Alain Chedanne, deux livres dans l’oubli

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Il y a parfois des auteurs injustement oubliés. Des artistes des mots dont on ignore l'existence, enfouis telle une civilisation perdue au fin fond d'un carton ou tristement oubliés dans la rangée de derrière sur l'étagère. Il y a des livres comme ça qui ne vivent que le temps d'une lecture avant de se vêtir d'un épais manteau de poussière, appréhendant tous les ans les nettoyages de printemps. Et puis il y a l'explorateur, celui qui est venu chercher un livre qu'il ne trouva jamais, inexplicablement attiré par l'ouvrage oublié. Devenu lecteur de cette relique qu’aujourd’hui il protège de l'oubli, c'est en archéologue-chroniqueur qu'il décide de vous faire partager son coup de cœur dans l'espoir de ressusciter son auteur.

Image de Alain Chedanne n’aurait pu être qu’un anonyme si seulement il n’avait pas écrit deux romans. Deux romans certes courts, mais intenses, riches d’une prose poétique, d’une musicalité indéniable, d’un spleen à la joie de vivre et d’une narration à la première personne qui font que même si les personnages ont un nom, le narrateur, c’est vous. Marchant lentement vers son trente et unième printemps, Chedanne offre alors son premier roman ; ce sera Shit Man ! ou l’histoire d’Alan, hippie à la recherche d’un mieux-vivre sur l’île d’Ibiza. Nous sommes en 1972 et l’île espagnole n’est pas encore l’aimant à crétins clubbeurs que l’on connaît aujourd’hui, mais le tronçon d’un chemin vers les paradis hippies que Barbet Schroeder et les Pink Floyd nous présentaient en 69 dans More. Chez Chedanne, le hippie est certes allumé au pétard, grand fan du « faites l’amour pas la guerre » et amoureux du concept communautarisme, mais il est surtout confronté à la désillusion d’une jeunesse face à cette vaine, mais honorable tentative d’harmonie universelle. Pour l’auteur, les hippies sont un ensemble d’individus unis par des valeurs d’échange et de respect, mais dont les regroupements ne reflètent rien d’autre que leur propre solitude. Alan, donc, héros de ce premier roman, a beau tracer la route avec diverses compagnons d’infortune dont Balzac et Steppenwolf, c’est dans la solitude d’une maison aux volets bleus qu’il se sentira le plus vivant.

Pour raconter tout ça, Chedanne a un style, celui de l’auteur enivré et certainement perché au moment de la rédaction, mais dans une tout autre mesure que Bukowski. Ici, les mots s’enchaînent, s’unissent jusqu’à produire du sens parfois, et à défaut il reste toujours la poésie. De rime en rime, d’allitération en assonance, Chedanne bouscule les mots, les phrases et privilégie l’image métaphorique au concret d’un récit. Une phrase peut faire plusieurs pages dans lesquelles l’utilisation des mots en « ique » côtoie le récit d’une vieille femme dans un abribus pour tailler un costard au fonctionnaire avant d’enchaîner sur une définition toute personnelle de ce que sont l’écriture et la littérature. Et que dire de l’introduction sublime de ce premier roman auquel le chapeau de cet article fait tristement écho. Parlant en son nom, mais commençant également son récit, l’auteur dédie son livre à toutes les personnes qui ne liront pas « pour cause d’avoir autre chose à vivre que des phrases ». Et quel plaisir d’y être associé au travers d’une parenthèse utilisant le « nous », révélant de la part de l’auteur le respect pour son lecteur.

Publié en 1972 et jamais réédité depuis, le roman se paye le luxe de figurer dans le catalogue de Gallimard et d’avoir remporté deux prix littéraires : le méconnu prix des Enfants terribles et le non moins prestigieux prix des Deux Magots décerné par le célèbre café parisien. Menant une vie de vagabond, tel un Gainsbourg de la littérature à l’image de son texte, Chedanne revient à la charge deux ans plus tard avec son deuxième roman Un Freak… (balade). Et tout ce qui faisait le charme du précédent roman est au rendez-vous non sans certaines variations.

Désormais, le narrateur n’a pas de nom ; il est l’auteur, il est le lecteur, il est quelqu’un que l’on connaît, il est vous-même. Comme dans Shit, man !, la désillusion est le fond du roman, mais, attention, le hippie a grandi et il a réfléchi. Le roman s’ouvre sur les frasques d’une bande de copains, qui pourraient avoir quinze ans, qui pourraient avoir trente ans, qui pourraient être en 1970 qui pourraient être demain, unis dans l’idée folle de vivre reclus, coupés du monde et de la société, dans une maison où chacun vivrait selon ses envies et ses plaisirs sans se soucier du manque et des lendemains. Tel Candide de Voltaire le mot d’ordre de cette communauté c’est de « cultiver son jardin ». Alors, Isabelle la reine d’Espagne se dédouble en Marguerite, Moonchild rit « parce que c’est faire l’amour avec la vie », le type à lunettes est là pour faire le cinquième quand on a seulement besoin d’être quatre, Bill se brunit et le narrateur ne fait rien, trop occupé qu’il soit à raconter. Petit à petit, la communauté si parfaite voit ses individus se refermer les uns sur les autres et la société si merdique soit elle n’était probablement pas une mauvaise chose. Ainsi quand le narrateur discute avec l’herbe (le gazon, pas celle qu’on fume, bien qu’il en soit beaucoup question), elle lui envie sa mobilité et le somme de chercher quelque chose. Quoi ? Une raison, un sens, quelque chose d’indéfini et d’indéfinissable, qui emmène le narrateur dans un immense road trip psychédélique que ces cinquante premières pages nous avaient laissés entrevoir et dont on ne sortira pas indemne. Malgré le côté très enfumé et alcoolisé de ce deuxième roman, Chedanne n’a rien perdu de son style et se trouve même enrichi de petites phrases soulevant avec justesse et pertinence les travers de notre quotidien.

Après ce deuxième roman, Alain Chedanne disparut on ne sait où, vagabondant de bar en bar entre Angers et Saumur, s’enivrant et racontant à qui voulait bien le croire qu’il était auteur désormais incapable d’écrire une ligne. Certains prétendent qu’il est mort, après tout peut-être, mais par ces deux ouvrages il a acquis une certaine immortalité qu’il vous convient désormais de rendre possible.

Bien que n’ayant jamais eu l’occasion de le rencontrer, je dédie personnellement cet article à Alain Chedanne. Pour m’avoir ouvert l’esprit à la lecture et à l’écriture, Merci.

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En savoir +

Shit Man !, Alain Chedanne, éditions Gallimard, 1971, 250 pages.

Un Freak…, Alain Chedanne, éditions Gallimard, 1974, 175 pages.

A propos de l'auteur

Image de : Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

4 commentaires

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  1. 1
    le Dimanche 4 septembre 2011
    yves doureau a écrit :

    Peu au fait des usages d’internet je voudrais juste vous dire que j’ai rencontré Alain Chedanne en 1998 à Ibiza. Nous nous sommes devenus amis et vus régulièrement à Ibiza et chez nous en Provence. L’hiver 2008 il triait et rangeait ses souvenirs à San Antonio. Il semblait très malade, mais ne voulait aucuns soins. Depuis téléphone et mail restent muets. Alors, lorsque je peu en trouver, J’achète et offre ses livres à mes amis. Je connais sa dernière adresse en France où un ami que nous n’avons jamais eu le courage de contacter l’hébergeait .

  2. 2
    le Mercredi 9 novembre 2011
    See reaL a écrit :

    Merci pr cet article – Je me demandais bien si j’étais le seul à avoir lu et apprécié Alain Chedanne !! Me voilà rassuré !

  3. 3
    le Jeudi 5 janvier 2012
    pierrot a écrit :

    J’ai connu Alain dans les annees 70 a Saumur. Il etais le grand frere de la defonce…
    Depuis, plus de nouvelles. Je cherche son frère Xavier…vous pouvez me contacter à jm.pierrot@orange.fr

    merci

  4. 4
    le Jeudi 30 mai 2013
    Ardoin jean jacques a écrit :

    Alain Chedanne était mon ami depuis 1989.
    Il est décédé le 15 juillet 2010 dans une clinique des environ de Bourges.
    J.J Ardoin

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