Martine Roffinella, Borderline attitude

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Voici plus de vingt ans que Martine Roffinella a publié Elle, un premier roman au succès fulgurant, notamment poussé par un passage très remarqué chez Bernard Pivot en 1988. Déjà timide et cachée derrière ses lunettes, Martine Roffinella pose les premières pierres de son univers: les fêlures de l'humain, la passion amoureuse paroxystique, l'amour de la langue vibrante. Romancière spécialiste des histoires fulgurantes, mais également nouvelliste, Martine Roffinella évoque le recueil Recherches de fuite, sa façon de travailler l'écriture et le rapport à son image de spécialiste de l'érotisme saphique.

On vous connait surtout pour des romans violents et passionnés qui mettent en lumière des sentiments extrêmes. On vous retrouve dans un registre plus inhabituel dans votre parcours puisque votre dernière incursion dans le domaine de la nouvelle, c’était Inconvenances, un recueil qui gardait votre empreinte de cruauté et de soufre… Considérez-vous Recherches de fuite comme un chemin de traverse très différent dans vos livres?

rofphoto2 Recherches de fuite est effectivement un ouvrage qui peut paraître assez différent de ce que j’ai publié jusqu’à présent. Mais si l’on y réfléchit, ce qui m’intéresse depuis plus de vingt ans, c’est toujours l’observation minutieuse des obsessions et passions humaines. Cette exploration a pu passer, surtout quand il s’agit d’un roman à la première personne, par l’expression de la démesure ou de la rage. Dans Recherches, j’ai voulu approcher les failles humaines, montrer le basculement des êtres lorsqu’un grain de sable vient bousculer leur existence – un simple détail insignifiant la plupart du temps -, par le biais d’un regard ironique et davantage porté à la dérision. L’observation est plus distanciée. Un peu comme si j’avais filmé ces histoires avec un franc désir d’en rire… parfois jaune. J’ai aussi voulu, secrètement bien sûr, me moquer de moi-même, et je dois avouer que je m’y suis beaucoup amusée !

Dans Recherches de fuite, on est au coeur de Montmartre puisque vous resserez toutes vos nouvelles autour de ce quartier de Paris qui devient presque un personnage à par entière. Cependant vous écartez volontairement l’effet Amélie Poulain et la carte postale… Pourquoi cet attachement très fort à cet endroit? (que d’ailleurs vous délimitez très précisément!)

J’ai souhaité situer les sept histoires dans un périmètre très proche de mon domicile, sur ce premier tiers de la Butte assez peu connu, précisément, des touristes. Il n’est d’ailleurs pas rare que des gens me demandent dans la rue : « S’il vous plaît, comment va-t-on à Montmartre ? » Et je réponds : « Mais vous y êtes ! » C’est dire…
Vous évoquez Amélie Poulain… Je n’ai pas aimé ce film, ni l’image de Montmartre qu’il en donne. Vous l’aurez compris : je fuis résolument les bobos et leur pseudo culture branchée…

Vous parliez de l’observation des failles de l’âme humaine. De fait les personnages que vous dépeignez dans ce recueil ont tous une obsession à la limite du maladif : s’ils n’arrivent pas à l’apprivoiser, elle les emporte et parfois au sens le plus tragique du terme… Dans vos romans, pareillement vous vous attachez à décrire des freaks dont l’âme est souvent brisée et borderline. En termes d’écriture, est-ce une souffrance ou une joie?

C’est une joie lorsque je parviens à approcher d’assez près les failles humaines, à les explorer de la manière la plus juste qui soit. Comme je travaille sur l’infiniment petit, ma marge de manoeuvre est elle aussi très étroite, je n’ai pas droit à l’erreur. Donc : je suis heureuse lorsqu’une phrase sonne juste – et désespérée lorsque je ne parviens pas, tel un artisan malhabile, à restituer très exactement ce qu’un personnage ressent à un instant T. L’instant T du basculement. Quelquefois, cela consiste juste à retranscrire un silence. Corps à corps épuisant…

En somme, votre angoisse à vous, votre névrose, c’est celle de la phrase juste?

Quand j’écris, je réponds à une sorte de musique ou de tintamarre sous mon crâne. Il faut que les accords ou le chahut que j’entends dans ma tête sonnent juste. Tant que je ne parviens pas à une forme d’harmonie, ou à une forme de cacophonie pour certains, je retravaille mes phrases à l’infini. Et comme je suis une parfaite obsessionnelle, cette recherche de l’accord parfait peut durer un certain temps. Pour mon roman Les Indécises, j’ai ainsi commis 14 versions du texte avant d’être à peu près satisfaite du résultat…

Votre roman Le fouet a été réédité en février dans une collection désignée comme représentante des classiques contemporains de l’érotisme. Comment l’avez-vous vécu?

La quatrième de couverture dit plus exactement que je suis  » actuellement considérée comme l’une des grandes représentantes de l’érotisme saphique dans la littérature française « . Je ne sais pas si cela doit m’enchanter ou non. Je vous avoue ma perplexité.

Ca vous gêne cette étiquette qu’on vous colle?

rofphotoQuand j’étais plus jeune, cela me pesait horriblement, j’avais l’impression d’être enfermée dans un registre dont il me serait impossible de sortir. Très prétentieusement je pensais que je pouvais prouver mes « talents » ailleurs que dans « l’érotisme saphique » ! De surcroît, paradoxalement, je suis quelqu’un de très pudique, et je ne me sentais pas très à l’aise avec cette définition que l’on donnait de mes écrits. Mais aujourd’hui, à 48 ans, je dois vous avouer que cette sorte de classement m’indiffère. L’essentiel n’est-il pas de travailler, de s’atteler à la tâche d’écrire, qui n’est pas mince, et de donner ce que l’on possède de meilleur ?

Dans vos livres transparait souvent ce que j’appelle l’érotisme de la tristesse avec cette impossibilité du bonheur dans l’amour, quelque chose de destructeur dans le sexe… Et pour vos personnages les plus grands moments de joie charnelle se trouvent dans la nourriture, comme un palliatif. Y compris dans Recherches de fuite où ils sont tous de grands solitaires qui ne prennent jamais autant de plaisir que lorsqu’ils achètent les douceurs des commerçants de Montmartre!

Oui, c’est juste. A un détail près : même lorsque les personnages connaissent leurs plus grandes joies charnelles avec la nourriture, ensuite il leur faut régler l’addition, si je puis dire. Ils jouissent, certes – mais après il leur faut affronter leur « punition »… Donc, il y a de toute manière soit une incapacité à jouir, soit une interdiction de jouir – puisque la sanction, dans ce dernier cas, est immédiate.
Dans l’ensemble, vous avez raison d’évoquer « l’impossibilité du bonheur dans l’amour », car il est vrai que je n’y crois guère. Il peut y avoir des instants de plénitude absolue, mais ils ne peuvent être rangés dans un « tout » qui s’appelle bonheur. Rappelez-vous cette merveilleuse chanson de Léo Ferré : « Avec le temps »…

Y a-il des choses qui vous influencent plus que d’autres pour écrire? Des musiques, des lectures ou êtes-vous attachée à des rituels à la limite du monacal?

On ne peut pas vraiment parler de « choses qui m’influencent ». Au départ de chaque livre, il y a un détail du monde, de la société, ou de la nature humaine qui me frappe – fragment minuscule la plupart du temps, qui est ensuite remisé dans un coin de ma tête et y macère pendant une période plus ou mois longue. Et puis, un jour c’est le bon moment, l’instant « T », et une histoire se déroule. Quant aux « rituels », non, je n’en ai pas vraiment. Je suis juste ingérable et asociale. Le moment que je préfère, lorsque j’entame l’écriture d’un ouvrage, c’est celui où les personnages prennent le dessus sur moi, où ils deviennent incontrôlables. Celle qui fut mon éditrice pendant vingt ans, Jane Sctrick, me disait toujours : « Martine, ne vous forcez jamais à écrire ; attendez que ce soit au bord des lèvres. »

Crédits photo : Marie-Noëlle Leroy

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En savoir +

Les livres de Martine Roffinella publiés chez Phébus:
http://www.libella.fr/phebus/index.php?q=Martine+ROFFINELLA

Recherches de Fuite aux Editions Jean-Paul Bayol:
http://www.editions-bayol.com/pages/livres-titres/fuite.php

Martine Roffinella à l’émission Apostrophes en 1988:
http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPB88005430/ils-debutent-et-ils-sont-jeunes.fr.html

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

1 commentaire

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  1. 1
    le Mercredi 22 juillet 2009
    Issabelle D. Philippe a écrit :

    Érotisme de la tristesse, il ne faut rien exagérer. Car de la fougue, de la passion, sourd entre les petits cailloux lisses de la mosaïque littéraire de Martine R., qu’il s’agisse de ses nouvelles ou de ses romans, saphiques ou non. Entre fantastique et naturalisme, les paysages ainsi révélés nous transportent dans d’autres mondes, étrangement familiers.

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