Jimmy Rivière

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Jimmy Rivière, jeune homme au verbe vif et aux gestes brusques, vient de se convertir au pentecôtisme, suivant sa mère, sa soeur, et de nombreux membres de sa communauté de gens du voyage. Enthousiaste, ou essayant de l'être, il renonce à ses passions terrestres, la boxe thaï, qu'il pratique à haut niveau, et à Sandra, sa copine. Et dans des cultes très ritualisés, emporté par un prêtre charismatique, il crie sa foi nouvelle avec passion.

Image de jimmy-riviere- Mais si le film s’ouvre sur un baptême, il prend pour sujet d’autres conversions, qui peuvent être entendues comme autant de retours en arrière (retour au sport, à la fille désirée) – mais aussi comme tentatives de sublimation d’une violence sourde, convertie au hasard en foi, en amour, en performance.

À première vue, voilà un film français d’auteur pur jus, avec un réalisateur sorti de la Fémis, une coscénariste idem (Rebecca Zlotowski, auteur du récent et prometteur Belle Epine, et scénariste prolifique et efficace), une production dans les règles du genre. Alors, c’est sûr, ce n’est pas tout à fait suffisant pour y aller à reculons, mais assez pour se méfier un peu. Et Jimmy Rivière, indéniablement, fait premier film, fait « cinéma d’auteur français ». Message assez clair et Télérama-proof : les seconds rôles tenus par des gueules de cinéma d’auteur installées (Béatrice Dalle) ou montantes (Hafsia Herzi), et le choix d’un décor (une communauté de voyageurs) susceptible de passer pour une bienveillance de gauche envers la marginalité.

Mais l’intérêt de Jimmy Rivière ne tient pas directement à ce décor-là, et heureusement. Certes, on n’a guère l’habitude de voir des « gens du voyage » au cinéma, et voilà typiquement le genre de sujets qui permet, si le scénario est bien ficelé, de s’assurer financements et bienveillance critique. Il y a eu les films gay, les films immigration, et on voit arriver la mode des films sans-papier, des films rom (que les Voyageurs ne sont pas le moins du monde, mais l’ignorance aurait pu jouer pour une assimilation utile). Sauf que voilà, Teddy Lussi-Modeste ne filme pas une altérité fondamentale dans un esprit catho de gauche : il filme sa propre communauté, et c’est ici, sans doute, sa plus grande force. Non parce qu’en tant que voyageur il aurait une vision particulière, mais parce qu’il peut filmer les voyageurs de l’intérieur, avec un regard humain qui n’a rien à voir avec une fascination bien-pensante pour l’étranger, l’étrangeté familière (puisque les Voyageurs sont français, parlent français, et pourtant semblent bien vivre différemment).

Grâce à ce point de vue, tout simplement, Teddy Lussi-Modeste évite un écueil, celui de faire un film politique, un témoignage ou un commentaire sur un « fait de société ». Il peut alors se concentrer sur ce qui l’intéresse: le cheminement spirituel d’un garçon pris entre la pression familiale et communautaire, et ses désirs – sexe, sport, bagarre. Le pentecôtisme prend l’aspect d’un rituel fascinant, une mise en scène de transe collective, conduite par un prêtre littéralement illuminé, dont on apprend plus tard le passé de pêcheur violent. La religion, ici, semble avoir pour fonction de canaliser une violence partout présente – mais elle se révèle finalement guère plus efficace que le sexe ou la boxe. Elle est peut-être seulement plus cynique: le prêtre appelle chacun à renoncer aux choses du monde, mais, en leader d’une communauté mal comprise, voire mal-aimée, il joue aussi sur le vice politicard et l’encourage discrètement chez un Jimmy qui le fascine par sa verve – celle que justement il prétend juguler.

C’est dans le calme de la forêt alentour, lieu de l’étrangeté par excellence, que semblent s’apaiser les tensions, s’exprimer enfin sereinement les désirs. Ces moments-là sont les points d’orgue du film, des pauses contemplatives, où l’on s’éloigne un instant d’un scénario un peu trop parfait pour s’attarder sur les corps, les souffles, et cette violence qui est aussi force de vie. Ce sont aussi ces plans qui font qu’on a envie, c’est sûr, de suivre les pas de Teddy Lussi-Modeste, qui, humble et discret, y impose un certain regard.

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Sortie : 9 mars 2011

Réalisation : Teddy Lussi-Modeste

A propos de l'auteur

Image de : Live from Paris

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