Le livre numérique: chronique politique d’une année zéro

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Alors que le livre numérique fait timidement son entrée dans notre vie quotidienne, les inquiétudes et attentes qui en découlent sont à leur paroxysme.

Entre la peur d’un support se transformant en nouvelle cible des pirates, et l’ambition de développer une offre de téléchargement légal attractive, le climat se teinte de psychose, d’espoir et surtout de prudence au plus haut sommet de l’État. La machine législative se met à son tour en marche, désireuse de lancer l’opération « Livre numérique – Année Zéro » mais consciente d’avancer en eaux troubles. Chronique d’une gestation avancée, dont les conséquences appellent sang-froid, prospective et prudence.


Image de L’arrivée du livre numérique est une révolution tranquille. On ne peut pas parler encore d’engouement massif auprès du grand public, notamment à cause du prix élevé des liseuses. Même l’IPad, l’appareil le plus emblématique de sa catégorie, n’a pas été réellement pensé pour la lecture d’un livre. Nettement plus lourd et encombrant que les liseuses « classiques », son écran LCD a tendance à fatiguer l’utilisateur, voire à devenir illisible en pleine lumière.

Si le piratage massif des fichiers musicaux a été la raison principale de l’apparition des lecteurs MP3, celui du livre reste infime. Les fichiers représentent à peine un pour cent de la production éditoriale. 4000 à 6000 titres en offre illégale,d’après une estimation du MOTif pour l’été 2009. L’observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France avait alors rendu le rapport EbookZ ?, largement repris par le monde du livre pour cerner le piratage du livre numérique. Il a depuis lancé son laboratoire du livre numérique, pour étudier le phénomène dans la durée.

Dans son récent rapport, « Qui sont les cyber-pirates? », le laboratoire met en avant le procédé fastidieux de mise à disposition des e-book illégaux. Scannés a partir d’ouvrages papier, les e-books sont traités par un logiciel de reconnaissances des caractères. Il faut ensuite les relire, pour corriger les erreurs du logiciel, et les convertir aux différents formats de livres numériques (epub, pdf, html…). Un procédé qui se solde par la relative frilosité des éditeurs, rechignant à numériser leur catalogue par peur des pirates, ou simplement par refus d’y consacrer un réel budget.

Par une même crainte du piratage, les éditeurs ont opté pour les DRM, mesures de protection visant à limiter la copie des livres numérique et à en empêcher l’impression. Calquées sur une vision rétrograde du numérique, les DRM tendent à considérer les fichiers virtuels comme des supports physiques. Des arguments-choc viennent d’ailleurs appuyer leur usage, tel que <a href= »http://www.youtube.com/watch?v=sODZLSHJm6Q »>« Le piratage c’est du vol »</a>, associant toujours étroitement pillage physique ( « Voler une voiture ? Jamais ! » ) et pillage numérique.

Accusées d’avoir ralenti la croissance des offres légales de téléchargement, elles ont été progressivement abandonnées par l’industrie musicale. Imposant des restrictions dans l’usage possible des fichiers numériques, entraînant des problèmes de compatibilité, elles ont en partie fait fuir les internautes les plus honnêtes vers les offres pirates. Internautes dans l’ensemble déjà rebutés par le prix élevé des fichiers musicaux en offre légale, calqué sur celui des supports physiques. Il est à la charge de nos gouvernants dépassés de ne pas avoir su développer une offre plus souple et attractive de téléchargement, par l’initiative de la licence globale par exemple.

Image de Les DRM appliqués aux livres, avec reproduction limitée, l’impossibilité de faire du copier-coller, semblent également viser une simulation de livre physique sous forme numérique. Un livre numérique dont l’utilisation serait cependant moins souple que son homologue physique. Faire « tourner » un ouvrage que l’on a aimé devient impossible. Tout comme la photocopie, pourtant autorisée, entre autres,à usage privé. Ces mesures de protection s’inscrivent en réponse à une application « dure » du droit d’auteur. Application qui fait fi de ses exceptions et anticipe l’usage illégal d’un livre. Droits d’auteur qui se trouve ébranlés par le numérique. Une conception de l’œuvre qui pourra être modifiée, augmentée, par ses auteurs successifs grâce à internet s’oppose alors à celle d’une œuvre intouchable. Au lieu de se pencher sur cette remise en question de la notion d’œuvre via internet, qui peut être échangée, copiée, transférée à l’infini, nos gouvernants ont choisi la solution rapide, DADVSI et Hadopi: adapter de façon fondamentaliste la protection des œuvres numériques sur les lois qui régissent celle de leurs ancêtres physiques. Pour bloquer la situation avant d’en parler?

Pour autant, tout n’est pas à jeter dans ce calquage du livre numérique sur le modèle du livre physique. Ainsi, une loi sur le prix unique du livre numérique a été adoptée par le Parlement le 15 février. Elle permettra à l’éditeur, lorsqu’elle sera appliquée, de fixer un prix de vente unique pour les livres numériques. Elle devait à l’origine être renforcée par un amendement visant à imposer le prix unique à tout revendeur proposant des livres numériques à un consommateur français, quand bien même il serait établi à l’étranger. Une manière de contrer les géants Amazon et Apple, à même de casser les prix sans que les revendeurs français et les indépendants ne puisse suivre. C’est une extension de la loi Lang dont « l’un des objectifs [...] était, en effet, d’empêcher les grandes surfaces de capter les ventes de livres à fort tirage en consentant des rabais importants, au détriment des librairies traditionnelles » comme le rappelle le rapport Albanel. Le refus d’adopter ce dernier amendement sape donc une des volontés majeures de la loi sur le prix unique puisque les grandes surfaces d’autrefois vont être remplacées par les grandes firmes américaines. Mais la Commission européenne avait auparavant fait entendre ses doutes quant à l’application d’une telle restriction à l’ensemble des acteurs étrangers.

Remis à François Fillion au mois d’avril 2010, le rapport de l’ancien ministre de la Culture sur le livre numérique recommandait également l’application de la TVA à 5,5% sur le livre numérique (contre 19,6% actuellement). Christine Albanel avançait que « si l’abaissement du taux de TVA dans un secteur parvenu à maturité est coûteux, comme on l’a vu avec la baisse de la TVA dans la restauration, il n’en est pas de même quand un marché n’a pas encore d’existence, et que tout l’enjeu consiste précisément à le créer. » Or le marché du livre s‘est retrouvé des plus handicapés par un différentiel de 14 points de TVA entre le livre numérique et physique. D’autant que, contrairement à l’idée reçue, la production d’un livre numérique est quasiment aussi couteuse que celle d’un livre papier. Si les coûts liés au papier disparaissent, ils sont effectivement compensés par les frais de distribution et de numérisation des livres.Toute la difficulté étant alors de proposer une différence de prix réellement attractive entre le livre numérique et le livre papier. C’est ce qui a conduit le Sénat à trancher, en novembre, en faveur de la TVA à 5,5%, par amendement sur la loi du prix unique, malgré la réticence initiale du gouvernement. Gouvernement qui a revu sa position en décembre 2010 après le feu vert des députés aux sénateurs. Reste à convaincre l’Europe, la mesure s’opposant pour l’instant au droit communautaire. Rappelons cependant que la TVA réduite, ainsi que le prix unique, ne s’appliqueront qu’aux livres publiés dans une version numérique et une version papier. Le tout dans une logique de prudence face à un secteur en expansion. Prudence également face au flou qui entoure l’appellation « livre numérique », lorsque le multimédia se mêlera au texte?


Avant d’appréhender le développement futur du livre, qui se fera sans doute plus interactif et se coupera de son support physique, le livre numérique doit encore s’imposer. Il imite pour l’instant son homologue, le livre-papier, en proposant des améliorations comme les dictionnaires intégrés ou la gestion des marque-pages.

Il est probable, pour Christine Albanel dans son rapport, que « la multiplicité des usages sera la règle » pendant longtemps. Certains ouvrages comme les encyclopédies, les ouvrages rares ou les manuels scolaires devraient basculer totalement dans le numérique, rendus plus accessibles en terme de coût ou d’encombrement. C’est en ce sens que l’enrichissement de portails comme Gallica, la baisse du prix du livre numérique, devraient permettre de réduire les difficultés d’accès au livre. On peut imaginer à l’inverse, que les illustrés ou les livres pour enfants ont encore de belles années devant eux. L’apparition du livre de poche par le passé n’a effectivement pas mis fin au grand format.


La révolution sera moins foudroyante que ce qu’à pu connaître le disque. Il appartient désormais à nos gouvernants et aux acteurs du livre d’agir en faveur d’une offre légale attractive et d’une plus grande accessibilité aux livres numériques. L’exemple de la crise du disque montre que le marché du numérique doit être stimulé à sa naissance pour éviter une fuite automatique vers des pratiques de téléchargement illégal. Agir a posteriori se révélant souvent caduque face à des habitudes déjà bien ancrées. Stimuler les offres payantes, comme va le permettre l’application de la TVA à 5,5%, ne se fera cependant pas sans un accompagnement qui comprend un accès limité pour un temps à des offres gratuites.

Image de Le livre numérique a un petit avantage sur le mp3 : un plus large panel d’œuvres tombées dans le domaine public. L‘intérêt des offres gratuitesest alors indirect : il crée de l’engouement autour des liseuses et du livre numérique en son ensemble. Des sites comme Fnac.com ne s’y sont pas trompés, en mettant en avant des classiques de la littérature au format epub. Christine Albanel, dans son rapport, précise à propos de Gallica que si une réputation d’excellence et d’exhaustivité est attachée à la plateforme, il sera généré « du désir autour du livre numérique, entraînant l’essor du marché privé. ». Une autre façon d’éviter de donner le rôle décisif de propulseur aux pirates?

Ironie du sort, le rapport récent du MOTif sur les pirates constate un changement depuis le rapport EbookZ de 2009: l’apparition significative du format epub dans l’offre illégale. Format qui « correspond au développement de l’offre légale,  ainsi  qu’au  décollage  du  marché  des  liseuses  et  appareils  nomades  (Iphone  et Ipad  en  tête)« . Le signe de l’année zéro.

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En savoir +

Le site du MOTif, observatoire du livre et de l’écrit en Île de France: http://www.lemotif.fr/fr/

« Pour un livre créateur de valeurs », rapport de Christine Albanel au Premier ministre François Fillion

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

5 commentaires

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  1. 1
    Julia
    le Jeudi 17 février 2011
    Julia a écrit :

    « un amendement visant à imposer le prix unique à tout revendeur proposant des livres numériques à un consommateur français, quand bien même il serait établi à l’étranger »
    –> comment peut-on vérifier ça concrètement ?!

    Dommage que les éditeurs ne cherchent pas à explorer les différentes possibilités de l’édition numérique…

  2. 2
    le Jeudi 17 février 2011
    Eymeric a écrit :

    Je viens de voir que le texte de loi a été adopté il y a deux jours par l’Assemblée nationale, en supprimant cet amendement. http://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-prix-unique-du-livre-numerique-mais-en-france-seulement-32932.html
    Je pense que l’on va changer cela au plus vite, l’article ayant été rédigé il y a quelques semaines, je n’étais pas au courant de ces changements.

    Cet amendement visait surtout les gros revendeurs comme Amazon, qui pourraient à l’avenir casser leurs prix à un niveau que ne pourraient pas atteindre la librairie indépendante par exemple. Et vu que sur internet les conditions d’un marché concurrentiel presque parfait sont réunies, tu as la possibilité de comparer instantanément le prix chez tous les vendeurs contrairement à la vie réelle où se joue la proximité…etc, il était indispensable que la loi du prix unique soit renforcée pour éviter d’achever la librairie indépendante… Il y avait sans doute aussi un peu de protectionnisme là derrière mais passons.
    Après je ne saurais te dire dans quelle mesure cela aurait pu être vérifiable pour chaque revendeur, mais comme je te dis, cela visait essentiellement les géants comme Amazon et Apple, qui auraient bien été obligés de se plier. Je n’ai pas recherché plus que cela les conditions d’application, car elles apparaissaient nébuleuses, ce que j’aurais du, il est vrai, préciser dans l’article. Mais en l’absence de décret, un peu difficile d’y voir clair…
    L’amendement n’a d’ailleurs pas été retenu pour sa difficile application, je précise.

    Quant aux éditeurs, il y a, je pense, comme chez les bibliothécaires une certaine peur de voir leur métier remis en question, d’où une vision peut-être négative du livre numérique. Et puis, il ne faut pas se leurrer: il n’y a que les grosses maisons d’édition du type Hachette qui ont les moyens d’investir dans le numérique, la numérisation des livres est extrêmement coûteuse pour une petite maison et la production de livres entièrement numériques, pas encore assez rentable à l’heure d’aujourd’hui pour être pleinement exploitée. Cette frilosité m’apparaît très française malgré tout…

  3. 3
    Julia
    le Vendredi 18 février 2011
    Julia a écrit :

    Certes la numérisation coûte cher, mais dans ce cas là pourquoi ne pas proposer des aides à la numérisation ?
    Dans le lien de ton commentaire, il est dit que le prix unique ne s’applique pas à Amazon et Google justement, ça montre bien qu’un réel déséquilibre va s’installer et que ce sont encore les plus gros qui vont s’arroger le marché…
    Je pense que tu confonds le papier et le numérique quand tu dis que cela concerne surtout les petits libraires, à ma connaissance les librairies indépendantes ne proposent pas de livres numériques ?

  4. 4
    Eymeric
    le Vendredi 18 février 2011
    Eymeric a écrit :

    Le prix unique devait s’appliquer aux gros revendeurs mais l’amendement a été refusé par l’Assemblée nationale il y a deux jours, d’où la confusion. Quant aux petits libraires, ils commencent à tester des bornes d’achats de livres numériques à Paris mais cela reste minoritaire il est vrai. Cela va se développer je pense, il s’agit de montrer au client que le libraire reste important dans son rôle de conseil… je ne sais cependant pas si cela rencontre beaucoup de succès. Une plateforme unissant les libraires indépendants pour proposer une offre numérique est également à l’étude, comme le dit le rapport Albanel. En disant « petits libraires », je faisais plus de la projection que du constat: il n’y a pour l’heure pas d’offre de la librairie indépendante en matière de livre numérique… mais les libraires indépendants vont être amenés à la développer. Je t’accorde avoir été confus entre ce qui aurait du être appliqué (le fameux amendement) et ce qui reste de la loi. Il est clair que celle ci est insuffisante, voir inutile, si les gros revendeurs étrangers ne s’y plient pas.
    Des aides à la numérisation sont accordées mais elles sont pour l’instant insuffisantes et bénéficient surtout aux grosses maisons.

  5. 5
    le Mardi 29 mars 2011
    Antonio a écrit :

    Il ne faut pas croire la SNE qui prêche pour sa paroisse. N’importe quel informaticien peut contrer leurs arguments qui prétendents que le livre numérique coûte aussi cher que le livre physique. S’il n’y avait qu’un livre oui, le coût serait exorbitant, lorsque l’on ramène cela à un catalogue, il n’y a un prix d’invesissement pour permettre la distribution et c’est probablement tout, parce que vous n’allez pas me faire croire que les livres ne sont pas déjà numérisés pour leur impression. Dès lors, il faut un programme de conversion vers les formats les plus répdendus comme le PDF et le ePub! Il y a fort à parier que le PDF existe même déjà. Et ce sans compter les autres avantages : catalogue constament disponible, pas d’invendus, pas besoin de réimprimer un lot lorsqu’une demande de réaprovisionement est faible, plus de grand formats/poches, on peut passer directement au numérique (bon, d’accord, là, les éditeurs ne porfiteraient que d’une seule rentrée litéraire !).

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