Latex, etc. : lorsqu’un blog d’adolescente fait sa sortie littéraire

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Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu une œuvre de la valeur de « Latex, etc. ». Il faut dire que je lis peu les blogs d’adolescentes. Il faut dire aussi que je ne suis pas un fervent adepte de la « rentrée littéraire », dont le premier roman de Margaux Guyon, 21 ans, est un pur produit : vite lu, vite oublié, ce livre d’une post-ado cherchant à faire son intéressante ne fait pas mouche.

Margaux G…, une héroïne sans aventure

Image de Latex etc

À une certaine époque, avoir lu plus de trente livres dans sa vie ne suffisait pas à être publié. Mieux : cela ne suffisait pas à penser qu’on méritait de l’être. Seulement aujourd’hui tout le monde écrit, chacun veut raconter son histoire, sa vie, son œuvre… sans finalement se demander si cela intéresse quelqu’un. Ainsi Margaux Guyon, dans cette autofiction, nous fait partager le quotidien trépidant d’une jeune lycéenne de province coincée entre une mère alcoolique, une sœur ultra-catho et un entourage passablement inculte. Nous sommes ainsi dans un premier temps transportés au fil des pages de soirées d’errance éthylique en matinées difficiles, et ce au gré des rencontres et des coucheries de l’héroïne. Puis, au bout d’une centaine de pages qui nous paraissent aussi longues que l’œuvre intégrale de Proust, quelque chose. Enfin, il se passe quelque chose ! Margaux décide un soir d’accepter l’invitation à dîner de P***, quadragénaire sympathique qui par la même occasion ouvre à Margaux les portes de la prostitution de luxe. Dès lors… Eh bien dès lors rien. La vie de Margaux n’en devient pas plus palpitante, ses « réflexions » ne s’en trouvent pas plus profondes et même son snobisme irritant n’est pas adouci. Margaux vend son corps contre une poignée de billets afin de s’offrir les accessoires dont elle a toujours rêvé : manteau, montre, ordinateur… qui sont autant de tickets d’entrée dans un monde qu’elle convoite car elle n’en connaît rien, telle une petite fille devant une vitrine de jouets.

Margaux est au final une lycéenne provinciale comme les autres, qui ne sait ni quoi faire de sa vie ni comment se distinguer. Quelques blagues racistes par-ci par-là parce que « c’est délicieux », un profond mépris pour qui ne sait ou ne peut s’habiller conformément à ses goûts stéréotypés… Margaux Guyon veut son héroïne sulfureuse (elle dit n’avoir aucune conscience, rendez-vous compte) et supérieure. Seulement nous avons tous un jour ou l’autre croisé la route d’une ado paumée et convaincue que rabaisser tout le monde la place de facto sur un piédestal. Non, vraiment, rien ne distingue Margaux de ses camarades, si ce n’est son goût prononcé pour la lecture et le nécessaire « name dropping » qui l’accompagne : à quoi sert-il de lire si on ne peut pas le montrer ?

« Évidemment, cela ne peut que mal finir », nous annonçait pourtant de façon bien mystérieuse la quatrième de couverture. Nous étions alors en droit de nous attendre à des rebondissements, des pleurs voire de la tragédie. Après avoir supporté 200 pages durant les pensées autosuffisantes d’une adolescente en mal d’affection fascinée par le sexe, mais méprisante à l’égard des hommes (ils ne sont bons qu’à payer, affirme-t-elle), nous espérions du grandiose ou, à défaut, de la surprise. Nous n’eûmes ni l’un ni l’autre. En lieu et place de ce chapitre magnifique qui serait venu sauver le livre, nous n’avons trouvé « que » le récit du viol de Margaux G*** par des jeunes de cité (forcément). Décrit avec la même intensité que les scènes de sexe précédentes – consenties, celles-ci – ce passage ne parvient pas à émouvoir. Pire : l’auteur en fait rapidement un déclic salvateur sur la route chaotique qui se dessinait déjà devant Margaux. Suite à cet évènement cette dernière décide en effet de préparer le Bac et met un terme à ses activités rémunérées.

En résumé, Latex, etc. nous offre en guise de subversif et de sulfureux une ado narcissique aimant le sexe et l’argent, soit… le casting annuel de Secret Story.

Latex, etc. ou la décadence de la « littérature » française

« Je sais bien qu’il y a également, dans le tas [de la rentrée littéraire], quelques noms de débutants ; mais leur désir d’intégration est si fort qu’ils s’empressent d’égrener dans leurs livres, comme des grands, un maximum de noms connus ou supposés tels, mais de toute façon censés indiquer qu’ils sont au parfum, et qu’ils ont en somme toujours été là, comme tout le monde. »
Philippe Muray, Exorcismes Spirituels IV : Moderne contre Moderne

Pour ce premier roman, Margaux Guyon a fait fort. Rarement autant de noms d’écrivains, bons et mauvais, se sont retrouvés pressés les uns à côtés des autres dans les pages d’un livre. Pour sûr, l’auteur a lu. Seulement dévorer des œuvres géniales ne garantit pas que l’on parviendra à absorber un peu de ce génie, et c’est semble-t-il l’erreur commise par la jeune femme qui n’hésite pas, comme d’autres avant elle, à se comparer à Nabokov : « C’est une Lolita provinciale, mais… en plus littéraire. Bon, moins bien écrit que Nabokov, je n’ai que 21 ans, mais c’est un peu ça l’idée avec tout le côté sulfureux et à la fois la profondeur de ce que l’on peut ressentir en tant que jeune fille… et que tout le monde peut ressentir ». De là à ce que l’on nous dise que Latex, etc. est une analyse de l’état adolescent au XXIème siècle, il n’y a qu’un pas.


Margaux Guyon présente « Latex etc. » par blogsdeplon

Outre l’arrogance monstre que l’on devine dans ce passage, une chose est plus importante que tout le reste : il s’agit du mot « autofiction ». Présenté comme un roman par les Éditions Plon, il n’en reste pas moins que Latex, etc. n’est en réalité rien d’autre qu’une énième autofiction. Vous ne savez pas quoi écrire ? Écrivez donc sur vous ! Voilà le nouveau slogan du milieu littéraire : nombrilisme partout, imagination nulle part. Nothomb, Angot… Ces « stars » de la rentrée littéraire, dont le talent « littéraire » se résume à aligner des mots sur une page blanche, préfèrent généralement parler d’elles-mêmes plutôt que de s’aventurer dans les méandres de la fiction. Mais comment se raconter lorsqu’on ne vit pas d’aventures littéralement extraordinaires ? Simple : il suffit de choquer. Comme l’admet Margaux Guyon elle-même, « quand on a 21 ans, pour écrire son premier roman il faut savoir surprendre et c’est forcément un peu sulfureux ». En somme : être subversif ou se retrouver condamné à prendre la poussière dans l’ombre des livres sulfureux. Toutefois n’est pas sulfureux qui veut, et à trop vouloir attirer l’attention on risque de tomber dans la caricature. C’est l’un des travers dans lesquels tombent bon nombre de jeunes auteurs cherchant à gagner leur place au soleil des « zécrivains-publiés ».

Comme le soulignait à juste titre Muray, il existe deux types de littérature : la littérature d’empêchement et la littérature d’encouragement. Si la première comprend les œuvres des grands écrivains devant lesquels nous nous sentons ridiculement petits, la seconde englobe tous les livres dont la lecture nous incite à penser « Pourquoi pas moi ? ». Incontestablement, Latex, etc. trouve une place de choix au sein de cette dernière catégorie, et c’est peut-être son crime le plus grave. En ce qu’il risque de pousser encore davantage d’individus à s’emparer de leur clavier ou de leur calepin pour nous imposer leur vie et leur style médiocres, il est le parfait reflet de la décadence et de l’agonie de la littérature française.

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A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

6 commentaires

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  1. 1
    le Mardi 20 septembre 2011
    Sam a écrit :

    « En résumé, Latex, etc. nous offre en guise de subversif et de sulfureux une ado narcissique aimant le sexe et l’argent, soit… le casting annuel de Secret Story. » J’adore! Merci Loïc pour cet article. Je t’admire surtout pour t’être tapé le bouquin! Respect. Cette Margaux, faudrait qu’elle comprenne qu’on a déjà eu Lolita Pille alors elle sert à rien.

  2. 2
    le Mardi 20 septembre 2011
    isatagada a écrit :

    Ah ouaiiiiiiiiiis !!

    Je cite : « ça vient de moi [...] une jeune fille un peu plus intelligente que les autres … un peu plus cultivée surtout ».
    En toute humilité bien sûr.

    J’adore la fin « comme je suis jeune, je peux très bien tout râter par la suite ».
    Ah ?! Pourquoi seulement « par la suite ». Ce n’est pas déjà fait, là ?

    Je ne sais pas s’il faudrait jamais écrire sur ces gens là en réalité. Ca leur fait toujours bien trop de publicité …

  3. 3
    le Jeudi 22 septembre 2011
    Mélissandre L. a écrit :

    Le seul truc de jouissif dans cette histoire, reste la chronique de Loïc.

  4. 4
    le Jeudi 22 septembre 2011
    Lou a écrit :

    Hahaha, excellent!
    Et le pire c’est qu’elle ne se rend pas compte de la bourde qui lui échappe, de l’énorme paradoxe: c’est « moins bien écrit » que Nabokov et pourtant, c’est « plus littéraire »! A se demander si elle ne se serait pas contentée de voir le film…

  5. 5
    le Samedi 24 septembre 2011
    Eymeric a écrit :

    Bah choquer ça a toujours été la qualité de ceux qui pêchent par leur style, la seule manière de donner du relief à leur oeuvre… Je préfère sans fois des auteurs comme Kressman Taylor qui vont révèler tout la subversion qui se cache derrière une scène d’apparence banale, en sondant un personnage en profondeur. C’est tout l’art des auteurs américains, les auteurs français croient, pour une large part, qu’il faut choquer, dépasser les limites ou surprendre pour plaire alors que ce qui fait un bon roman ce n’est pas son sujet mais le regard que son auteur porte sur ce sujet. On peut être captivé par une vieille femme qui coupe des carottes, il suffit que l’on entre un peu dans ses pensées, portées, peut-être, par un geste mécanique qui l’autorise à divaguer… comme on peut être profondément ennuyé par une description brute d’actions sans sens, aussi « hors-du-commun » soient-elles.
    Margaux Guyon veut surprendre durablement? Qu’elle prenne encore quelques années pour travailler son écriture, son sens des images, qu’elle apprenne à porter un regard décalé sur le monde. Oh mais pardon, maintenant il faut écrire de plus en plus vite, de plus en plus tôt, être une poule pondeuse, dans ce cas, elle à raison, un peu de trash et ça passe.

  6. 6
    le Dimanche 27 novembre 2011
    Raphaël Pellegrino a écrit :

    Découvrez le film Sigolène et Margaux – Une rentrée littéraire.
    Détails : http://t.co/x8RIm2fI

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