True Grit – Il était une fois le Duc

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Après le Eastwood et avant le Allen, voici l'annuel film des frères Coen. Beaux plans et jolis paysages pour résurrection de l'Ouest sauvage. Classique sans être innovant, True Grit est bon mais pas très grand.

S’il y a un mot pour résumer la carrière des frères Coen, c’est incontestablement éclectique. Depuis Sang pour sang, leur premier film en 1985, ils ont su traverser ces vingt-cinq dernières années avec talent et modestie en proposant des films de tout genre, de tout style et de toute qualité. De la comédie au drame, du polar absurde au western moderne, du pur chef-d’œuvre au film mineur, les deux larrons saisissent tout l’esprit du classicisme hollywoodien, se l’approprient, le nourrissent de leur humour si corrosif et offrent une filmographie quasiment sans tache. Tout leur talent réside dans leur faculté à proposer des variations sur les genres et les formes du cinéma sans pour autant renier l’héritage culturel des styles. Ainsi The Barber, en 2001, s’inscrit dans la plus pure lignée des films noirs des années 40, mais fait aussi figure de curiosité dans le panorama du genre quand un enjoliveur devient soucoupe volante à l’esprit coupable du héros.

En 2008, No country for old men devient l’un des films les plus représentatifs de cette « Coen Touch ». Adapté de l’œuvre de Cormac MacCarthy, ce qui semble être un polar noir sur fond de chasse à l’homme se révèle rapidement comme un western version XXIème siècle tant le film arbore fièrement les codes du genre. L’or de l’Ouest d’antan est remplacé par une mallette de deux millions de dollars en billets, le cowboy solitaire est devenu un vétéran du Vietnam à la recherche d’un mieux vivre, le shérif est toujours aussi vieux et déterminé et le tueur est aussi taré et sadique que Frank dans Il était une Fois dans l’Ouest de Leone. La trinité de personnages du western est respectée de même que la traditionnelle séquence du duel et la violence gratuite de l’Ouest sauvage (incarnée par la séquence du motel). Naturellement tout ça se lit grâce aux décors et aux personnages, paysages désertiques des grandes étendues du Texas, hacienda mexicaine et narcotrafiquants aux Stetsons vissés sur le crâne. Bien sûr, les frères Coen ne considèrent pas ce film comme un western pur et dur, mais reconnaissent au moins qu’il en a le look. Pour ce qui est de l’esprit, il faudra attendre quatre ans et passer sur un Burn After Reading oubliable et un A Serious Man très « private joke ».

Alors voilà True Grit, Coen cuvée 2011, western dans la plus pure tradition de l’âge d’or (nouvelle adaptation du roman éponyme déjà porté à l’écran en 69 avec John Wayne) mais certainement pas dépourvu d’originalité. La raison en est indéniablement ces auteurs et leur touche si particulière que nous décryptions plus haut. L’histoire de cette (re)conquête de l’Ouest, c’est celle de la petite Mattie Ross qui cherche à venger la mort de son père lâchement assassiné par Tom Chaney, bandit de grand chemin caché en territoire indien. Pour le faire sortir de son trou et l’envoyer dans un autre, la gamine s’offre les services d’un Marshall ivrogne à la gâchette facile qui connait parfaitement le terrain. En chemin, ils s’associent à un Texas Ranger, tout propret et bon parleur, lui aussi à la recherche de Chaney. Chacun est guidé par un but précis et un courage à toute épreuve et nous montre qu’ensemble l’Ouest si sauvage n’est pas indomptable.

La plus grande qualité du film, et d’une manière générale celle du cinéma des frères Coen, c’est l’humour flingueur, celui de la « vanne qui tue » prononcée par des personnages complètement à côté de leurs pompes et qui pourtant se marient parfaitement à l’univers qui les entoure. Dans True Grit on a droit à un festival de blagues subtiles toutes aussi drôles les unes que les autres. La séquence de la pendaison à l’ouverture est d’une ironie splendide, la leçon de commerce donnée par la gamine au commissaire-priseur est hilarante et la première rencontre avec le Marshall restera comme l’un des plus grands dialogues du cinéma. Deux mentions spéciales sont à décerner à Matt Damon et Jeff Bridges. Le premier pour son jeu parfait de petit cowboy en quête de reconnaissance et de salut qui passe pour la risée de l’Ouest parce que lui ne marmonne pas (mais heureusement on va y remédier). Le second pour la résurrection du Duc, personnage emblématique de The Big Lebowski, qui laisse les pétards et le russe blanc, au profit de whisky en quantité déraisonnable (la séquence du lancer de gâteaux en étant complètement bourré est à mourir de rire).

Pour le reste du casting, en revanche, on se montrera partagé entre talents révélé, gâché et confirmé. Standing ovation pour Hailee Steinfeld pour ce premier rôle qu’elle porte à la perfection avec ses tresses et sa frimousse de quatorze ans qui montre une femme à poigne en devenir. Petite déception quant à la timide performance de Josh Brolin, ici mal exploité, qui se présente comme un faire valoir dans un casting trois étoiles. En revanche, plaisir non dissimulé quant à la prestation de Barry Pepper en sale gueule typique du Far West. Il confirme qu’il est quand même un « putain d’acteur » malgré une filmographie inégale (pour ceux qui en doutent, regardez Trois Enterrements, autre grand western moderne).

Du point de vue de la mise en scène, rien à signaler, c’est génial, comme toujours. Les frères Coen ont ce talent pour filmer tout et n’importe quoi à la perfection, qui fait que tous leurs films, même le plus vide, trouvent un intérêt à être regardé. La photo du film n’est pas d’une grande originalité, mais capte toute l’essence des paysages traditionnels du western et contribue à son classicisme. Certains plans, notamment celui du vieil homme en peau d’ours, sont d’une beauté et d’une composition vertigineuse qui valent le détour. Quelques séquences sont d’un onirisme insoupçonné et donnent au film une émotion particulière dont l’une des plus représentatives n’est autre que la séquence d’introduction : fausse ouverture à l’iris sur une lanterne qui vacille pour élargir progressivement le champ jusqu’à une amorce sur un cadavre lentement recouvert de neige. Malgré un caractère plus factice, la séquence de la course finale jusqu’à l’épuisement, traduisant ainsi toute la signification du titre, dégage la même fascination.

À en croire les lignes qui précèdent, ce film à tout pour plaire au point qu’on pourrait l’ériger au rang de chef d’œuvre. Malheureusement ce n’est pas le cas. Bien que True Grit dégage de nombreuses qualités, il recèle quelques petits défauts qui lui ôtent ce statut. Deux heures au cinéma sont généralement appréciables, surtout quand on ne s’ennuie pas, mais c’est sur ce point que le bât blesse. Une très mauvaise gestion du timing entre les séquences dramatiques et les séquences d’action vous font quelquefois regarder votre montre. La faute à des séquences d’une longueur plus ou moins justifiable qui cherche à instaurer une tension pas toujours au rendez-vous à cause de l’humour trop dédramatisant. Le revers de la médaille à la bonne vanne, en somme. De ce fait, le film a du mal à trouver le ton juste entre comédie burlesque à la O’ Brother et drame tragique à la A Serious Man. Mais après tout, on était prévenu : en effet, le film s’ouvre sur une citation, « le méchant prend la fuite sans qu’on le poursuive », reflétant toute la dualité du film. Bien que l’histoire soit celle d’une vengeance annoncée pour laquelle une gamine se lance à la poursuite de l’assassin de son père, le film nous montre beaucoup de choses, mais en fin de compte rarement la chasse à l’homme qui justifie cette exergue.

Finalement le dernier film des frères Coen est à l’image de leur filmographie : dans l’ensemble très bon, mais inégal. Le cul entre deux chaises, celle du chef d’œuvre et celle du petit film d’auteur, True Grit s’assoit par terre au rang des bons films qui n’offrent tout compte fait qu’un bon divertissement.

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True Grit
De Joel et Ethan Coen

Avec : Jeff Bridges, Matt Damon, Josh Brolin, Hailee Steinfeld

Sortie France : le 23 février 2011

A propos de l'auteur

Image de : Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

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