L’inachevée – Sarah Chiche

par Esther Quintero|
La famille est une conspiration disait Nizan. Un monstre froid, mou et tyrannique, un poulpe mort, une méduse échouée et à demi-pourrie. Le genre de truc qui colle et dont on se débarrasse, soit en pontifiant en grand roman familial provincial et plein de bonnes formules reader-digest qu'on se racontera sur douze générations et quatre cent cinquante-deux personnages (en se grattant le velours côtelé et les pulls à cerf), soit en bataillant ferme à bras le corps, quitte à prendre le risque que ça dégouline.

9782246740117_copieCe risque, Sarah Chiche l’a pris, et s’en est magistralement démerdée. Car un roman familial, premier de surcroît, roman de rentrée littéraire et figure d’auteur à « fort potentiel médiatique », la pente était plutôt savonneuse. Raconter les histoires d’une pauvre petite fille riche, « Cosette chez les CSP+ », en moins de 200 pages, grosse casse, cela aurait suffi pour crier à l’énième bouse de pétasse auto-centrée et pour rigoler du coin de l’oeil (hi hi) avant d’envoyer le dispensable ouvrage au pilon de ceux-qui-savent .

La langue de Sarah Chiche prend, elle prend tellement que cela devient monstrueux comme l’histoire qu’elle raconte, mains moites, coeur battant et respiration haletante. À tel point qu’on pourrait se demander quelle machine avait pu créer ce style parfait et musical à te crever les tympans (à moins d’être déjà sourd) mis au service de cet univers d’écrivain si dense, concentré et lucide. Avec un syndrome de Stendhal, comme diraient les autres-qui-savent-aussi : quand le corps prend le relais et que l’esprit (même sans être dualiste, la métaphore est parlante) ne va pas assez vite. Pas assez vite devant le sentiment d’être là devant un chef d’oeuvre, à tourner les pages et à tenter de ne pas glisser des yeux, tenir littéralement à bout de regard une déferlante d’émotions comme il en arrive rarement aujourd’hui en « littérature ». Sensations qui ne se démentent pas à la relecture, qui s’affinent et se renforcent à mesure que se fait comprendre toute l’étendue du concept.

Car cette demi-destinée d’Hannah Epstein-Barr, quart de mondaine buvant la tasse, tous les jours un peu plus engluée dans le béton jamais sec d’une famille où se croisent un grand-père déporté, une grand-mère cacochyme, un père mort trop tôt, et au milieu la mère à majuscule histrionique, violente, elle-même descendante d’une lignée de malades et qui décide un beau jour de couper définitivement Hannah de toute la moitié de son héritage, finalement, on aurait pu s’en foutre. Comme ces histoires à 97% contemporaines, clichés plus ou moins larmoyants, dispensables et renouvelables comme une prescription de psychotropes et autres excuses qu’on se cherche pour ne pas vivre sa vie. Évidemment, l’empathie peut y a voir joué un rôle dans cette « révélation » de lecture : le rôle secondaire d’expériences communes avec l’héroïne, le voisinage de la folie, les cercles sociaux putrides, la certitude de porter au coeur de mes cellules la grosse partie d’un génotype de cadavres. Ces « racines de morts », comme le dit autre part Lola Lafon .

« Ma mère voulait une fille non séparée d’elle », se pose la narratrice. « J’adore être enceinte, m’avait-elle dit. Seulement, voilà : j’étais sortie d’elle et le trou laissé par ma venue au monde l’avait rendue carencée, inconsolable et impuissante. ». Étouffant chez les « racines de morts », Hannah cherche l’air vainement plus frais du mariage où l’époux prend « Fahrenheit 451 » pour le nom d’un parfum pour homme. Une farce, comme cette vie d’expatriée du bout du monde, dans un Singapour où l’on déguise les suicides de boniches surexploitées en accident de lavage de carreaux. Pendant les trois quarts du roman, la tête d’Hannah est maintenue fermement sous l’eau, toujours un peu plus, comme si cela était encore possible, jusqu’à l’atélectasie. Elle s’en sortira via l’effondrement final, l’épiphanie, et la seconde moitié de son destin restera dans les pages à écrire.

L’inachevée fait parfois penser au S. Tahla du Ravissement de Lol V. Stein de Duras, pour ses pages éthérées de vision d’asile de fous, pour sa narration de biais, d’autres fois on se rappelle Pascal Quignard et son écriture baroque, grasse et charnelle, avant que d’autres passages secs façon inventaire, pour certains frôlant le burlesque pince-sans-rire ou de surprenantes déstructurations, nous fassent dire que l’écriture de Sarah Chiche nous a bien donné à lire, sur un plateau d’argent, un « roman sur rien » des plus magistraux. Sans oublier les petites cuillères qui vont avec.

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L’inachevée, Sarah Chiche, Éditions Grasset, 2008, 177p

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