Jérôme Soligny – Je suis mort il y a vingt-cinq ans

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« Excuse-moi de ne pas t’avoir rappelée plus tôt. » Une pause et puis : « Je rentre juste de Londres, j’étais avec Paul. »

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Le Paul de cette conversation a pour nom McCartney ; nous sommes en 2008 et ces mots sont les premiers échangés avec Jérôme Soligny dont l’ordinaire est fait d’allers-retours entre des célébrités (David est Bowie, Etienne, Daho et Nicola, Sirkis) et le commun des mortels – moi, en l’occurence. Il fallait mettre au point les derniers détails du concert havrais des Lipstick Traces – le groupe dans lequel chante son fils Thomas – et de Blackpool, que je manage. Pourtant, j’avais hésité mille fois avant d’oser l’appeler. Jérôme, tout de même, était LE Soligny de Rock n Folk et Jérôme, surtout, avait écrit sur son myspace, avec ce franc parler qui est le sien, un assassin « JE NE SUIS PAS LE MANAGER DE MON FILS » dont les seules majuscules auraient découragé n’importe qui. Sauf que le manager officiel à l’hôpital à ce moment là, je ne disposais que d’un numéro de téléphone : le sien.

J’avais bien tort, pourtant, de me sentir morveuse. Bien tort car Jérôme Soligny, aux antipodes d’un comportement virtuel bien souvent odieux, ne m’a jamais prise de haut. Dès le premier contact, il s’est montré aussi disponible qu’il m’a immédiatement traitée d’égal à égal. Même si Blackpool ne ferait jamais aucune première partie d’Indochine (ce que fit Lipstick Traces), il l’a imposé comme tête d’affiche. En l’absence du patron du Mac Daids – pub irlandais du Havre, connu pour ses concerts et qui nous recevait ce soir là - , il nous a tous invités à dîner (nous aurions même pu dormir chez lui, je crois). Et pour couronner le tout, son fils nous a offert ce soir là l’intégralité de la recette. Classe de A à Z.

Dans la vraie vie pourtant, lorsque ce genre de personnage pond ensuite un premier roman, il faut parfois passer son chemin.

Sauf si l’extrait publié de longs mois avant la parution de l’ouvrage vous met l’eau à la bouche :

« Je suis mort il y a vingt-cinq ans. À vingt-cinq ans. D’une mort pas belle. D’abord tombé, le bec dans le sable, sur la plage de Coney Island. Désolé Mr Reed, même avec la meilleure volonté du monde, je n’aurais pas pu « jouer au football pour le coach » ce jour-là. Mal allongé, j’ai failli en rire. J’ai eu froid dans ce sable. Puis j’ai sangloté. La douleur partout, le corps en feu qui ronge. Gangrène de violence. Plaqué au sol sous un ciel d’ardoise. Bien bas pour le printemps. J’ai voulu voir du vert. Le jardin Saint-Roch, le chapeau de Napoléon, la mousse sous les blocs de falaise échoués dans les orties au bout du monde. Je me suis senti seul. »

Il n’échappera à personne que Jérôme Soligny, dans son premier roman, est ce Christophe dont le narrateur est le meilleur ami. Un narrateur frappé en ce début des années 80 par un mal aussi méconnu que foudroyant : le S.I.D.A, qui fait ses premiers pas dans un monde qui ne sera plus jamais le même, sur bande son d’époque (plus de trente titres de chansons sont cités au fil des quatre-vingt pages). Une histoire à la fois personnelle et universelle racontée dans un style percutant fait de phrases courtes et parfois nominales, qui se régale de doubles sens, et ose les virgules avant les conjonctions de coordination (« Après avoir écrasé sa cigarette dans le cendrier de sa voiture, elle m’a demandé ce que je faisais. Sur ce quai en particulier, et dans la vie en général »). Un style qui épouse parfaitement la narration, vif, fougueux et un peu arrogant, symptomatique d’une jeunesse à qui l’avenir appartient encore, suivant le rythme des courses folles de voiture comme l’accélération d’un destin que l’on devine – ou plutôt, que l’on croit deviner.

Pas question, avec un livre pareil entre les mains, de le reposer avant de l’avoir terminé. Impossible de le lire autrement que d’une traite, avec passion et empathie ; de ne pas laisser l’émotion gagner du terrain. A aucun moment pourtant, le récit ne bascule dans le larmoyant ni ne se complait dans l’étalage de bons sentiments. La pudeur est présente de bout en bout et sans doute parce que la maladie se découvrait alors à peine, elle reste un peu floue, aussi curieusement lointaine qu’elle conduit pourtant à la seule issue possible.

Le sujet véritable du livre finalement, semble être ailleurs. Dans ces instants de vie enfuis décrits avec une précision toute cinématographique (on « voit » les images de ce port du Havre, de ces virés à Paris, on « entend » ces disques qui tournent sur la platine) et dans ces amitiés que l’on croit plus fortes que tout alors qu’il n’en est rien. Dans cette culpabilité surtout, laquelle, en se délivrant d’une charge qui a pesé lourd et longtemps, refuse pourtant de ne s’avouer autrement qu’à moitié. On peut regretter que Jérome Soligny n’ait pas carrément endossé le « je » qu’il EST si manifestement ; mais c’est peut être cette maladresse, en le révélant aussi vulnérable qu’il fait mine d’être fort, qui trouve écho en chacun de nous et le rend touchant.

Et puis, alors qu’on pense s’en être bien sorti et avoir tout compris, la fin après la fin, celle à laquelle on ne s’attend pas, cueille le lecteur par surprise. Une fin par delà la mort, aussi révoltante que bouleversante, qui redonne à l’auteur l’avantage qu’on pensait avec condescendance avoir pris sur lui.

Ce genre de fin distingue les livres marquants de ceux qu’on oublie.

La playlist du livre : http://www.deezer.com/fr/music/playlist/66915491

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A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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