God Bless America : Sainte Bêtise Priez pour eux

par |
Qui n’a jamais rêvé de faire taire à coup de kalachnikov le bébé des voisins, ou faire avaler son smartphone au crétin boutonneux qui parle fort au cinéma, voir même carboniser le 4x4 de toutes les abominables blondes pourries-gâtées made in MTV ?

Frank, quinquagénaire au col mou et au ventre blanc -et vice-versa- lui, y pense tous les jours, toutes les nuits, toutes les minutes. Son rêve ? Se débarrasser des boulets qui polluent son quotidien, rendre un service à l’Amérique et la libérer de cette bêtise crasse.

Puis un jour, le rêve devient réalité. Frank, licencié d’un boulot sans intérêt, affublé d’une vie de famille misérable, condamné par une tumeur au cerveau inopérable, décide de suivre le bon vieux principe du « rien à perdre ». Il claque la porte, prend sa carabine et part en quête de justice intellectuelle.

God Bless America affiche

Requiem pour des cons

On ne peut le nier, il y a quelque chose d’extrêmement jouissif à voir Frank dégommer un par un ces abrutis sans noms qui font que quotidiennement nos neurones s’enlisent dans la médiocrité et les turpitudes. Les sans-gênes, les malpolis, les intolérants et les hérauts de la peur, ceux à qui l’on n’ose répondre qu’ils ont tort, car ils se posent en victime (tendance Jean-François Coppé époque pain au chocolat) ; bref tous ces gens qui sont comme pleins de petits cailloux dans les chaussures de l’Amérique, Frank décide de ne plus les subir.

S’ensuit alors un festival de violence gratuite où des têtes volent, des boyaux explosent, et des adolescentes meurent carbonisées dans leur 4×4. L’effet recherché n’est pas la délicatesse, bien au contraire. Suivant à la lettre l’adage « haemoglobine is the key », Frank dézingue quiconque accroît le degré de bêtise ambiante de l’Amérique des années Obama. L’abatage est froid, systématique et implacable, tendance No Country For Old Men, parfois un peu raté (rappelons-le, notre tueur-né était courtier en assurance il y a de ça 20 minutes), mais cela donne un grotesque grinçant à la situation. Ce Woody Allen du meurtre en série doit parfois s’y prendre à plusieurs reprises ou même se faire aider pour que le travail soit bien fait, ce qui ne manque pas de compliquer la situation et de fait de nous faire glousser d’un rire malsain sur notre siège (mention spéciale au bébé-winchester en scène d’ouverture).

Mais avant tout, l’abattage est efficace. Là où Frank passe les cons trépassent. Irrévérencieux au possible, God Bless America littéralise le fantasme de destruction en le poussant à l’extrême. Le film remplit à merveille son rôle cathartique et carnavalesque : la fiction fonctionne ici comme un repoussoir des pulsions malsaines, un exutoire tout destiné qui contient la violence au domaine filmique. Quoi que…

God Bless America film

Par-delà le Bien et le Mal

Parfois la frontière entre fantasme et réalité devient floue. Les distinctions entre bien et mal s’estompent. Frank lui-même commence à s’y perdre au bout d’un moment. Son axiome de départ (« On ne tue que ceux qui le méritent ») devient problématique et même lui ne sait plus où se situer par rapport à sa propre doctrine. Car si l’on s’accorde pour dire que l’humiliation publique et cruelle des faibles est condamnable, le jury d’American Idol mérite-t-il pour autant de mourir en direct ? Tout aussi énervantes que soient les adolescentes hystériques de Sweet Sixteen et autres Jersey Shore, ne sont-elles pas plus victimes que coupables du système qu’elles représentent ?  Même si les prédicateurs de la FOX nourrissent un discours de haine victimisatrice, qu’est-ce que cela dit de nous si l’on partage pour autant certaines de leur vue ?

En quête d’absolu, Frank ne fait qu’enchaîner les déconvenues. Le Mal qu’il combat finit par lui ressembler plus que ce qu’il souhaiterait ; comme cet homme croisé dans un dîner de seconde zone qui croyant reconnaître en Frank un collègue amateur de jeune chair fraîche l’incite à « partager » sa friandise. Cette méprise coûte la vie du vicelard, mais suffit à ébranler les principes fondamentaux de la morale de Frank. De manière inverse, le Bien qu’il défend n’est pas aussi innocent qu’il le pense : le mensonge, la bêtise et l’ingratitude le frappe à nouveau de plein fouet au moment où il s’y attend le moins. Tournure cruelle et ironique des événements, alors qu’il pensait ne rien avoir à perdre, cet unique principe s’effondre. En récupérant sa vie, il perd sa raison d’agir.

God Bless America film 2

Quand il ne reste plus qu’à prier

Plus que la simple combinaison entre Breaking Bad et Bonnie and Clyde (merci l’affiche promo), God Bless America se veut le portrait amer, voir même acide, d’une Amérique post-Obama. L’élection du premier président noir à la tête du pays avait, rappelons-le, suscité un engouement sans borne. On pensait alors avoir vécu le passage à une nouvelle ère : celle de l’avènement de la culture, du respect, de l’ouverture. On pensait derrière nous les années Bush, et leur lot de fiasco diplomatique et autre bras de fer politique. Malheureusement, il semble que l’espoir affiché durant la campagne de 2008 (« HOPE » disaient les posters officiels) ait disparu.

Ce que Frank incarne c’est la désillusion de cette Amérique qui croyait encore aux promesses d’un monde meilleur. La politique n’a rien changé, les hommes ne changeront pas et ceux qui tentent d’échapper à cette spirale demeurent impuissants. « Lorsqu’une grande civilisation en est réduite à se moquer des faibles pour se sentir exister, c’est qu’elle est sur le déclin » confie Frank à son collègue atterré — et attardé — sans pour autant parvenir à le convaincre. À l’aube de nouvelles élections, God Bless America revêt un sens tout particulier : le désaveu politique de gens comme Frank risque fortement d’influencer la donne électorale mais reste encore à savoir dans quelle mesure. Le titre blanc sur fond noir qui vient clore le film confère une tonalité élégiaque. Il sonne le glas des années Obama sans offrir le confort d’une solution miracle. Sauf peut-être la prière. God Bless.

Partager !

En savoir +

God Bless America
De Bob Goldthwait
Avec : Joel Murray, Tara Lynne Bar
Durée : 1h40
En salles depuis le 10 octobre 2012
Genre : Feel Awkward Movie

A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

3 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Lundi 29 octobre 2012
    Sam a écrit :

    « Requiem pour des cons » = j’adore la référence + réflexion sur la mince frontière entre le bien et le mal au sein d’un film aux apparences purement cathartiques… Bref, beau retour en force, Mercy Seat.

  2. 2
    Isatagada
    le Mercredi 31 octobre 2012
    isatagada a écrit :

    Je plussoie Sam : bel article.

  3. 3
    Julia
    le Mercredi 31 octobre 2012
    Julia a écrit :

    Bonne idée de film à tendance Halloweenesque…merci Mercy !

Réagissez à cet article