127 HEURES : Pas de bras, pas de chocolat.

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C’est l’histoire vraie d’un type qui reste coincé au fond d’un canyon le bras coincé sous un rocher pendant 127 heures (soit six jours et cinq nuits). Enfin, presque, nous dit-on.

A bras le corps.

Image de Sûr, on l’attendait au tournant, l’infatigable et imperturbable Danny Boyle, après le méga-succès de Slumdog Millionnaire, auréolé d’Oscars et de millions de dollars. Le problème avec lui, c’est qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Soit c’est excellent (Trainspotting ou 28 jours plus tard), soit c’est « moins bon », pour ne froisser personne (La Plage, Sunshine ou… Slumdog Millionnaire). Ici, le cinéaste reste fidèle à lui-même, et c’est sûrement cela qui lui fera perdre des points : l’esthétique de son nouveau film est ultra-léchée, que ce soit dans la composition des plans, les effets de montage – son comme image –, le rythme, etc. Tout y est millimétré pour que le spectateur ne s’ennuie pas une seule seconde. Et c’est donc là qu’apparaît ce qui pourrait être le premier défaut de 127 Heures.

Cette surcharge d’effets – ralentis, accélérés, slipt-screen, changements de support, compositions, décentrage, plans de biais – couplée aux traditionnels choix de mise en scène de Boyle, transforme son dernier film en un clip qui semble ne chercher qu’à démontrer le savoir faire du cinéaste. 127 Heures ressemble parfois à une gigantesque pub pour Décathlon, Red Bull ou Coca-Cola. Certes, c’est bien là la patte du cinéaste, diront certains. Déconcertant au début, Boyle change heureusement une fois au fond du canyon. C’est étroit, sombre, poussiéreux, et son quasi-unique acteur ne peut pas bouger. La caméra a donc le même souci : étroitement coincée entre les deux parois, elle est agréablement plus statique et moins tape-à-l’œil. Mais Boyle ne peut s’empêcher de bouger. Trop souvent, il abandonne son personnage pour aller virevolter avec ses deux chefs opérateurs dans des flash-backs stylisés et colorés, avec l’excuse de ne pas vouloir ennuyer le spectateur.

Avec ce parti-pris narratif, il faute une seconde fois. A trop quitter le canyon et son rocher, il oublie d’en faire un personnage. Certes, le choix de privilégier un face à face entre Aron Ralston, l’alpiniste dont l’histoire est tirée, et ses souvenirs peut être tout aussi intéressant qu’une confrontation entre un homme et la Nature (revoir la fin d’Into The Wild), mais à trop insister sur le premier, Boyle oublie l’importance de la situation. Jamais, la crevasse ou le rocher ne sont personnifiés. Si le spectateur est là pour la scène de mutilation, il aurait aussi surement aimé lui aussi se sentir plus piégé durant la centaine d’heures précédant celle-ci. Au final, 127 Heures semble être plus l’histoire d’un type qui fait une introspection forcée que celle d’un alpiniste coincé et forcé de s’amputer pour survivre.

A bras raccourcis.

Cependant, il faut se souvenir que tous ces choix n’appartenaient qu’à Danny Boyle. Si toutes ces alternatives sont acceptées par le spectateur, il n’en ressort quasiment que du bon. Bougrement efficace, son film n’est ni trop long, ni trop court, et tout arrive à temps, dicté par un rythme implacable. La plus grande qualité du film reste James Franco, qui montre encore une fois qu’il est un des acteurs les plus prometteurs de sa génération (s’il fallait voir le téléfilm James Dean ou Délire Express pour s’en persuader, on pourrait maintenant aussi bien rajouter 127 Heures). A l’image de la Natalie Portman de Black Swan, il est ici ce genre de comédiens qui portent un film de tout leur long par leur omniprésence, le magnifiant par leur simple compagnie et faisant oublier toutes autres possibilités de casting. Aussi bon dans les scènes de délire ou de réflexion dramatique, aussi parfait dans ses mimiques comiques que dans LA scène d’amputation du film, l’acteur dévoile chez Boyle toute l’étendue de son talent.

En parlant d’amputation. Est-ce que le spectateur n’est venu uniquement pour voir un homme s’automutiler en vue de survivre ? De ça, Boyle semble à moitié s’en ficher. Il prend le temps avant d’arriver à l’acte. Mais quand il y arrive, il s’y applique. Si vous voulez voir une salle entière se tortiller sur place, il n’y a pas mieux. S’affranchissant sur l’instant de tout son clinquant, le cinéaste en fait une scène presque prude (même si le mot est mal choisi). Forcement pas agréable à voir (une amputation sans anesthésie a la lourde réputation de n’être jamais agréable), Boyle trouve un juste milieu, ne forçant ni sur le voyeurisme gore ni sur une timidité complaisante. Certains ne supporteront pas (ha, ce nerf !), d’autres rigoleront nerveusement. Mais tout cela prouve bien une chose : ici aussi, Boyle peut, envers et contre tous, être très bon.

Et si dans son souci de ne pas ennuyer le spectateur avec un personnage coincé Boyle se force à nous faire sortir du canyon, ces différentes séquences sont forcement quelque peu inégales. Les plus belles se trouvent bien au fond du gouffre. Si la séquence du guide avec les deux charmantes randonneuses présente bien le personnage dans son exposition d’une efficacité exemplaire, une mention spéciale est à attribuer à celle de la « pluie » ou, encore mieux, celle du « Talk Show ». Nous n’en dirons pas plus, pour ne rien dévoiler.

Bras de fer.

Image de Pour aller plus loin, le spectateur éclairé ne peut s’empêcher, devant 127 Heures, de penser à deux autres films.

Le premier est La Mort Suspendue, de Kevin MacDonald. Dans ce docu-fiction, on suit l’histoire vraie de deux alpinistes à l’assaut d’un sommet de la Cordillère des Andes. Si la montée se passe bien, c’est lors de la redescente que les choses se corsent. Joe Simpson, l’un des grimpeurs, se casse la jambe. Refusant de l’abandonner à plus de 6000 mètres d’altitude, son ami décide de l’aider malgré tout à redescendre. Pourtant, rien ne se passe comme il faut, et Simpson finit au fond d’une crevasse, lorsque son camarade est dans l’obligation de couper la corde qui le retenait suspendu à plus de 20 mètres du sol.

Les liens que l’ont peut faire entre cette Mort Suspendue et 127 Heures sont évidents, et s’avèrent symptomatiques du bon film d’alpinisme ou autres randonnées sportives. La question de la survie, de cette lutte avec soi-même pour continuer à vivre, reste très pertinente dans les deux métrages. Pourtant, MacDonald désamorce dès le début de son film toute la question du suspense. Dans son drame documentaire, les véritables protagonistes interviennent tout du long, rythmant par leurs interventions la narration du film. Dès la première minute, on sait que Simpson s’en sortira car il est là, en bonne santé, devant nous. Si la même certitude est tout à fait possible devant le calvaire d’Aron Ralston, la fictionnalisation de 127 Heures nous empêche pourtant toute relativisation. Si devant les deux films la question n’est pas de savoir si les personnages vont s’en sortir,  mais plutôt comment, le style des cinéastes diffèrent grandement, et l’impact sur le spectateur suit –  cette utilisation de la fiction pure et dure par Boyle détournant ainsi l’âpreté que peut avoir de temps en temps le film de MacDonald, en privilégiant une efficacité loin d’être désagréable.

Le second film auquel peut nous faire penser 127 Heures est Gerry, de Gus Van Sant, inspiré lui aussi d’une histoire vraie, celle de deux amis randonneurs qui se perdent malencontreusement dans l’immensité d’un désert nord-américain.

Ici, c’est beaucoup plus par différenciation que l’on rapprocherait les deux films même si Boyle se plaît parfois à citer son illustre prédécesseur (les nuages, la scène du double perché sur l’énorme rocher, etc.) Si les deux cinéastes font le choix de la fiction, leur traitement y est diamétralement opposé. La principale crainte de Boyle est cet ennui, ce vide, cette confrontation à soi-même au milieu de nulle part, alors qu’il est indéniable que c’était bien sûr ce qui intéressait au plus haut point Van Sant. Ainsi, là où dans 127 Heures le spectateur est diverti à tout-va pour (peut-être) lui éviter de trop réfléchir, dans Gerry, c’est bien cette absence d’action cinématographiquement concrète qui le guide dans une réflexion qu’il est obligé de faire. Les deux films n’ont pas le même but avoué, et leurs visées diffèrent. Même si l’on peut apprécier les deux métrages à leur propre échelle, il est pourtant à parier que si le sujet intéresse, les déçus de Gerry se plairont face à 127 Heures, et inversement.

A bras ouverts.

Ce qu’il y a au final de très efficace dans ces 127 Heures, c’est donc ce tout, à terme très profitable même si inégale. Comme pour True Grit, des frères Coen, qui sort le même jour (voir http://www.discordance.fr/true-grit-il-etait-une-fois-le-duc-27802), s’il peut être quelque peu décevant sur certains points, il n’en reste sans être un grand film un excellent divertissement, intelligent, pertinent et jouissif. Un film à recommander (sans pour autant mettre son bras à couper).

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127 Hours

Réalisé par Danny Boyle
Avec James Franco, Amber Tamblyn, Kate Mara, Clémence Poésy
Durée : 1h34
D’après l’autobiographie d’Aron Ralston « Between a Rock and a Hard Place »

6 nominations aux Oscars 2011 (Meilleur film, meilleur acteur, meilleure adaptation, meilleure musique, meilleure chanson, meilleur montage)

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

2 commentaires

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  1. 1
    Samuel Cogrenne
    le Jeudi 24 février 2011
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Personnellement je me retrouve tout à fait dans cette critique.

    « Au final, 127 Heures semble être plus l’histoire d’un type qui fait une introspection forcée que celle d’un alpiniste coincé et forcé de s’amputer pour survivre. »
    Exactement! Mais on ne peut pas lui en tenir trop rigueur non plus, on ne veut pas un Into the Wild bis ou un Buried au soleil. Après le choix d’ultra-fictionnaliser le tout est discutable, mais James Franco relève vraiment le défi et le niveau du film.

    La mise en parallèle avec La Mort Suspendue et Gerry est très intéressante, particulièrement avec le film de Van Sant en fait. Les deux films pourraient en effet se faire écho. (et puis drôle de savoir que Franco est fan de Van Sant http://www.criterion.com/explore/63-james-francos-top-10 « Gus is the best »)

    Et puis la scène du Talk Show, elle éclipse totalement la scène de l’amputation. C’est LA scène clé du film.

    Mention à ton approche médicale: « une amputation sans anesthésie a la lourde réputation de n’être jamais agréable » Hahaha! Indeed!

    Bref, excellente analyse.

  2. 2
    Laure
    le Jeudi 24 février 2011
    Laure a écrit :

    Chroique inspirée et culturante :) Bravo et merci pour l’avis pertinent.

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