Au fait – Peter Sotos

par Jerôme Turion|
Ce livre est l'un des grands chocs littéraires récents. Ce genre d'ouvrage qui met mal à l'aise, qui oblige à (re)penser et qui "fascine" dans le positif comme le négatif. Bref, qui dé-range.

sotosTrois fils entremêlés en écho au quotidien le plus boueux des émissions et des journaux les plus scandaleux de l’Amérique. Un voyage dans l’horrible de la condition sexuelle humaine : scatologie, aggression, drogue, prostitution, autodestruction programmée du corps à coups de « backrooms » surinfectées de sida…

Une construction éclatée : une phrase en incipit, souvent tirée de rapports ou de livres dénonçant les horreurs sexuelles ; un développement dense et dérangeant, où le narrateur s’incarne en rapport à la question, sans que l’on sache toujours la part de ses souvenirs et celle de la pure création ; puis un court paragraphe introspectif sur cette  » fascination  » sociale et personnelle pour l’immonde. Jetés ça et là dans le texte, des extraits d’articles de cette presse de caniveau ( gutter press ) qui n’a jamais si bien porté son nom. Bien sûr cette structure ternaire se fragmentera de plus en plus en approchant la fin du livre….

De l’ordure ? Probablement, oui. Comme on l’a dit pour Sade.

De la littérature ? Obligatoirement : sinon la lecture en serait insupportable et limitée aux pervers les plus déjantés.

Alors quoi ?

Juste l’homme fragmenté dans sa société autant moralisatrice que permissive, voyeuse et à la recherche d’une pureté parfaitement inhumaine. Un être humain, et un terrible écrivain. Le choc de ce livre est qu’il parle d’humanité, dans son versant le plus vomitif. Et c’est cela qui remet en perspective tout notre confort moral(iste) : il n’y a pas d’un côté « les bons » et de l’autre « les méchants », il y a un continuum de l’humanité vers l’inhumanité. Une sorte d’attraction-répulsion pour le sordide qui peut nous y faire doucement glisser.

Sotos ne juge pas, au sens de condamner ; il nous donne son avis, ses critiques, sur lui, sur d’autres, et en filigrane sur cette société à laquelle il appartient, une société qui a fait de ces horreurs une nécessité voyeuriste et purificatrice.

Là est la contradiction :

- d’un côté la société restreint le champ du « dicible » (ce qui peut être dit), à coups de « politiquement correct » et de « principe de précaution »;

- de l’autre elle érige en valeurs le porno chic, le  » social sex « , un voyeurisme sur papier glacé, l’affirmation du « fait ce qu’il te plaît » comme équivalence de la liberté, l’absence de sens dans l’image brute.

Pour résoudre cette contradiction, elle se purifie ensuite en déclinant ses « monstres » à longueur d’antenne. Mais ce qu’elle oublie de dire, et ce que montre Sotos au fer rouge, c’est que l’horreur de la face sombre du quotidien fait intégralement partie de ce même quotidien : il est illusoire de ne pas vouloir voir ou de nier ces réalités-là. Sotos les montre, les décrit, nous met en porte-à-faux entre l’horreur du citoyen adapté et la fascination de l’humanité boueuse. Ce qu’oublient les « bien-pensants », c’est que la face sombre fait également partie de l’humain. Dénier cette réalité ne la rend pas inexistante pour autant : mieux vaut la connaître pour s’y affronter.

Derrière l’immonde, il y a notre monde et la vision que nous en avons. Un écrivain comme Sotos, en montrant la limite de ce que nous pouvons littéralement concevoir ou imaginer, nous oblige à nous poser la question du Sens et des Valeurs que nous croyons acquises et qui ne sont en fin de compte que des constructs culturels liés à un temps et un lieu.

Par voie de conséquence, il nous oblige à CHOISIR ce que l’on veut. Bref, même si l’apprentissage en est rude, à être (un peu) plus libres.

 » Vous qui entrez ici, perdez toute espérance.  » écrivait Dante . C’est exactement ça. Sauf qu’on n’entre pas « ici ».

« Ici », nous y sommes déjà.

Effrayant. Stimulant. Révoltant. Compulsif. Shaking .

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