El ultimo lector – David Toscana

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Le dernier roman de David Toscana, écrivain mexicain prolifique ces dernières années, peut pour beaucoup appeler à une inévitable comparaison : celle d'avec le Grand, l'Unique Gabriel Garcia Marquez qui réussit à marquer son époque mais surtout l'histoire de la littérature mondiale.

51arymaqptl-_ss500_Mais arrêtons là les frais ; en effet, il est aisé de se référer à l’auteur sud-américain pour aborder le livre de David Toscana . Mais ce dernier nous livre une prose plus sèche, une écriture plus épurée, qui nous donne envie de lire et de relire El ultimo lector pour sa seule richesse, et non parce que l’auteur appartiendrait à un mouvement littéraire en particulier, aussi noble soit-il.

A Icamole, il ne pleut plus depuis un an. Mais Remigio est propriétaire d’un puit toujours plein de cette denrée précieuse qui manque dans tout le village. Un jour, il y trouve une petite fille d’une dizaine d’année, si belle, si douce, qu’il enterre apeuré sous son avocatier. Afin d’avoir un allié qui fasse foi de son innocence, il prévient son père, Lucio. Mais Lucio, qui dirige la bibliothèque déserte du village et est habité par une quête littéraire particulière, connaît déjà cette histoire, puisque Pierre Laffitte l’a déjà écrite dans « La mort de Babette ».

Il y a quelque chose de particulier chez un bon auteur, qui est peut-être cette capacité de retenir notre attention grâce à une voix ancrée, lancinante, qui sait nous conduire vers un monde qui lui est propre. C’est ainsi que David Toscana nous offre un roman très fin, habilement ficelé, quelque peu tricheur, une invitation à profiter de notre manque d’innocence, lecteurs endurcis que nous sommes.

Peut-être est-ce parce que le Mexique célèbre comme il le fait la Toussaint, en une explosion de couleurs et de surréalisme, mais la mort n’est pas ici un événement sinistre. Nous pourrions retrouver dans ce livre un écho de l’excellent roman Pedro Paramo du mexicain Juan Rulfo, mais David Toscana nous a déjà attrapé avec un ton particulier, avec une manière de subvertir le « réalisme magique » en une réflexion sur les frontières entre la fiction et la réalité.

Lucio, le bibliothécaire qui se meurt de faim en ce village d’Icamole, condamne les livres qui, selon son jugement, sont fats, précieux, dans lesquels l’auteur met son ego avant les exigences de la trame romanesque, livres fourmillants de personnages prétentieux ou qui distraient notre ennui avec. des sentiments banals, exprimés banalement. Lucio a tellement lu que lorsque son fils Remigio lui parle de la jeune fille, lorsque la police rurale vient l’interroger sur cette disparition, lorsque la mère de l’enfant, elle-même grande lectrice, apparaît à la recherche de sa fille, il sait déjà quelle logique les conduit ici, et, de fait, quel destin les attend. Il connaît déjà le destin tragique qui entoure un prénom tel que celui du porteur d’eau, Melquisedec.

David Toscana s’applique à décomposer les structures topiques de la narration ; Lucio sait ce qui va se passer, mais David Toscana n’a pas écrit un thriller : son personnage ne devient pas détective et il n’explique pas non plus pourquoi la petite fille est arrivée dans ce puits.Il ne résout l’énigme, puisqu’il connaît déjà l’histoire. A chaque page, c’est au lecteur de comprendre si Lucio parle, ou s’il raconte un livre qu’il a lu et qui lui rappelle la situation devant laquelle il se trouve. Chaque mouvement quotidien de sa vie est prétexte à digression vers un texte littéraire. David Toscana a cette puissance d’écriture et d’imagination qui permet au lecteur de se laisser emporter vers ces mises en abyme, tout en sachant que l’histoire qui est au coeur du roman est bien celle de Remigio. Au fil de l’intrigue, David Toscana aborde des styles littéraires différents, assez finement pour que le lecteur s’aperçoive de la supercherie, mais aussi pour qu’il s’interroge : est-ce le bibliothécaire qui parle, ou lit-on un extrait d’un livre qu’il cite mentalement ?

Mais au final, ce dont parle l’auteur, c’est aussi du Mexique ; ce pays aux terres sèches, enclavées. A la lecture, un vent de sécheresse nous entoure, le sol sous nos pieds devient pour un temps poussiéreux. Ces champs lexicaux de la chaleur, du désert, de la soif, du soleil qui burine les peaux pour les rendre ridées comme de vieilles pommes fripées qui manqueraient d’eau, sont en filigrane tout au long du roman et n’en quittent pas une page.

Et surtout, El ultimo lector aborde un thème récurrent ces dernières années, celui de l’imposture dans la littérature, de ce que l’on peut appeler ou non « art littéraire authentique ». Ainsi Paul Auster, mais aussi avant Cervantes ou Clarice Lispector ont déjà traité ces sujets. Les livres dans les livres, mise en abyme littéraire, mais où ce qui absorbe et contient notre intérêt est l’authenticité des personnages : ces voix que l’on croit, ces détails sur une peau rugueuse, ces nuits sans compagnie, remplies de phantasmes. Cette atmosphère surréaliste nous fait comprendre que nous sommes aussi en train de lire une habile leçon d’ « écriture créatrice » pour les apprentis lecteurs que nous sommes.

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El ultimo lector, David Toscana, Editions Zulma, 2009, 215 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1985, Marine vit à Paris. Après avoir pensé à devenir avocate, magistrat ou danseuse étoile, elle décide in fine de rester dans l'univers suranné des livres qui ont formé son imaginaire. Elle a longtemps pratiqué la danse contemporaine, avant de trouver sa place sur les sièges élimés des théâtres. Écriture, spectacle vivant, danse : voici les mots clés qui l'ont poussée à devenir chroniqueuse pour Discordance.

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