THE ARTIST : À la recherche du cinéma perdu

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Le berceau de la vie cinématographique, où le silence était d’or et la parole, pas encore sur argentique. On ne peut aller à l’encontre de l’évolution, et le 7e art en a connu et en connaît encore à l’heure actuelle. On parle beaucoup de la 3D, mais le plus grand bouleversement reste le passage de la pellicule au numérique. Quelle sera la prochaine étape ? Il ne faut jamais oublier d’où l’on vient et déclarer son amour pour une époque à des années lumières se montre comme étant une tâche des plus honorables. Petit tour d’horizon de quelques références et inspirations du nouveau long-métrage de Michel Hazanavicius.

Avant de commencer, il est essentiel de préciser que The Artist est loin de se réduire à une accumulation de références. Il a sa propre vie, respirant simplement l’air d’une autre époque, un souffle qui a traversé des décennies sans perdre de sa valeur. Le film de Michel Hazanavicius s’apparente à entrer dans un vieux grenier avec une âme d’enfant, et espérer trouver un trésor du passé. Un voyage dans le temps pour prendre conscience d’un certain héritage. Mais quel héritage ?

« Ce qui compte, ce n’est pas d’où vous prenez les choses — mais où vous les amenez. »
Jean-Luc Godard.

Silence, on y retourne !

Image de L’action de la première scène du film se situe en 1927. Année de sortie du premier film parlant (ou du moins considéré comme tel) : The Jazz Singer. Aussi médiocre soit le film d’Alan Crosland, il reste révolutionnaire et enfonce définitivement le clou du son au cinéma. L’industrie cinématographique se remet dès lors en question et le public veut entendre les acteurs. Paradoxalement, la même année, comme les témoins d’une ère qui n’est pas encore prête à offrir son chant du cygne, sortent deux chefs-d’œuvre du 7e art, tous deux produits par William Fox : Sunrise : A Song of Two Humans de F.W. Murnau et Seventh Heaven de Frank Borzage. Ce dernier a été quelque peu oublié alors que le premier reste encore dans l’esprit de bien des cinéphiles comme le plus grand film de l’histoire du cinéma, et à raison. Sunrise (L’Aurore en VF) est un bijou inestimable. Pourtant, le grand public retient surtout de cette ère la légèreté et le comique burlesque, de l’arroseur arrosé aux tartes à la crème. Parlez du muet à l’heure actuelle, et le nom de Charlie Chaplin sera probablement le premier à sortir, et parfois le seul. Non, le muet ne se résume pas aux chefs-d’œuvre comico-dramatiques de Charlot ou encore au génie des gags éclair de Buster Keaton. Le muet, c’est aussi Murnau, Borzage, Griffith, Dreyer, Sjöström, L’Herbier, von Sternberg, etc. Des réalisateurs ayant élevé le cinéma au rang d’art à part entière, au même titre que la peinture ou la musique. Depuis sa création, le cinéma a mis des années à être pris au sérieux, à construire sa grammaire, son vocabulaire, un art ayant appris à s’exprimer avant de parler. Et il y a ces œuvres majeures se démarquant dans ce paysage silencieux, telles que Le Cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene et Metropolis (1927) de Fritz Lang, symboles de l’expressionnisme allemand, ou encore Le Cuirassé Potemkine (1925), porteur des théories de montage d’Eiseinstein. Ainsi, faire de nos jours un film muet, en noir et blanc et en 1.33, c’est tenir compte d’un bagage important. Au-delà du défi de la forme, le défi du fond reste conséquent si ce n’est plus grand encore, en ce sens, offrir une véritable histoire, sans se noyer dans les références ou frôler le pastiche, ce que nous étions en droit d’appréhender après les précédents films d’Hazanavicius, les OSS 117, pastiches aussi brillants qu’assumés.

Heureux puis damné(s) : du côté d’Hollywoodland

Le paradoxe de The Artist vient du fait que les inspirations les plus ostentatoires, soient issues du parlant, en ce sens A Star Is Born (1937) de William A. Wellman et le monument Singin’ in the Rain (1952) de Stanley Donen et Gene Kelly. Dans le film de Wellman, nous suivons l’ascension d’une jeune actrice interprétée par Janet Gaynor, parallèlement au déclin d’un prestigieux acteur à qui la jeune femme doit tout, Norman Maine, devenu alcoolique et suicidaire. Dans ce film, il n’y est pas question du muet, ni du parlant comme c’est le cas dans la comédie musicale où même The Jazz Singer est explicitement cité. Aussi, nous retrouvons dans The Artist la noirceur du premier et la bonne humeur dansante du second. Michel Hazanavicius impose ainsi d’emblée une ambition plus vaste que celle d’honorer le muet, il veut crier une déclaration d’amour au cinéma, particulièrement au cinéma américain. En effet, nourri par celui-ci, Hazanavicius se penche sur une certaine schizophrénie du cinéma : l’art et l’industrie. L’exploration des deux visages d’Hollywood, déjà très présente dans A Star Is Born, n’est surtout pas sans rappeler le cynique Sunset Blvd. (1950) de Billy Wilder et sa figure emblématique : Norma Desmond, interprétée par Gloria Swanson. Bien que The Artist aborde la chose avec amour et nostalgie, il n’en met pas moins de côté la dimension « monstrueuse » qu’Hollywood représente, un monstre cruel dévorant les âmes, où l’oubli est comme une mort de l’être. Le passage du succès au déclin est devenu un des thèmes récurrents au sein des films traitant d’Hollywood. À l’instar de Norma Desmond et de Norman Maine, George Valentin, le personnage de Jean Dujardin, devient un être du passé. Les choses sont allées vite, si vite qu’il n’a pas eu le temps de se poser de questions. Son succès le hante comme une folie, l’espoir de retrouver les studios s’apparente à un désir irrationnel et la volonté de mourir n’est jamais loin.

Image de Dans le fond, il y a du Norma Desmond et surtout beaucoup de Norman Maine dans le personnage de George Valentin, mais à l’inverse d’eux, sa chute s’accompagne de la perte du confort matériel. Valentin ne garde pas sa grande demeure, il se retrouve dans une résidence des plus modestes avec un lit escamotable, qui n’est pas sans faire écho au bouleversant The Crowd (1928) de King Vidor. Dans la forme, l’acteur n’est pas sans rappeler John Gilbert ou même Errol Flynn, mais il est surtout une réminiscence de Douglas Fairbanks, célèbre entre autres pour son interprétation de Zorro dans la première adaptation cinématographique du justicier : The Mark of Zorro en 1920. Aussi, n’est-ce pas un hasard si nous voyons Valentin dans le rôle du prestigieux personnage, lorsqu’il se replonge dans les bobines marquées du sceau de sa gloire révolue, et l’occasion pour le réalisateur de dévoiler un autre visage du muet : celui du divertissement à une époque où les films étaient tournés à une cadence de 16 à 18 images par seconde (avant de passer à 20 et 24).

Tendre est le muet

À l’instar des clins d’œil de Peppy Miller au public, The Artist en fait à Frank Borzage, qui comme Murnau, transparaît comme l’influence la plus logique. Le film dans lequel joue Peppy Miller, interprétée par Bérénice Bejo, se nomme Guardian Angel, rappelant une des œuvres majeures de 1928 : Street Angel. Cependant, la référence n’est pas gratuite, car son personnage se comporte véritablement comme un ange gardien, veillant discrètement sur cet homme déchu. On notera également cette séquence où le personnage de Jean Dujardin manque de se faire percuter par une voiture. En arrière-plan, on peut voir le nom « Lonely Star ». Là où Guardian Angel s’apparentait à Street Angel, ici on ne peut que penser à Lucky Star (1929), autre film de Borzage mettant lui aussi en vedette le célèbre couple Janet Gaynor/Charles Farrell. La référence, encore une fois, colle à cette scène et à l’état de solitude dans lequel se trouve George Valentin (et quand bien même il a son fidèle Uggy).

Et puis, le film offre cette magnifique scène de la veste dans la loge. Cette dernière nous renvoie à une séquence similaire dans l’appartement de Seventh Heaven (L’Heure Suprême en VF) durant laquelle Diane (Janet Gaynor) répare la veste de Chico (Charles Farrell) avant de se glisser dans les bras du vêtement. Les deux scènes parviennent à montrer l’amour éprouvé d’une femme pour un homme, mais aussi le caractère profond du personnage. Là où Diane est une romantique naïve, Peppy se montre plus espiègle en se mettant une main aux fesses, montrant ainsi sa conscience du jeu de tendresse auquel elle se livre. Les références, aussi évidentes soient-elles, conservent une logique au sein de l’histoire. Elles viennent se greffer en osmose avec l’histoire et ses personnages. Et c’est en cela la qualité du film, ni pastiche, ni patchwork et plus qu’un simple exercice de style ou un hommage. Les références n’enferment pas le film, celui-ci sait s’en libérer quand il faut, afin de privilégier ce qu’il veut raconter.

Accordez-moi ce mélo

Image de On ne raconte rien de mieux sans paroles qu’une histoire d’amour. Les plus beaux trésors issus du cinéma muet, hormis ses comédies, sont des mélodrames. Ces histoires d’amour racontées de la façon la plus simple qui soit devenant de grands films au pouvoir intemporel. Alors que l’ouverture du film nous renvoie à Spione (1928) de Fritz Lang, le réalisateur tend à privilégier la légèreté dans ce qui a trait aux films dans le film. Les longs-métrages dans lesquels joue Valentin sont des films d’aventure, de purs produits de divertissement, là où Peppy Miller joue dans des films plus contemporains à tendance romantique. Ces choix montrent l’écart entre les deux personnages, mais aussi l’écart entre les films et le film qu’est The Artist : un mélodrame, dans la grande tradition de l’époque. Mais au final, tout tourne autour de George Valentin et de Peppy Miller, c’est avant tout d’eux dont on veut nous parler. Le reste n’est que contexte et obstacles, le passage du muet au parlant comme le point déterminant de la chute de l’un et de l’élévation de l’autre. Hazanavicius ne cesse tout au long du film de jouer sur la symétrie. Cette scène où le public se retrouve face au public du film de Valentin offre un effet de miroir représentatif de cette réalisation. Le cinéaste tend à remettre le spectateur face à lui-même et à ce qui le touche. Il vise le cœur du public en racontant une histoire où il n’est question que d’amour : amour entre deux êtres et amour du cinéma. Tout fonctionne en double, à l’image des facettes art/industrie du même visage hollywoodien.

Devoir de mémoire : L’émotion retrouvée

The Artist est un film nostalgique ne se réduisant donc pas au simple hommage. Il nous permet de retrouver et surtout de réfléchir sur un cinéma de l’émotion. Le film devient alors le vecteur d’un écho lointain qui ne s’est jamais éteint. Aussi, à travers le dispositif de l’époque, Hazanavicius impose un devoir de mémoire vers une manière de raconter une histoire, simplement avec des images. Il y a, par exemple dans la première partie du long-métrage, cette scène à « trois dimensions » entre George Valentin et son épouse. Il y a ce qu’on voit : les personnages partageant plusieurs petits déjeuners sans communiquer. Nous avons également la citation la plus éloquente du film, en ce sens, Citizen Kane d’Orson Welles. Pour finir, on peut voir en arrière-plan, deux statues de plus en plus éloignées l’une de l’autre, et ce, à chaque nouveau plan. Ce jeu avec les objets, pour symboliser la distance se creusant entre deux personnages, peut sembler des plus anodins ou même facile, pourtant c’est ce en quoi le film se montre brillant, à l’instar de symboliser le passage de l’anonymat à la célébrité pour Peppy avec des rôles au générique ou encore avec des maquilleuses. Le langage cinématographique est une langue d’image avant d’être une langue de parole. Et en ôtant la parole, on ne voit plus que l’essentiel des choses et surtout des sentiments. En résultent une pureté et une noblesse des plus magiques. La technologie avance chaque jour, mais au fond, l’être humain, le spectateur reste le même. Michel Hazanavicius touche la mémoire du spectateur, la mémoire du cinéphile et la mémoire du cinéma. Son film, The Artist, nous fait lever les yeux vers un ciel d’étoiles mortes, mais dont la lumière nous parvient encore, depuis l’infini des années 10 et 20.

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The Artist (2011)

Réalisation et scénario: Michel Hazanavicius

Image: Guillaume Shiffman

Montage: Anne-Sophie Bion

Musique: Ludovic Bource

Interprétation: Jean Dujardin, Bérénice Bejo, John Goodman, James Cromwell, Penelope Ann Miller, Missi Pyle et Malcolm McDowell.

Distribution: Warner Bros. France.

Durée: 100 minutes (1h40)

Distinction:
2011: Prix d’interprétation masculine pour Jean Dujardin (prix qu’il décida de partager avec Bérénice Bejo)
2011: Palme dog pour Uggy (Jack de son vrai nom)

A propos de l'auteur

Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

11 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 15 octobre 2011
    Fabien RUIZ a écrit :

    Quel bel article ! Quelle brillante analyse ! Bravo.

  2. 2
    Samuel Cogrenne
    le Samedi 15 octobre 2011
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Merci beaucoup Fabien.

  3. 3
    le Samedi 15 octobre 2011
    Miles a écrit :

    Superbe Analyse, article passionnant et éclairant, comme on aimerait en avoir plus souvent dans la presse : Enrichissant, explicatif, simple et animant notre curiosité, cet article est à l’image du film : il donne envie d’aller le voir et de chercher derrière ce qui s’y trouve ….

  4. 4
    Samuel Cogrenne
    le Samedi 15 octobre 2011
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Je te remercie Miles. C’est vrai qu’avec l’intense couverture médiatique du film, il aurait été dommage de suivre le fil de la promo alors qu’il y a bien plus à dire sur ce bijou. En tout cas, ton commentaire me fait extrêmement plaisir.

  5. 5
    le Jeudi 27 octobre 2011
    princécranoir a écrit :

    Bien beau film et une mine de références qui n’ont pas échappé à votre regard éclairé. Je salue l’artiste au clavier.

  6. 6
    Samuel Cogrenne
    le Vendredi 28 octobre 2011
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Merci princécranoir (vraiment cool ce nom!) et puis venant de quelqu’un qui a un site comme le tien, ça fait grave plaisir! Je suis certain que bien des références m’ont échappé. Après, mon souhait est que ça donne envie aux gens de (re)voir ces grands films comme tous les Murnau et puis quelques Borzage… En fait, d’approfondir la magie du muet, tout simplement.

  7. 7
    le Mercredi 2 novembre 2011
    marie a écrit :

    pourquoi la chance ce detourne – t elle de George valentin ?
    - Sur le plan profesionnel ?
    - Sur le plan sentimental ?

  8. 8
    Samuel Cogrenne
    le Jeudi 3 novembre 2011
    Samuel Cogrenne a écrit :

    @Marie: Selon moi, il n’est aucunement question de chance, mais des conséquences d’une décision. Le monde bouge, l’industrie du cinéma (et donc du divertissement) évolue, mais Valentin refuse de suivre le mouvement. Ce biais de statu quo l’entraîne vers l’abîme. Son orgueil et sa fierté ne viennent pas arranger les choses. Son refus de parler (professionnel) et de communiquer (personnel) ne peut que l’amener à se détruire, s’enfermant dans une nostalgie malsaine menant à un face-à-face avec une gloire révolue.

    Aussi tragique soit-il, George Valentin représente le muet et ces individus qui du jour au lendemain ont vu leur carrière/vie bouleversée. Des gens comme Buster Keaton sombrant dans l’alcoolisme et la dépression (même si là, l’exemple n’est pas parfait la faute première étant celle de la MGM, Keaton étant impatient de passer au parlant), alors que Peppy représente un présent qui ne regarde en arrière qu’avec mépris et condescendance (lors de l’interview au restaurant). Pourtant, on tient à démontrer que le muet a été une période-clé dans la construction d’un art dont l’une des quêtes est celle de l’émotion. Le come-back, cette collaboration à la fin peut être vu comme une réconciliation entre le muet et le parlant. Mais à aucun moment, il n’est question de chance. Peut-être tout simplement de destin. Destins croisés de personnages. Destin du cinéma.

  9. 9
    Melissandre L.
    le Jeudi 10 novembre 2011
    Melissandre L. a écrit :

    Que Télérama encense un film ne me donnera pas forcément envie d’y aller, mais s’il s’agit de Samuel Cogrenne, c’est autre chose…

  10. 10
    le Samedi 25 février 2012
    Gaël a écrit :

    Et comment ne pas penser à la somptueuse Ginger Rogers pour la scène finale :)

    http://www.youtube.com/watch?v=mxPgplMujzQ

    Merci,
    G

  11. 11
    Samuel Cogrenne
    le Samedi 25 février 2012
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Excellent ajout, Gaël! Merci à toi.

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