Gueule d’ange – Jean-Marc Pitte

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Voilà un livre qui a fait couler beaucoup d'encre avant de pouvoir se livrer au public. Gueule d'ange, le roman de Jean-Marc Pitte, aux Editions La Tengo, est une fiction basée sur une histoire vraie pour la moins bouleversante. L'auteur avait été fasciné par le fait divers de 2004 qui avait surgi des médias lorsque Paul, alors âgé de 14 ans, avait tué de sang froid sa mère, son père et son frère, à Ancourteville-sur-Héricourt. Un mélange de fiction romanesque et de réalité journalistique sur fond d'enquête, voilà un mélange aussi surprenant que réussi.

Image de Couverture Gueule d'ange

Le livre commence de manière inattendue avec des phrases issues du fantastique, qui mélangent une histoire d’ogre vert, de prince et de princesse, à la réalité connue de tous : une voiture et de la famille.
Très vite, on comprend que l’on est déjà dans l’action. Le jeune Paul est devant la télé et regarde le film Shrek lorsque sa famille rentre et qu’il la tue sans hésitation, froidement, avant de se remettre devant la télé, presque agacé de cette gêne. Seule sa sœur survivra à ce drame.

Et pourtant, Paul n’a que 14 ans. Une gueule d’ange, il est aimé de ses professeurs et a une passion pour la langue française. Bien éduqué sans trouble apparent, il se révèle pourtant être un monstre, en abattant de sang-froid sa famille la plus proche, ne leur offrant même pas la possibilité de se plaindre lorsqu’il les abaisse à la souffrance de son crime en se regardant mourir les uns les autres.
S’il est illusoire de ranger les criminels dans une case ou un profil type, il est tout de même difficile de suivre un assassin de 14 ans qui n’est ni sociopathe ni névrosé.

Jean-Marc Pitte nous plonge dans l’histoire d’une manière assez époustouflante. Il fait en effet le choix du roman journalistique par tranche de courts épisodes dont la ligne de temps est décousue. Si on commence le roman par le meurtre en lui-même, on est très vite ramené en arrière, à sa plus tendre enfance, puis aux jours qui précèdent le drame ; ainsi, on navigue à travers le temps, attrapant de-ci de-là des éléments de l’histoire. On cherche à comprendre, on est à l’affût de la moindre information. Qu’a-t-on loupé ? Qu’est-ce qui a poussé ce crime dans les toutes premières lignes ?

Aucun sentiment ne transparaît. Jean-Marc Pitte réussit à se glisser dans la peau de ce personnage, qui malgré sa narration à la première personne, ne nous dévoile aucun affect.
Petit à petit, il nous confie les années qui passent et met en avant quelques événements qui, avec l’importance qu’on leur donne, offrent quand même quelques pistes pour interpréter le geste.

Si le réalisme de ce livre explose sa part de fiction, elle n’en a pas moins bouleversé les proches de l’histoire réelle qui ont trouvé scandaleux de raconter une histoire dont on ne connaît pas tous les éléments.
Jean-Marc Pitte s’est expliqué dans cette interview à ce sujet.
Avant tout journaliste et reporter, il n’a pas souhaité appuyer cette œuvre comme une histoire vraie, mais bien comme une fiction en relatant les faits tels qu’il les a ressentis, sur un sujet aussi délicat que dramatique. Et le drame est plus grand encore sans doute avec cette distance qu’il met, cette incompréhension dans le geste d’un adolescent qui n’a rien « d’anormal ».

Certains passages peuvent être difficiles à lire et que l’absence de sentiments dans des propos aussi crus nous livre un texte parfois à la limite du supportable, Jean-Marc Pitte alterne cependant avec brio les faits et les doutes adolescents qui nous sont proches, il mélange les parties de l’histoire pour former un tout cohérent.
Le récit de cette affaire qui a défrayé la chronique est articulé avec beaucoup d’agilité sans tomber dans une facilité qui ne servirait qu’à épancher la soif des voyeurs à la recherche de sensations malsaines.

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En savoir +

Gueule d’ange, Jean-Marc Pitte, La Tengo Editions, 2009, 144 pages

A propos de l'auteur

Image de : Photographe lilloise de 25 ans tombée soudainement dans la fosse des photographes de concerts, passe dorénavant la majorité de ses soirées à allier la passion de la photographie à la (re)découverte des groupes en concert dans son grand nord. Des sonorités post-rock, post-métal ou plus rock dans les oreilles, elle s'adonne avec plaisir au roller et à la basse.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mardi 6 avril 2010
    BERTILLE a écrit :

    Votre commentaire est remarquable car il restitue la part la plus belle de ce livre : GUEULE D ‘ANGE, sans trop s’appesantir sur l’aspect choquant du sujet : oui, un adolescent meurtrier à l’âge de 14 ans, ce n’est pas courant.
    Jean Marc PITTE se livre à un exercice périlleux, que Truman CAPOTTE avait déjà exercé, à sa manière, sur un meurtrier bouseux,aux U.S. des années 5O : in « de sang froid », voir le film également très convainquant.
    Gageons que J.M. PITTE n’a pas succombé à la gueule d’ange.
    Un adolescent en grande souffrance, c’est le moins qu’on puisse dire, qui, à l’âge de 14 ans, commet un triple acte meurtrier et brise sa vie : 18 ans de prison. l’acte meurtrier s’exerce sur son père, sa mère et son petit frère. Les motifs de l’acte mettent fin aux souffrances incommunicables de l’ado : sa mère ne cesse de l’humilier et de le dévaloriser, son père, lui, c’est physiquement, par des sévices corporels qu’il s’en prend à son propre fils. Les deux parents semblent régler une part de leurs frustrations, on ne saura jamais lesquelles, endossées et rejetées par ce garçon intelligent, et apparemment pas psychotique ni pervers.
    Des frissons d’horreur, des plongeons en profondeur dans l’acting out des uns et des autres, à la lecture de ce récit sobre et volontaire, on en a.
    Les seuls moments rassurants, curieusement, sont ceux où l’on se trouve, nous-mêmes, lecteurs étonnés, suivant les suites et les conséquences, comme l’ado, pris en charge par la loi, par les procédures policières,juridiques et pénitentiaires,avec leurs détails, leurs trouvailles, leurs règlements, leurs imbroglios, leurs mesquineries. Au fil du récit de l’adolescent, de son témoignage et de la réalité nouvelle à laquelle il se trouve confronté, nous ressentons une sorte de rassurance humaine, à l’encontre de la folie sans bornes, sans limites, sans lois, celle qu’exerçait sur lui ses parents.
    C’est comme si, à l’insu de l’auteur du meurtre et peut-être à l’insu de l’auteur, nous retrouvions les bienfaits de la loi.
    Une loi, des lois universelles qui viennent baliser le tragique de nos vies. Ce tragique dont nous ignorons parfois le poids, ce tragique qui n’en traverse pas moins,à petit feu, ou dans la folie meurtrière, nos vies, soit de façon individuelle et singulière, soit sur le mode délinquant des malfrats, gangsters pros et autres, soit de manière collective, au travers des guerres ethniques et politiques qui autorisent, dans les combats, le meurtre.
    SAUVE QUI PEUT LA VIE… Nul n’a la recette, nul ne possède la méthode. MERCI à Jean Marc PITTE d’avoir pris en charge ce travail – c’est pas coton – pour pouvoir nous transporter du côté de l’inhumanité totale – non, personne n’en sort indemne -
    et nous rapporter un récit aussi tenu et puissant d’un damné auquel, grâce à lui, nous accordons une attention privilégiée qui contribue à enrichir ce que nous pouvons posséder d’humanité.

    J’ai eu la chance, tout à fait par hasard, de rencontrer Jean-Marc PITTE, récemment au Salon du Livre, et je ne savais rien, complètement béotienne, ni de ce journaliste, ni de cette histoire vraie et intuitivement, je me suis laissée aller, portée vers ce livre.

    BERTILLE

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