La Femme comestible – Margaret Atwood

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Premier roman de la grande dame de la littérature canadienne, La Femme comestible a enfin été traduit aux éditions Robert Laffont. Pour le plus grands plaisir de ses admirateurs français.

comest Margaret Atwood est probablement l’écrivain majeur du Canada, et assurément l’un des plus talentueux auteurs contemporains toutes langues confondues. Son premier roman, La Femme comestible, publié en 1969 outre-Atlantique et traduit en français pour la première fois l’an passé, contient déjà tout ce qui fait la force de cette grande dame de la littérature : puissance du style, intelligence du découpage narratif, pertinence de l’analyse sociologique, finesse des portraits psychologiques.

Tout au long des 520 pages de ce roman dense, on accompagne la narratrice et personnage principal, Marian, une trentenaire opératrice en marketing pour une société d’enquêtes. À travers ses yeux, c’est toute une galerie de portraits à la fois justes et grinçants qui se dessine : d’Ainsley, sa colocataire farfelue et totalement désinhibée, à Peter, son très conventionnel petit ami, de Clara, son amie de longue date, évanescente mère au foyer, à Duncan, jeune homme hors du monde qu’elle rencontre au détour d’une enquête et qui va transformer son regard sur le monde.

Mais au-delà de l’analyse de son environnement, c’est à une introspection proche de la vivisection que l’on assiste, accompagnant Marian dans sa lente descente aux Enfers. Car la jeune femme si douce, si conventionnelle et lisse, s’ennuie prodigieusement dans une vie qu’elle ne vit pas vraiment. Peu à peu happée par le poids de toutes ses contraintes et des attentes de son entourage, elle se noie dans son existence, jusqu’à ce que son corps se mette à réagir pour elle, refusant les aliments les uns après les autres. Il lui faudra plus qu’une prise de conscience pour se sortir du cercle vicieux. L’intelligence littéraire d’ Atwood, ici comme ailleurs, se renforce de son originalité dans la construction narrative, faisant alterner trois mouvements dans son récit : la normalité de Marian, à la première personne, sa chute, à la troisième, et sa naissance autre, de nouveau à la première. Faut-il vraiment y voir une alternance de narrateur, alors que Marian se désincarne peu à peu ?

Ce qui frappe, à la lecture de cette oeuvre, qui va vers son demi-siècle, c’est son étonnante modernité. Marian ressemble à une Bridget Jones avant l’heure, la niaiserie en moins et la qualité littéraire en plus. En théorie indépendante socialement, puisqu’autonome financièrement, elle n’en reste pas moins entravée par toutes les chaînes que la société fait peser sur la gent féminine, le poids des attendus sociaux tels que mariage, famille, enfants, foyer. En contrepoint, le personnage d’Ainsley, totalement libre, paraît caricatural et excessif, alors qu’elle mène sa vie comme elle l’entend sans se préoccuper des codes sociaux. Ici comme ailleurs, sous le costume de l’humour et de la légèreté, c’est en fait à un pamphlet acide et lucide que se livre Atwood . Car en filigrane de toute son oeuvre depuis quarante ans, de La Femme comestible à L’Odyssée de Pénélope en passant par La Servante écarlate, ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent : le poids des codes sociaux sur les individus, la difficulté à exister par et pour soi-même, la place de la femme dans la société, son rôle et sa marge de manoeuvre.

Alors qu’on quitte, mi-amusé mi-interloqué, l’univers de Marian, une seule question nous vient : à quand Atwood au programme du lycée ? Entre la richesse du style et celle du discours philosophique, on peut en effet s’étonner qu’elle n’ait pas encore fait son entrée entre les murs de nos institutions !

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En savoir +

La Femme comestible, Margaret Atwood, Editions Robert Laffont, Collection Pavillons Poche, 2008, 521 pages

Découvrir l’auteur:
http://www.owtoad.com/home.html (site officiel, en anglais)
http://www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=f1ARTf0000390 (page en français)

A lire aussi:
Lady Oracle, Etincelle, 1980
La Servante écarlate, Robert Laffont, 1987
Captive, Robert Laffont, 1998
Le Dernier homme, Robert Laffont, 2005
L’Odyssée de Pénélope, Flammarion, 2005

A propos de l'auteur

Image de : Née à la fin de l'automne 1974, j'ai gardé de mes débuts dans la vie une aversion certaine du froid et une tendance très prononcée à l'hibernation : mon passe-temps favori est la lecture paresseuse, sous un plaid, avec une grosse théière fumante à portée de main. Littéraire de formation, bibliothécaire de métier, c'est tout naturellement dans la rubriques "Livres" que vous me croiserez... Romans, SF, Fantasy, BD, mangas, tout est bon, du moment qu'il y a du texte et / ou de l'image à dévorer :-)

2 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 25 juillet 2009
    Virgile a écrit :

    « à quand Atwood au programme du lycée ? »: déjà fait pour certains, La Servante Écarlate au Bac pour ma part! ^^
    Mon seul reproche à faire à La Femme comestible, c’est que je l’ai trouvée vraiment daté, dans beaucoup des références, ce qui est dommage car le reste de l’oeuvre d’Atwood a cette capacité à ne pas vieillir… mais bon, je lui pardonne, parce que pour un premier roman, c’est quand même génial! ;)
    Dans tous les cas, Atwood est une écrivaine absolument incontournable et géniale…! Personnellement, j’hésite entre La Servante et Cat’s Eye comme préféré…

  2. 2
    le Dimanche 26 juillet 2009
    Samira Salhi a écrit :

    Une romancière passionnante; pleine de verve et de talent.Elle me rappelle la grande romancière Algérienne Assia Djebbar: le même combat contre le conformisme ,la lutte féminine pour l’émancipation, la même beauté du style…A lire absolument, urgemment.

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