernier est le moyen biologique mis en place pour arriver au premier. En revanche, la séparation du sexe et de l’amour est aujourd’hui le symbole non d’une subversion, encore moins d’une perversion, mais bien de la modernité et de la connaissance, et donc, désormais, du bon sens.

Le narrateur travaille pour la télé et monte le projet d’émission « Nus et célèbres » : plutôt que de donner au sexe un aspect sale ou graveleux, l’idée est d’en faire un véritable enjeu ludique et fun, avec notamment la cérémonie du préservatif. Or il est précisé sur ta biographie que le pilote de cette émission existe vraiment, il est même disponible sur plusieurs plateformes de VOD…

Image de Nus et célèbres, qui en est restée au pilote... « Nus et Célèbres » est un vrai programme qui existe bien, que j’ai écrit, réalisé et coproduit. Il a été commercialisé en 2005 en DVD dans tous les points de vente Fnac, Virgin, et même en grandes surfaces (encore disponible dans certains magasins aujourd’hui ou en commande sur internet) – c’est un programme drôle de parodie d’émission de télé-réalité sexy et déjanté, où les candidats doivent se séduire en se déshabillant intégralement. Et l’histoire rapportée dans le roman de la mise à l’écart de l’animatrice de ce programme par M6 de l’émission jeunesse qu’elle animait est également authentique. À l’époque ce sujet avait fait un vrai scandale, avec deux dépêches AFP reprises dans tous les médias français et même européens. Aujourd’hui encore, lorsqu’un journaliste interviewe Audrey Sarrat, l’animatrice en question, il lui pose systématiquement une question sur « Nus et célèbres ». Je trouve très important de changer l’image dramatique du sexe dans la société, associé à l’idée, comme tu le dis, du « sale » ou du « graveleux », voire du « mal » ou du « médiocre » pour le replacer à sa place biologique : le plus grand plaisir accessible à un être humain sous une forme naturelle. Le plaisir sexuel est le plus formidable cadeau de la nature à l’homme, et ce dernier a réussi l’exploit d’essayer de s’en priver. C’est cette exceptionnelle aberration qu’il convient de rectifier dans une société éclairée.

Quand on appelle son livre Comment je me suis tapé Paris et qu’on te voit toi, l’auteur, main dans la main avec l’héritière sur la couverture, une question vient forcément… Paris Hilton a-elle d’une manière ou d’une collaboré à l’écriture de ton roman (ce qui dénoterait un humour certain déjà amorcé par The Simple Life ou sa présence en toxico goth-fetish dans Repo ! The Genetic Opera) ?

D’abord, je confirme que cette photo n’a fait l’objet d’aucun montage (outre l’ajout du titre). Sur le reste, tu peux t’en rapporter au roman, qui aime alterner les moments de vérité et ceux qui relèvent de la fiction, ou même poser la question à Paris Hilton ! Maintenant, je ne renierai à Paris Hilton ni un certain humour, ni un certain sens des affaires !

Quand tu t’es rendu dans l’émission radio de Cauet pour parler de ton livre, tu y as été avec une fiole de ton propre sperme en plateau. C’était pourquoi, histoire de tester l’animateur et son équipe pourtant toujours prompts à rigoler dès qu’un nichon se dénude à leur table ?

La société d’aujourd’hui est matérialiste. Ce n’est pas une critique, mais un constat. On aime croire à ce qu’on voit – encore plus lorsqu’on avance des éléments scientifiques. Le problème du plaisir sexuel est son aspect peu quantifiable – d’autant plus quand, comme Houellebecq, on affirme que le plaisir sexuel est « le plus grand » que l’homme peut ressentir. L’avantage du sperme est qu’il constitue une preuve concrète de ce plaisir. Cauet fait partie de ceux qui revendiquent aimer le sexe, depuis de nombreuses années, mais de la façon gauloise et triviale la plus traditionnelle en nos sociétés occidentales. Cette vision dessert profondément le sexe. J’aime être élégant, mais si j’aime le sexe, cela signifie-t-il que je suis gaulois ? Beaucoup de personnes élégantes rejettent donc le sexe pour l’image dévalorisante qui lui est socialement attachée. Quand j’apporte une fiole de sperme à Cauet, ce n’est pas pour prôner l’élégance du sexe (car l’élégance prête à moquerie dans ce genre d’émission), mais plutôt pour le confronter à la réalité scientifique du plaisir sexuel, matérialisé par le sperme. L’attitude de Cauet et de son équipe est exactement celle que j’anticipais, celle de collégiens qui rient sous cape quand leur prof de bio leur montre un schéma de zizi pendant un cours sur la reproduction. Quand je lui réponds, en parodiant l’un de ses prédécesseurs, que « ce n’est pas sale », j’espère surtout atteindre ses auditeurs et que ces derniers soient interpellés par cette provocation et s’interrogent sur la vraie nature de la relation sexuelle.

Dans la vie, tu es également avocat (comme le meilleur ami de ton narrateur d’ailleurs). Te spécialises-tu comme Emmanuel Pierrat sur les questions de censures notamment à propos de la liberté sexuelle ? Je vois que tu animes le blog du GRAL (Groupe d’Action pour la Liberté Sexuelle)…

Image de Crédit: Laurent Viteur Ma profession m’a plutôt amené à traiter de droit des affaires, même si j’ai aussi pratiqué le droit pénal, y compris dans le contexte de commissions d’office criminelles, donc dans des dossiers graves. Le narrateur expose plusieurs cas de viols et donne son avis sur le sujet. Beaucoup de ces réflexions sont issues de l’expérience de dossiers de viols que j’ai eu à traiter, et où l’on est confronté à la plus grande misère sexuelle humaine possible. Je ne suis donc pas un spécialiste des questions de censure d’un point de vue professionnel, mais c’est un sujet qui me passionne et sur lequel je suis, comme l’excellent Emmanuel Pierrat, fort documenté. Quant au Groupe d’Actions pour la Liberté Sexuelle, son blog commente l’actualité sous l’angle de la liberté sexuelle. Il pointe du doigt toutes les atteintes à cette liberté sur des sujets de société très variés, qu’ils touchent à la prostitution comme à l’adultère. Il valorise également les œuvres culturelles qui offrent un regard nouveau ou différent sur la sexualité, comme dernièrement la rétrospective de Larry Clark.

Peux-tu nous dire un mot sur ton prochain livre, s’il est déjà en cours d’écriture ?

Plein de projets et d’idées pour le moment ! Mais je serais incapable de dire lequel se matérialisera en premier. On devrait encore entendre parler, car le sujet est intarissable et n’a pas vraiment été exploité, du traitement social de la sexualité !

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Comment je me suis tapé Paris ou L’origine de la misère, Arthur Vernon, Tabou Editions, 2010, 187 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

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