La Ferme Électrique

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Il y a quelques semaines, on vous avait présenté le festival Humanist S.K. Records à travers une interview de l'un de ses programmateurs, Vincent Cuny. Pour le deuxième épisode de notre petite série sur les festivals français qui nous tiennent à cœur et vivent sur quelques allumettes brisées pour un programme d'une fine élégance, on s'est acoquiné avec la Ferme Electrique, festival dont on vous parle déjà régulièrement via la section focus track, avec un artiste de l'évènement mis en avant chaque semaine. Pas de focus track cette semaine, donc, mais une interview de Guillaume Gilles, directeur artistique du festival.

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Cette année, le festival fête ses cinq ans. Il est assez intéressant de constater que l’identité de l’évènement a quelque peu changé depuis sa première édition, particulièrement au niveau de la programmation. On compte, sur les trois premières années, une majorité de groupes qu’on pourrait affilier à la chanson française/alterno. Ce n’est qu’à partir de la troisième édition que quelques groupes garage/rock s’infiltrent à l’affiche (notamment Crash Normal et Wall of Death). Cette année, la majorité des groupes descendent du rock et de ses dérivés. De quelle manière et pourquoi s’est faite cette transition ?

Pour moi qui vis le truc de l’intérieur depuis le début, je peux te dire au contraire que l’identité de l’événement n’a pas vraiment changé… C’est même la première édition de 2010 qui a posé les jalons de la ligne de programmation que l’on poursuit encore aujourd’hui.

Déjà, nous avons toujours pris le parti de programmer nos propres groupes. On voulait jouer dans un cadre qui nous plaisait, ça arrivait trop rarement, c’est une des raisons qui a fait qu’on a construit notre festival. C’était le cas sur la première édition avec You Do Right !, mon groupe avec lequel on jouait du garage 60’s, Tchiki Boum qui faisait de la new wave, TuePogoE64 qui jouait du punk/coldwave… Et cette année encore, il y a des groupes de la bande (Keruda Panter, Enob). On fait également toujours jouer le coup de cœur local (Elista et son répertoire chanson sur la première édition, Jean Jean l’année dernière, Water Babies cette année), et des groupes émergeant originaux et complémentaires à ce qu’on fait comme VIKING (disco), Orval Carlos Sibelius (psyché), Schlaasss (rap) pour ne prendre que trois exemples contrastés… Depuis le début, on donne aussi dans les musiques hybrides/expérimentales, comme le grand ensemble de jazz expérimental de notre conservatoire la première édition. Cette année, il y a peut-être un petit manque de ce côté là, mais c’est aussi parce que la programmation se fait en fonction des rencontres, des coups de cœur, et des opportunités : on ne fait pas de forcing. Et alors au rayon garage/rock/noise, bah c’est clairement de là qu’on vient, c’est une des ambiances qu’on préfère, le feeling et l’approche des gens du rock’n’roll, donc si tu veux, ça a toujours fait partie du truc. La deuxième édition avait déjà son lot de groupes du genre si tu regardes cette histoire de garage rock sans mettre de limites trop strictes (I Love UFO, Oliboy, Enob, Cheri Cheri). Le public extérieur a commencé à s’intéresser à nous il y a un an mais on a toujours fait à peu près la même chose, c’est juste qu’il y a des groupes un peu plus connus depuis deux ou trois ans effectivement.

De la même manière, le festival est passé par un, trois puis s’est fixé à deux jours, les premières éditions comportaient des expos et des performances pour finalement privilégier les concerts (même si les expos et performances restent d’actualité) : comment est-ce que vous en êtes venu à trouver le format idéal ?

Ah oui, tu as raison de constater cette incertitude sur la durée. On aimerait que le festival dure trois jours parce qu’on a des tas d’idées et des listes interminables de groupes qu’on aimerait faire jouer, mais on a testé les trois jours une édition, et c’était trop harassant, les gars arrivaient pour faire leur balances le dimanche matin alors qu’on se réveillait à peine de deux nuits de quatre heures… On tient à rester acteurs de notre projet, alors on reste sur une « petite » équipe de gens impliqués quitte à ce que ça ne dure que deux nuits, ce qui est déjà un sacré marathon.

Pour les expos et les performances, comme c’est nous qui les faisons aussi et que le festival est très fréquenté depuis deux ans, nous avons moins de temps pour nous y impliquer. Les trucs participatifs (par exemple la salle des claviers qui comportait une trentaine de claviers de tous types que les gens pouvaient jouer) demandent de la surveillance et une attention particulière pour ne rien abîmer. Les performances live nécessitent également que les gars de l’équipe quittent leur taf technique… Alors on s’adapte à cette nouvelle fréquentation et on préfère aujourd’hui se concentrer sur un bel aménagement, des installations ludiques et autonomes, histoire d’être sur le terrain pour gérer le festival et profiter quand même un peu de la musique nous aussi ! Ceci dit, comme tu le soulignes, on n’a jamais perdu de vue ces terrains-là et on y tient. Il y aura encore des trucs d’enfer cette année…

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La première édition du festival a été créée dans le cadre du festival « écrits d’Avril », quelle est/était la relation entre les deux entités ?

Écrits d’Avril est un festival organisé par la ville de Tournan qui touche à tout ce qui a rapport à l’écriture : poésie, haïku, roman, BD, etc. La première Ferme Electrique était une sorte de prétexte pour qu’on puisse investir et réaménager une partie de la ferme où on bosse avec l’asso Fortunella et le Conservatoire. Comme le festival était un beau prétexte pour faire quelque chose et que ça nous intéressait, on a invité quelques auteurs de la sphère du rock qu’on connaissait et le photographe Richard Bellia pour coller au festival de la ville en y injectant bien sûr de la musique. Cette première Ferme Electrique était l’occasion pour nous d’investir le lieu que nous utilisons depuis, une partie de la ferme du plateau, qui était laissée un peu à l’abandon jusqu’ici. Ce n’est qu’à la deuxième édition qu’on s’est dit qu’il fallait développer l’idée et en faire un événement avec plus d’envergure.

Est-ce que tu pourrais me présenter le collectif/les associations derrière le festival ?

On a formé l’association Fortunella il y a une dizaine d’années pour nous permettre de développer la pratique et l’enseignement des « musiques actuelles ». C’était une sorte d’extension de l’école de musique de Tournan, le Conservatoire Couperin. Avec un ami batteur et actuel directeur du conservatoire, on y travaillait en tant que profs de musique. Fortunella avait alors pour vocation de permettre aux groupes locaux et aux élèves de l’école de se retrouver dans d’autres pratiques musicales que la musique classique et écrite. C’est d’ailleurs toujours le cas. On a commencé à mettre à disposition aux groupes des studios de répète, des ateliers, un peu d’enregistrement et, surtout, on a commencé à organiser nos soirées. En 2010, la nouvelle municipalité de Tournan a décidé de soutenir nos actions, notamment financièrement, avec une subvention qui a permis de créer le poste salarié de l’association que j’occupe actuellement. On a commencé à développer des plateaux avec les groupes de l’asso, d’autres groupes locaux, puis extérieurs, dans les cafés de la ville, la salle des fêtes, lieu important du lancement de l’asso, mais pas vraiment adapté aux concerts. Jusqu’à cette fameuse soirée d’avril 2010 où on s’est décidés à investir la partie de la ferme qui est devenue le site du festival. Une grosse partie des bénévoles impliqués sur la Ferme Électrique sont des musiciens de tout âges et confessions issus de l’écurie des groupes de l’association Fortunella.

Concernant la Ferme de la Justice, l’autre collectif à l’initiative du projet, chaque personne qui en fait partie en a sa propre définition. En tant que membre actif, je vois ça comme un collectif de groupes punk hybrides, rock’n'roll, pop, noise, expérimentaux, bizarres qui partagent les mêmes sensibilités. On a rencontré les gens de la Ferme de la Justice grâce à mon groupe de l’époque, You Do Right!,  en jouant avec TuePogoE64, un des groupes historiques du crew. On s’est tous bien aimés direct, humainement et musicalement, et on a commencé à jouer avec quelques groupes de la bande (Tchiki Boum, Enob, entre autres…) et la Ferme de la Justice a également sorti deux très belles compilations de ses productions. À côté du studio, à Leuville-sur-Orge jusqu’à cette année, la Ferme de la Justice opérait essentiellement au CAES à Ris-Orangis, un lieu auto-géré qui proposait tout un tas de trucs peu communs, notamment les installations et performances du GRT qui ont trouvé un nouveau terrain de jeu à la Ferme Électrique.

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La plupart des groupes de l’affiche de l’année dernière comme celle de cette année partagent pas mal en terme d’esthétique, notamment à travers une grande majorité de groupes français évoluant dans les scènes noise et garage. Est-ce une décision consciente ? Souhaitez-vous de cette manière mettre en avant ces styles ?

Alors oui, on essaie de présenter un éventail stylistique assez vaste, mais les étiquettes, les genres, et les communautés ne nous intéressent pas vraiment. Ce sont les groupes que nous programmons qui nous intéressent et également de proposer toute une palette de choses très différentes qui permette à un spectateur mélomane d’enchaîner onze concerts sans lassitude ou overdose de son. En fait, on essaie tout simplement de faire ce qu’on aimerait voir nous-mêmes en tant que spectateurs… Quand tu écoutes de la musique chez toi, au bout de deux disques du même genre, bah tu changes, et puis tu changes encore… comme tout amateur de musique… bah voilà, le line up est un peu conçu comme une longue playlist pour passer la nuit.

Si la majorité des groupes sont français, ce n’est pas par défaut, mais ce n’est pas non plus par choix. On connaît beaucoup de groupes personnellement grâce à toute notre bande, autrement on les approche sur les concerts… les groupes étrangers, on en connaît nettement moins, je les approche par mail, sans contact direct, et c’est plus difficile de leur expliquer le concept de notre petite sauterie conviviale. En revanche, les gens du noise et du garage, de la culture rock’n’roll on va dire, font un peu les choses comme on fait notre festival. Nous partageons un état d’esprit, des goûts communs, et on se connaît déjà de copinage. Ce sont des amateurs au sens noble du terme et c’est un festival conçu pour défendre l’amateurisme, en tous cas qui s’oppose clairement aux professionnels de la profession pour reprendre l’expression de Godard. Ça nous a d’ailleurs valu de perdre le soutien de la région Île-de–France : notre festival serait « trop petit », ne soutiendrait pas assez les « musiciens professionnels »… C’est un peu comme The Great Rock’n’roll Swindle mais à l’envers en fait. C’est pas le punk qui arnaque les gens aujourd’hui, c’est la pseudo « exception culturelle française » qui se fiche bien de soutenir l’art tant qu’il n’a pas été filtré, décanté, jusqu’à ce qu’il soit devenu suffisamment « professionnel » pour devenir lisse, inoffensif, par là-même un nouvel outil de communication pseudo cool et engagé pour ce type d’institutions. Heureusement, tout le monde n’est pas à mettre dans le même panier et nous avons des partenaires institutionnels qui restent militants et impliqués depuis le début.

Le festival a lieu dans une ferme. Quelles sont les contraintes techniques liées à cela ? Pourquoi ce lieu ?

Les contraintes techniques sont des atouts, c’est peut-être une des règles DIY qu’on s’applique le mieux. Après, tu as compris, on y bosse à l’année à la Ferme, le bâtiment nous est prêté par la mairie, on y fait des concerts toute l’année, c’est là qu’il y a le conservatoire, nos studios de répèt, l’étable de la Ferme Électrique qui est devenu notre lieu de diffusion à l’année… La Ferme Électrique est la face visible de toute une activité qui fait partie de notre quotidien à Tournan. La jauge nous suffit, on y garde justement un caractère humain, les artistes se mêlent au public, on ne veut pas grossir.

Vous insistez sur le caractère DIY du festival. Quelle est la réalité économique du festival derrière ce statut ? Combien de professionnels pour combien de bénévoles ?

Le festival est effectivement DIY. Il s’appuie sur l’activité et une partie des fonds de Fortunella qui fonctionne avec une subvention de la commune et du département, mais le festival en lui-même n’a pas d’autres ressources propres : pas de sponsoring, aucune subvention « directe »… Je suis le seul salarié de l’association Fortunella. Ce statut me permet d’injecter beaucoup de temps dans la préparation du festival qui représente le temps fort de notre activité annuelle. Le bureau de notre association est également très actif sur l’organisation de la Ferme Électrique. Mais, hormis quelques petites sommes pour rembourser les frais de chacun, toute l’équipe s’implique bénévolement. C’est un festival fait par des passionnés, souvent professionnels du monde du spectacle par ailleurs. Cela nous permet de pouvoir nous débrouiller tout seuls. Pas de location de matos grâce aux bons plans des copains et aux prêts des salles qui peuvent nous aider, nous assurons tous les postes techniques nous-mêmes, et nous avons peu nécessité de faire appel à des services extérieurs. La municipalité nous prête les locaux et nous donne main forte pour l’encadrement en termes de sécurité et d’aménagement. Nous sommes entre une petite dizaine (tout au long de l’année) et jusqu’à 80 (sur l’événement en lui-même) à nous impliquer sur la Ferme Électrique par passion, pour organiser un truc différent, qui nous tienne à cœur, qui nous ressemble, dont on soit fiers… Si nous n’avions pas ce parti pris, il serait par exemple impossible de proposer des billets aussi bas.

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Ce contexte amène une gestion assez particulière. Qu’est-ce que tu as pu apprendre de l’organisation d’un festival comme celui-là ? Quel est ton meilleur souvenir ? Le pire ?

Ce contexte nécessite effectivement que tout le monde joue le jeu. Je suis par exemple assez dur en affaire avec les groupes, ou disons plutôt que j’ai besoin de sentir qu’ils font un réel effort de leur côté. Si les groupes ne jouent pas le jeu, ça ne nous intéresse pas de les faire jouer. Ça n’a rien de mesquin, car on respecte tous les modes de fonctionnement, du plus amateur au plus professionnel, mais ça va juste de paire avec le caractère militant de notre fonctionnement.

Autrement, bah j’ai principalement appris à gérer mes rapports avec une équipe de plus en plus importante, à accepter de ne pas pouvoir rencontrer tous les groupes, à rester un homme de l’ombre… J’ai aussi appris à déléguer, à laisser de nouvelles personnes s’approprier le projet avec leur propre sensibilité, à ne pas m’emparer de tous les dossiers systématiquement, et à faire confiance à mon équipe.

Mon meilleur souvenir c’est probablement la montée en puissance du festival qu’il y a eu sur la dernière édition. Enfin on voyait les gens débarquer de partout chez nous, enfin il y avait beaucoup de monde pour apprécier largement notre implication, nos bricolages, installations, d’excellents groupes inconnus… c’était vraiment important et on avait mis le paquet pour y arriver! Mais je garde des souvenirs peut-être encore plus forts des premiers chantiers d’aménagement de la ferme, quinze jours avant le festival. C’est vraiment là que l’équipe se forge, se soude, et qu’on peut s’en donner à cœur joie, comme une grande bande de gamins qui construisent une grande cabane loufoque.

Mon pire souvenir, en tant qu’organisateur, c’est le coup de flippe de l’année dernière de voir débouler les forces de l’ordre prêtes à empêcher le festival car rien ne répond aux normes en vigueur sur notre site. Heureusement, le maire s’en est mêlé, il connaît nos compétences et notre sens des responsabilités et a assumé lui-aussi le truc pleinement.

Faites-vous plaisir : quelle serait votre affiche de festival idéale ?

Mis à part Little Richard ou Lemmy encore bien de ce monde, ma liste comprendrait essentiellement des musiciens morts ou des groupes irrécupérables… et très honnêtement, je n’aime pas trop les festivals… hum… Ce qui est clair, c’est que nous ne sommes pas là pour soutenir les grands gagnants de l’histoire de la musique.

En tous cas, on essaie chaque année de faire venir Billy Childish, ça nous ferait vraiment plaisir d’accueillir ce grand styliste du garage. Perso, j’adorerais aussi avoir Dan Deacon pour ses expériences electro hybrides participatives, une reformation des Faith Healers pour faire découvrir ce groupe que je trouve génial et qui est resté quasi inconnu, A Place to Bury Strangers qu’on manque de faire chaque année. Dans l’absolu, j’aimerais bien injecter des trucs sans aucune limite esthétique, avoir du rap, du folk, du blues, un orchestre pour jouer du Stravinsky à la ferme dans tout notre tas de rock et de trucs bizarre, du plus punk au plus progressif… mais faut pas se voiler la face, les gens viennent si une tendance esthétique se dégage, et la notre c’est le rock un peu déglingos avec quelques douceurs dedans. Et heureusement qu’on a ça d’à peu près clair sinon, je crois qu’on ferait un truc tellement délirant que personne ne s’y retrouverait…

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Par opposition à la Ferme Electrique, qui est un festival à l’identité affirmée et à la gestion « humaine », je me demandais comment vous perceviez l’évolution latente de ces gros festivals, avec, par exemple, le Jabberwocky en Angleterre, soit la réunion de Pitchfork, ATP et du Primavera. Les festivals indés se regroupent petit à petit en immense conglomérat sans réelle identité ni valeur. Est-ce que c’est une sensation que tu partages ?

Franchement, tout ça ne nous intéresse pas, et je connais à peine l’existence des trucs dont tu me parles. La Ferme Électrique a son propre fonctionnement, elle ne s’appuie que sur son propre modèle. Quand on voit les chiffres de la presse sur les festivals, le coût des places, les sommes astronomiques versées à certains groupes, les caprices de stars, les scènes qui portent des noms de marque de téléphone, les subventions mal placées qui reversent beaucoup et toujours aux mêmes, mieux vaut ne pas trop regarder tout ça si tu veux pas te dégoûter ! On mène notre barque, on évite d’être analystes de notre propre projet, l’essentiel étant d’aimer, de garder la passion pour faire la ferme électrique encore longtemps, de créer, de faire découvrir des trucs exceptionnels au public, et surtout de faire une belle fête conviviale et fraternelle tous les ans… les autres, on ne critique pas, chacun fait ce qu’il veut, on s’occupe uniquement de ce qu’on aime, le reste, on n’a pas le temps de s’en occuper.

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