Nicolas Dickner, l’écrivain archéologue

par Christiane Vadnais|
Dans son deuxième roman, Tarmac, Nicolas Dickner fait revivre la fin de la guerre froide à coups de bungalows nord-américains, de ramens et de films de zombies, et met en lumière notre obsession très « fin de siècle » pour l’apocalypse.

tarmac-dickner-couv-1_kopie Tarmac met en scène deux adolescents, Mickey Bauermann et Hope Randall, qui passent leurs journées dans le sous-sol du premier, symboliquement rebaptisé « le bunker », à manger des ramens en regardant la destruction du mur de Berlin à la télé. Alors que Mickey craque pour le QI et l’éberluant esprit scientifique de son amie, celle-ci tente de fuir sa mère névrosée et son destin, celui d’une lignée psychopathologique obsédée par la fin du monde. Mais Hope ne pourra pas échapper à la fatalité de son patronyme et comme tous les Randall, elle aura sa révélation personnelle de l’apocalypse, qu’elle devra tenter de conjurer.

L’auteur de Nikolski (paru en 2005, plusieurs fois primé) réitère ici le ton scientifico-ludique et l’ironie qui ont fait sa marque. Sans se moquer d’un sujet aussi grave que l’apocalypse (ceci n’est pas un punch : tous les personnages de Tarmac survivent à celle qu’ils ont prévue), il en fait plutôt la fin d’un cycle, ou celle d’« un » monde qui laisse place au suivant. Issu d’une génération dont il a dit ailleurs qu’elle a grandi avec cette crainte, la Grande Hécatombe reste pour lui une paranoïa sociale : « Tout le monde, en ce moment, parle de la fin du monde. Les médias, les biologistes qui discutent de pandémies… Chacun a son propre univers de référence et son vocabulaire technique ou scientifique pour en parler. L’écrivain, lui, n’a pas à être sérieux. Il peut presque être naïf lorsqu’il tient un discours là-dessus. »

Entre les volcans géants, les revenants et autres grippes porcines, il existe pourtant pour Nicolas Dickner une menace réelle : le réchauffement climatique. « Quand on avait peur des bombardements nucléaires, pendant la Guerre froide, on faisait face à une situation politique, qui reposait sur un nombre restreint d’acteurs et qui était gérée par beaucoup de règles. C’était extrêmement contrôlé. Les impacts environnementaux, ils dépendent de l’activité de six milliards d’êtres humains. Ça ne se contrôle pas. C’est une menace différente, qui a quelque chose d’inhumain. »

« J’ai grandi dans un monde obsédé par l’apocalypse, raconte le narrateur de Tarmac. Dans la cour de mon école primaire, l’holocauste atomique était un sujet de conversation comme un autre. Entre deux marelles, nous discutions bunker, radiation, plutonium et mégatonnes. » Est-ce bardé de cet héritage qu’on en arrive à écrire un roman où l’on calcule le nombre de citrons nécessaires pour égaler l’énergie de la bombe d’Hiroshima?

Il s’agit d’« humour scientifique », explique Nicolas Dickner . Émaillant ses romans d’autant de clin d’oeil à la science ( David Suzuki et Einstein sont des icônes convoquées) que de passages semblant tout droit sortis de Wikipédia, il prend le contre-pied de l’esprit de sérieux d’une façon toute particulière. « Moi, je réfléchissais à l’hérésie qui consistait à convertir l’explosion la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité en citrons », confie son personnage avec candeur.

Raconte-moi une histoire

62744En effet, malgré le sujet apocalyptique, Tarmac est loin du roman psychologique ou du thriller prophétique. Avec sa trame narrative à la fois réaliste et déjantée, le roman se situe comme Nikolski dans la foulée du storytelling. Question de philosophie ou d’influences anglo-saxonnes? « C’est sans doute une philosophie, oui, mais une philosophie personnelle. Toute théorie qui vise l’universalité me semble perdre de la crédibilité. Je ne dis pas : « On doit écrire comme ça ». Mais il n’y a pas grand-monde au Québec qui fait ce genre-là, on a eu une littérature très psychologisante », estime le détenteur d’une maîtrise en création littéraire. « Cette manière d’exposer la psyché des personnages comme si on pouvait ouvrir une trappe sur leur cerveau, c’est facile. C’est beaucoup plus compliqué de révéler la psyché des personnages par leurs actions seulement. » C’est ce souci de distinction et son penchant pour les contraintes d’écriture qui donnent certainement à Tarmac ce côté rafraîchissant, ce séduisant petit décalage du réel.

Il y a aussi cette réanimation du tournant des années 1990, toutes ces références à la culture populaire, qui vont du sous-sol de banlieue aux bottes Tony Lama en passant par les films de zombies. Si le futur n’est plus ce qu’il avait coutume d’être, comme l’indique l’exergue au début du livre, la conscience historique s’est probablement modifiée aussi. Et là se révèle une obsession de l’écrivain : « L’archéologie est fondamentale dans tous mes bouquins. C’est une façon de voir le monde; on a des couches de réalités qui en recouvrent d’autre. La notion d’artéfact est intéressante. Elle ne fait aucune différence entre ce qui est intéressant ou pas. L’archéologue, souvent, s’intéresse aux déchets, aux résidus. Ça vient bousculer des idées reçues sur ce qui est important dans notre façon de vivre. C’est intéressant parce qu’on s’aperçoit que l’archéologie apporte une vision subversive de nous-mêmes. » Si Nicolas Dickner peut expliquer la crainte de la fin du monde par l’attrait des sous-sols, littérature et archéologie ont peut-être plus à voir qu’il n’y paraît.

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Tarmac, Nicolas Dickner, Éditions Alto, 269 p.

Site officiel : http://nicolasdickner.net

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