Helene Hegemann et Christiane F. : une adolescence berlinoise sous influence(s)

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Le promeneur amené à s’égarer aujourd’hui dans les rues de Berlin sera pour le moins surpris, voire il écarquillera les yeux s’il en vient à comparer la ville aérée et tranquille dans laquelle il s’enfonce avec cette même ville dépeinte par les yeux d’Helene Hegemann dans Axolotl Roadkill et de Christiane F.

Dans les yeux de ces deux adolescentes, la capitale allemande devient une enclave propice au dérèglement et aux sentiers de la perdition. Si le rapprochement entre les deux adolescentes est tentant, c’est qu’elles sont devenues deux images d’une jeunesse berlinoise livrée à elle-même, deux approches d’une hyper-sensibilité noyée dans la drogue et un environnement délétère.

Parents démissionnaires, famille en désintégration

Image de Christiane F., l'adolescente au regard d'adulte. Christiane est née au début des années 60. Quand sa famille – père, mère, sa petite sœur de deux ans sa cadette et elle-même – s’installent à Berlin, elle vient tout juste d’avoir six ans, mais déjà à cette époque le couple formé par ses parents est en déréliction : son père persuadé d’être un raté décide de ne plus travailler, il est violent (mais pas plus que les autres pères de la cité où ils habitent précise Christiane) et c’est sa mère qui s’abrutit de travail pour faire vivre toute la petite famille qui vit dans un appartement minuscule en haut d’une tour de onze étages. L’unique réconfort de Christiane, ce sont ses animaux – un chien, deux chats, des souris en cage – et sa sœur, qui partage notamment sa passion de l’équitation.

Mifti – l’héroïne d’Axolotl Roadkill et double d’Helene Hegemann – perd sa mère à treize ans quand celle-ci se suicide suite à une longue dépression morbide. Elle est donc contrainte d’aller vivre à Berlin chez son père – un artiste le plus souvent absent et qui n’oublie jamais de laisser l’argent sur la table pour occuper sa progéniture jusqu’à son retour – avec Annika et Edmond, les enfants du second lit. Leurs rapports sont décousus, les trois adolescents se passent systématiquement à côté les uns des autres et leurs dialogues partagés entre surdité et coq à l’âne entretiennent l’idée de l’absence totale de noyau familial solide.

L’une comme l’autre sont trop déracinées et livrées à elles-mêmes pour trouver dans leurs familles un point d’ancrage capable de canaliser leurs natures hyper-sensible ou perpétuellement en colère. Ces deux natures amplifiées par la rage inhérente à l’adolescence vont trouver ailleurs l’amitié, l’équilibre voire même un semblant de bonheur qui n’existe plus dans leurs foyers respectifs.

Des paysages urbains absents ou étouffants

Si Mifti n’a de cesse de parcourir Berlin en tous sens pour échapper au lycée et son appartement, avide de se perdre dans le monde de la nuit, son environnement se réduit à quelques vagues silhouettes qu’elle apostrophe avec véhémence, toujours prête à envoyer sur les roses celui qui se dresse sur sa route. Il semble que sa conduite ne soit même pas dictée par le plaisir d’emmerder les autres,  c’est juste sa façon d’être, elle n’en connait aucune autre. Les interactions qu’elle connait avec le monde sont les êtres côtoyés au gré de ses sorties mais ils n’ont pas de chair, de contours ni de caractéristiques réellement définies, de même l’espace qui l’entoure et qui prend un minimum corps est l’appartement paternel, quand les soirées berlinoises ou les appartements de ses amis semblent immatériels et impalpables : le tout complète l’image d’une Mifti particulièrement auto-centrée. Une ado qui ne semble pas consciente du fait de vivre dans une ville qui fut séparée pendant de nombreuses années par un mur et où le côté « cool » n’a pas toujours été de mise.

Christiane est son exact contraire, une enfant qui a grandi à la campagne et découvre la grande ville qu’est Berlin avec crainte et au fil du temps, une certaine horreur. Elle vit à la cité Gropius, un ensemble de tours serrées abritant plus de quarante mille personnes, un lieu étouffant, qui nie les besoins affectifs et humains, où tout est interdit : jouer au ballon, crier, aller au parc sans la surveillance d’un adulte. Un lieu où elle apprend que tout ce qui est prévu par l’autorité est ennuyeux et ce qui est interdit est génial. Quand s’amorce la descente sur le chemin de la merde, Christiane là encore déteste le vacarme du métro et de la ville, la crasse et la misère ambiante de la station Zoo (le lieu où elle se prostitue ensuite et achète sa drogue jour après jour). Autre scène marquante : son arrivée au Sound, la discothèque qu’elle imagine être « un palais étincelant » aux jeux de lumières sophistiqués et où elle découvre une cave basse de plafond, moite, enfumée « où tout le monde dans son coin, chacun pour soi ». (1)

Contrairement à Mifti, Christiane est une ado très attachée à sa bande d’amis et Detlev son premier vrai petit copain, comme elle des enfants malheureux à la maison, à l’école ou dans leur boulot – quand ils en ont un. Elle est capable de tracer des portraits d’une très grande précision de chacun de ses amis ou connaissances.

Le rapport à la drogue

Image de Où l'axolotl (petit amphibien à l'allure de Pokemon) disparait de la couverture française... La drogue en général et ensuite plus précisément l’héroïne devient le point névralgique de l’existence de Christiane, suivant un trajet très classique qui consiste à commencer par le plus doux pour aller vers le plus dur : haschich, pilules (amphétamines ou tranquillisants, voire les deux en même temps), LSD, et héroïne, d’abord par sniff et ensuite par injection. Ce qui importe le plus à Christiane c’est d’expliquer qu’aucun ado ne devient un « drogué malgré lui », un être faible qui serait victime d’un méchant revendeur pervers. Il s’agit d’un faisceau de plusieurs petites choses qui aboutissent à une addiction perçue comme une névrose par Christiane. Au moment le plus fort de sa dépendance, l’adolescente a l’impression d’être scindée en deux personnes : la bonne fille qui va en vacances à la campagne chez sa grand-mère, un modèle à la maison et la camée qui se prostitue au « baby-tapin » pour quarante marks – le prix d’un shoot. L’adolescente paniquée à l’idée de finir « comme ses vieux avec leur vie de cons » préfère une existence illusoirement choisie de toxico, dangereuse, compliquée où on peut laisser sa peau du jour au lendemain plutôt que la voie toute tracée du « métro-boulot-dodo ». L’héroïne est un aveu d’aliénation et dans une certaine mesure une aliénation prolétaire : pour payer sa drogue, ses cigarettes et ses frais divers, Christiane est obligée de faire rentrer quatre mille marks par mois à quatorze ans, ce qui représente le salaire d’un directeur de société précise-elle.

Quand Mifti consomme de la drogue dans Axolotl Roadkill, c’est une denrée à disposition, évidente, une composante de son milieu qu’elle n’a pas eu à conquérir, pour lequel elle ne semble pas avoir à lutter. La drogue n’est pas considérée comme dangereuse, l’héroïne est par exemple la cible de moqueries : sensée être dépassée, ringarde et elle apparait comme une drogue de vieux ou voire de prolétaire. Mifti est d’ailleurs obsédée par les idées de classes sociales dont elle parle avec un manque de recul et une ignorance que l’on imputera à son âge, mais qui ne tient pas quand on la met en regard avec une Christiane bien plus sensible et lucide sur sa condition et envers le monde qui l’entoure. Mifti n’est pas différente de nombreuses héroïnes littéraires issues de la jeunesse dorée ou de la génération X où le prohibé devient une norme qui conduit à être forcément blasé avant l’âge. Jusqu’à établir un parallèle étrange entre l’addiction à la drogue et l’enfantement, responsables d’un fardeau à porter pour le restant de sa vie sur ses épaules…

Une écriture « fabriquée » et frontale

Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… est un livre écrit par deux journalistes du Stern (Kai Hermann et Horst Rieck) suite aux nombreuses heures d’enregistrement avec la jeune Christiane, également complété de chapitres où la parole a été donnée à sa mère, ainsi qu’à des intervenants travailleurs sociaux dans le secteur de la jeunesse. Si Christiane ne l’a pas écrit, le talent des journalistes à rendre son phrasé, ses interrogations, sa voix est saisissant et tranche considérablement sur la masse de témoignages dits « choc » où l’écriture subit une uniformisation involontaire. Le texte se transforme en grand « roman vrai » parsemées de réflexions et évènements pouvant passer du tragique sordide à une drôlerie mordante, témoin de la personnalité marquante de Christiane. Elle parle avec une franchise déconcertante, sans chercher à s’apitoyer ou se poser en victime, en posant et analysant les faits a posteriori ou à chaud, comme en train de revivre la séquence. Il peut s’apparenter sans peine à un grand texte littéraire, avec ses personnages portraiturés avec art, ses moments de chute et d’exaltation, son dénouement ouvert, vers un possible avenir meilleur.

Chez Helene Hegemann, la démarche d’écriture est tortueuse, brouillonne et à nombreux moments illisible. L’auteur pratique l’art du collage et assemble les séquences entre elles sans lien logique ou construit, jette ses réflexions sur le papier comme sur un carnet de notes dont elle est la seule à détenir le sens. La tentative de rendre les vertiges hallucinés en soirées, les dialogues entre la narratrice et ceux qui l’entourent aboutissent à une impression de fabrication du texte, une tentative de donner un vécu plus vrai que nature à une réalité, qui si elle correspond à la vie de l’auteur donne une sensation de fausseté et de performance particulièrement irritante pour le lecteur. Axolotl Roadkill se tranforme alors en une « autofiction fictive »(2) où l’auteur parle – on n’en doute pas – d’elle-même, tout en utilisant des artifices du genre. L’annexe du livre qui répertorie les très nombreux emprunts au mot et au détail près d’Helene Hegemann à plusieurs artistes ou oeuvres (3) ne suffisent pas à lui donner chair et âme. Helene Hegemann par ailleurs est l’auteur du moyen métrage Torpedo sorti en 2008 et dont le propos est identique – à quelques nuances près – à celui d’Axololtl Roadkill. Le livre se transforme alors en étrange « produit dérivé », la tentation d’exploiter une manne non préméditée, mais se révélant obsessionelle pour l’auteur (4).

En guise de conclusion…

Si les deux ouvrages décrivent deux images de l’adolescence berlinoise et deux contextes d’une même ville, leur traitement à l’image subit également deux approches opposées.

Moi Christiane F., c’est la crasse, le désespoir, le Berlin-Ouest à la dérive. Le film d’Uli Edel retranscrit fidèlement cette ambiance, même s’il n’est pas exempt de défauts (il fait complètement impasse sur la drôlerie du livre ou les rapports de Christiane avec ses parents ou ses amis proches toxicos), imprime à jamais la dimension mélancolique du Heroes de David Bowie et la jeunesse « qui se trompe d’idéal à défaut de ne pas en avoir du tout« .

Axolotl Roadkill a bénéficié d’une bande-annonce particulièrement soignée, mettant en scène des enfants singeant attitudes, vêtements et poses d’adultes en train de réciter des phrases du livre. Cette approche visuelle dérange par son manque même d’aspérités et son esthétique propre et lisse… Finalement pas si éloignée de l’image du roman d’Helene Hegemann.

(1) Le titre original de Moi Christiane F. signifie d’ailleurs « Nous, les enfants de la station Zoo« .

(2) On pourra se rapporter à l’excellent article critique de Thomas Sinaeve qui utilise ce terme pour qualifier le Tom est mort de Marie Darrieussecq.

(3) Airen – blogueur et auteur du roman Strobo aux extraits largement exploités –  dialogues de films (Martyrs de Pascal Laugier, Jim Jarmush…), Kathy Acker ou encore la chanson Fuck U d’Archive copiée à l’identique et transformée en lettre maternelle pour conclure le texte.

(4) Voir à ce sujet la première question et surtout la première réponse d’Helene Hegemann à cet entretien accordé à Fluctuat.

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En savoir +

Axolotl roadkill, Helene Hegemann, Editions Le Serpent à plumes, 2011 (2010 pour l’édition originale), 281 pages

Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, Editions Mercure de France, 1981, (1979 pour l’édition originale), 343 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

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