Jérôme Attal va faire de vous un héros (ou pas ?)

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Jérôme Attal est un habitué des pages de Discordance et nous avons toujours suivi avec attention l'univers artistique du chanteur-romancier qui est un véritable stakhanoviste de l'écriture.

Quand il n’écrit pas des romans, il écrit des chansons. Quand il n’écrit pas des chansons pour lui ou pour ses romans, il en écrit pour d’autres (Eddy Mitchell entre autres). Quand il n’écrit pas de chansons, il noircit des pages entières de HTML sur son site, à la section « journal intime ». Quand il n’alimente pas son journal intime, il en invente d’autres en se glissant dans la peau d’Andy Warhol ou écrit des nouvelles pour la revue littéraire Bordel. Et comme si ça ne suffisait pas, il co-écrit même des scénarios pour la télévision.

Alors quand Jérôme Attal décide de publier un roman « dont vous êtes (peut-être) le héros« , on va y regarder de plus près. Ca donne Pagaille monstre, objet littéraire ludique et pop, de sa couverture inspirée des affiches hitchcockiennes à ce héros étudiant en cinéma qui voue un culte à Jess Franco et rêve de faire une course-poursuite sur la musique du film Bullit. Sur le principe des chapitres s’achevant sur des issues à choix multiples (allez au numéro 68 si vous décidez de répondre au sms de votre ex ou continuez au 54 si vous rentrez chez vous sans rien faire), Jérôme Attal circonscrit le genre à ce dont il parle le mieux: les histoires d’amour teintées de mélancolie et d’humour discret. Si l’exercice se révèle parfois bancal (un héros parisien jusqu’au bout des ongles parfois difficile à discipliner même en refaisant plusieurs fois l’histoire!), le goût du jeu qu’a eu Jérôme Attal en écrivant Pagaille monstre se transmet aux lecteurs dès les premières pages. Pari gagné donc!

Les livres dont vous êtes le héros s’appuient généralement sur une certaine pop-culture ou contre-culture : policier, heroic fantasy… Certains sont même des fanfictions de séries télé : Chloé Delaume l’a fait avec La nuit, je suis Buffy Summers. Pourquoi avoir choisi de contourner ces aspects pour se concentrer sur une histoire très « réaliste » ?

Image de Pagaille Monstre C’était vraiment mon idée de départ : adapter un concept d’héroïc fantasy à une histoire d’amour contemporaine avec l’idée que dans chacune de nos carrières amoureuses, si je puis dire, il nous est donné de rencontrer des vampires, des êtres qui vont réellement nous vampiriser, mais aussi des monstres, des revenants, et parfois de longues périodes d’errance comme arpentant des couloirs sombres dans l’espoir d’y rencontrer une créature décisive.

Le héros que nous incarnons est un personnage qui n’arrive pas à voir la vie autrement que par le prisme du cinéma, il envisage tout le temps ce qui lui arrive comme des séquences et des mouvements de caméra signifiants, mais rien ne tourne comme il en aurait envie. En fait de héros, tu fais du lecteur un beautiful loser !

Oh j’adore cette idée du type qui rêve de cinéma mais rien ne tourne jamais comme il en aurait envie. Il rêve peut-être de mouvement ascensionnel dans une ville qui a tendance à tourner sur elle-même, où tout se répète à l’infini : attractions, sorties, rencontres, projets. Et en amour, il rêve de fulgurances avec des êtres qui se contentent souvent d’un tour de manège. Mais c’est exactement ce que tu dis, comme tous les êtres mélancoliques, mon héros rêve de mouvements signifiants. Et ce jusqu’à l’obsession puisque cette obsession est transmise au lecteur qui va devoir concrètement faire les bons choix en fin de chaque paragraphe.

J’ai un grand reproche à faire à ce livre : tu nous enfermes dans un périmètre très parisien et il nous est impossible d’en sortir, ce qui est déjà le cas de tes romans précédents. Pourquoi ne pas avoir profité de cette forme d’écriture très ludique pour te, et surtout nous permettre de partir un peu plus à l’aventure ? Et attention, tu n’as pas droit au joker selon lequel l’amour est la plus grande des aventures !

Je suis toujours surpris que cette remarque puisse constituer un reproche parce que quand je lis des livres que j’adore, J.D. Salinger par exemple, comme les péripéties d’Holden Caulfield, ou les nouvelles : L’homme hilare, et Juste avant la guerre avec les escabeaux, eh bien on ne quitte pas le même secteur de New-York, et en tant que lecteur, même si j’ai très peu mis les pieds aux Etats-Unis (je me souviens être parti en Virginie tout un été, parce que j’étais amoureux en classe de seconde d’une fille qui s’appelait Virginie ) ça n’est absolument pas un problème pour la lecture que j’en fait. Paris est aussi la ville où j’habite, que j’arpente beaucoup et où me viennent des idées, des phrases, des émotions, des choses à transformer en écriture. Peut-être n’ai-je pas beaucoup d’imagination ou de goût pour la transposition, mais je travaille avec le matériel que j’ai, un matériel en mouvement puisque le charme des grandes villes est de produire en égale quantité de l’inconnu comme du familier. Il faudrait dire aussi que le héros de Pagaille Monstre débarque de sa lointaine banlieue et que le choc avec les attractions de Paris est une donnée importante du livre ; et qu’il y a possibilité à tout moment si le lecteur étouffe trop dans cette atmosphère de vanité et de stupre (pour caricaturer) de bifurquer vers une course-poursuite en voiture (avec, ô tragédie, l’autoradio bloqué sur Radio Nostalgie) qui le conduira jusqu’à la mer.

Une chose très intéressante en revanche, c’est le fait que le cours de l’histoire continue à évoluer, indépendamment de la décision que prend le héros à chaque fin d’une séquence : personne ne reste figé à sa place en attendant le bon vouloir ou le retour du héros… Est-ce que cela t’a demandé un surcroit d’efforts d’imagination pour la structure du livre et son champ des possibles ?

En fait je voulais pour mon histoire d’amour transcender les possibilités qu’offrent traditionnellement un livre dont VOUS êtes le héros. Souvent dans ce genre d’ouvrages, on vous propose soit d’aller parler à la serveuse de l’auberge, soit d’aller vous coucher, et si vous décidez d’aller parler à la serveuse vous finirez par aller vous coucher (pas forcément avec elle). Bon. Ici, dans mon roman, les personnages secondaires évoluent malgré le choix que vous faites sur le moment de ne pas aller à leur rencontre. Cela m’intéressait de travailler sur ce qui arrive souvent dans la vie réelle : Parfois on peut refuser une histoire avec quelqu’un à un moment donné parce qu’une des deux personnes n’est pas disponible, mais il y a la possibilité que les paramètres changent trois mois ou quatre ans plus tard, on peut retomber sur des personnes qui nous ont plu jadis, et, au regard de ce qu’on a vécu depuis, nous pouvons les voir sous un autre jour, elles-mêmes ont évolué dans un sens qui nous touchera davantage, bref, rien n’est jamais définitif en amour, sauf le retour à soi.

Le héros est un fan cinéma bis, ce qui apparait presque comme un pied de nez : avec sa capacité à s’emberlificoter pour les intrigues amoureuses, on l’aurait presque cru étudiant à la FEMIS… Une manière de rendre hommage au côté pop des « livres dont vous êtes le héros » ?

Oui c’est exactement ça, je voulais garder l’aspect Pagaille et Pop, et faire un livre très généreux dans ses directions, ses anecdotes, ses références. Un livre gourmand et parfois un peu branque à l’image du cinéma bis, mais toujours avec beaucoup d’élan et de panache. Qu’il y ait aussi plein de petites inventions comme mon concept du contre-amour. Et reparler de stars du cinéma bis, oubliées aujourd’hui du grand public, comme Soledad Miranda l’héroïne et la muse du cinéaste Jess Franco. Cela m’amusait dans un roman sur le cinéma de parler à la fois de John Ford et de Jess Franco. Il fallait aussi garder un subtil côté pastiche des livres dont VOUS êtes le héros, avec des choix en bas de chaque paragraphe et aussi qu’il y ait de longues trajectoires sans possibilité de choix parce qu’en amour souvent, quand on est vraiment mordu de quelqu’un, il arrive que cette personne nous annihile la capacité de choisir.

Envisages-tu de faire un diptyque de Pagaille monstre en écrivant un alter-ego littéraire où le héros sera une héroïne ? Ca serait une première sachant que tu as toujours privilégié les personnages masculins dans tes livres, même quand tu parles à la troisième personne…

Dans mon idée, Pagaille Monstre a toujours été un diptyque avec la sortie d’une version masculine puis d’une version féminine. Même si les filles adorent pouvoir se mettre à la place de mon héros et lui choisir une destinée parmi d’autres filles, je termine en ce moment même la version féminine qui si tout va bien sortira en octobre prochain. Ce sera effectivement la première fois dans mon travail, et j’ai pas mal pensé avant de l’écrire à ce qu’a fait de manière admirable Jay McInerney avec Story of my life. Pour la version fille de Pagaille Monstre, au bout du compte, cela m’exaspère d’avoir à décrire pléthore de garçons, dont certains pas vraiment subtils, alors heureusement mon héroïne sera très sociable et aura tout un tas de copines qui ne seront pas à piquer des hannetons !

En décembre dernier, tu étais acteur dans La petite fille aux allumettes, un court métrage revisitant le conte d’Andersen et qui a été diffusé sur Arte peu après minuit durant la nuit de noël. Comment s’est déroulée cette aventure et ton implication s’est-elle limitée à la seule performance de comédien ?

C’est le réalisateur Franck Guérin que j’ai rencontré grâce à la chanteuse Constance Amiot qui m’a proposé de travailler avec lui sur un court-métrage. Nous avons donc coécrit le scénario et les dialogues et au départ je ne devais pas jouer dedans, ça s’est fait comme ça même si je soupçonne Franck d’avoir eu cette idée en tête dès le départ. Pour le film il y a des scènes que j’ai adoré écrire avec Franck, comme celle où le héros se rend à l’improviste chez sa fiancée qui a prétendu qu’elle passerait Noël seule. Il arrive donc en bas de son immeuble avec un sapin de Noël sous le bras. Il est très heureux de ce moment, le moment de la surprise. Et une fois dans le hall il fourre le sapin dans l’ascenseur (parce qu’il n’y a pas de place pour deux) appuie sur le bouton du septième et cavale dans les étages à sa suite. Malheureusement à mi-parcours il croise son amoureuse qui descend les escaliers en compagnie d’un autre type, il en reste stupéfait, les jambes coupées, tandis que le sapin continue son irrésistible ascension. J’étais très content de cette scène, je pensais que François Truffaut aurait été fier de moi en regardant cette scène, c’est une idée vraiment puérile je l’admets, mais qui m’a donné des ailes pour l’écrire. Pour ce qui est de mon rôle dans le film, j’ai adoré faire ça parce que j’étais bien entouré, totalement en confiance avec Franck, et quand je suis sorti de cette expérience improbable, je veux dire moi en tant qu’acteur, je n’avais qu’une envie : recommencer. Après, je ne crois pas que je sois un comédien, c’est un travail vraiment très dur et je n’ai pas assez d’acharnement, de talent ou de passion pour ça. Mais pour ce qui est de figurer la personne que je peux être, sur scène par exemple, et dire un texte que j’ai écrit ou auquel j’ai participé, alors oui vivement le prochain film.

Comme elle se donne (ton premier album) est sorti voici cinq ans maintenant. Où en es-tu dans ton rapport à la musique, toi qui écris beaucoup pour les autres, mais n’a pas ressorti d’album solo depuis très longtemps, mais écrit toujours des chansons-déclinaisons de tes romans qui les accompagnent à chaque sortie ?

Image de Comme elle se donne J’ai quitté mon label il y a maintenant quatre ans, et je travaille tellement comme romancier ou parolier pour d’autres chanteurs que je n’ai pas suffisamment d’ardeur pour aller démarcher mon propre projet auprès des maisons de disques. Mon éditeur, Warner Chappell, m’aide et essaye de trouver des solutions pour que je fasse un nouveau disque, projet qui me tient vraiment à cœur. Mais c’est difficile, Comme elle se donne a eu un beau succès critique, mais les radios n’ont pas suivi. Je ne peux pas venir et me targuer d’un succès commercial pour qu’on me fasse des propositions sur le champ. C’est difficile la musique aujourd’hui. Il y a pourtant des trucs terribles qui sortent – à chaque extrémité des sens du mot « terrible ». Et puis j’ajouterais aussi que ça ne sert à rien de faire un disque pour qu’il sorte et soit noyé dans le flot des sorties et de l’actualité, autant continuer à faire des chansons de temps en temps comme je fais, les mettre en ligne, avoir son petit public de fidèles. J’adorerais faire un disque qui soit une suite à Comme elle se donne, un renouveau, mais il faut trouver des partenaires en maisons de disques aussi motivés que moi, qui comprennent mes désirs et mon travail et sachent les accompagner ensuite du mieux possible. Bon, c’est comme dans la vie je suppose, le plus long c’est de trouver les personnes qui nous conviennent pour faire de belles choses ensemble.

Aurais-tu envie d’écrire un jour un album-concept entier comme un roman, histoire d’aller au bout de tes plus grands moteurs artistiques, la littérature et la musique ?

Je ne sais pas. Pour le moment, sortir un nouvel album est pour moi déjà un concept ! Peut-être que si j’arrive à trouver une production et une sortie pour le disque que je suis en train de démarcher et que la sortie de celui-ci est bien accueillie, on me donnera la confiance et les moyens pour me lancer dans ce genre de projets. Mais, à y réfléchir, ce n’est pas ce qui m’attire le plus. J’aime justement dans un disque traditionnel les rapports subtils que peuvent entretenir les chansons entre elles et en regard du moment de leur création. J’ai bien aimé l’idée d’écrire une chanson à chaque sortie d’un de mes romans, cela me donne l’illusion d’une cohérence vis-à-vis de mon travail. Après, bien sûr, chaque chanteur a envie de faire son Melody Nelson. Alors on se met au travail. Et une fois qu’on est au travail, on a juste envie de faire de bonnes chansons.

Crédits photo : Le portrait est d’Alexandrine Guillard et la photo sur le tournage est de Claire Dorn

Pagaille monstre, Le livre dont vous êtes (peut-être le héros), Stéphane Million Editeur, 2010, 288 pages

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A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

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