Robert Mitchum est mort, le cinéma français renaît

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Qu'advient-il donc quand deux français essaient de faire un film américain? Eh bien, un film plutôt réjouissant.

Attention, quand on vous dit film américain… Robert Mitchum est mort reste un « film français » au sens juridique (enfin, plutôt un film européen fédéral, puisqu’il s’agit d’une coproduction franco-belgo-norvégeo-polonaise), mais au sens générique, ce n’en est pas un du tout. Ouf. Olivier Babinet et Fred Kihn, visiblement passionés de culture fifties américaine, de rockabilly, de séries B – et de Robert Mitchum, donc – ont essayé de transposer ces clichés cinéphiles aux paysages du vieux monde. La première question qu’ils se sont posée : qu’est-ce qui, en Europe, pourrait faire pendant à la Route 66, topos du road movie ? La réponse qu’ils proposent surprend un peu, mais ne fonctionne pas si mal que ça : une route qui partirait de France, et irait… jusqu’au cercle polaire arctique. Dans un autre style que Klapisch avec L’Auberge espagnole et sa suite Les Poupées russes, Robert Mitchum est mort pose donc l’Europe comme lieu cinématographique cohérent, espace fédéral unifié qui transforme le vieux monde divisé en Etats-Unis d’Europe. La façon dont le cinéma européen est produit aujourd’hui le prouvait déjà (avec de nombreux programmes de financements communautaires, donc ce film-ci est un exemple), mais peu de films, curieusement, le montraient, en faisaient un point de départ.

Et les héros ? Des personnages de bande dessinée, des pieds nickelés pathétiques, merveilleusement incarnés par de vraies gueules de cinéma. On suit les pérégrinations de Franky, acteur raté et dépressif, et de son agent Arsène, ancien guitariste de rock’n'roll dans un groupe alsacien, vers un festival de cinéma norvégien où ils ont l’espoir de rencontrer leur réalisateur fétiche, sur le point de tourner, justement, un « film américain », dans lequel Arsène espère faire embaucher Franky. Caché dans leur coffre, un troisième larron, Douglas, lui aussi musicien semblant sortir directement d’un vinyle oublié, les accompagne on ne sait trop pourquoi avec sa sagesse silencieuse. Et tout au long du voyage, des rencontres, quelques femmes fatales, et des séquences hallucinées sous somnifères. C’est Olivier Gourmet, impeccable comme toujours, qui donne corps à Arsène l’alsacien, frustré par ses échecs et jusqu’au boutiste lorsqu’il traîne un Franky mollasson pas toujours facile à gérer. Les autres comédiens sont moins connus, mais vraiment bien choisis : Bakary Sangaré, ancien sans-papier, aujourd’hui sociétaire de la comédie française, campe un Douglas à la banane fifties et aux lunettes noires, pince-sans-rire et assez inoubliable. Et pour Franky, les réalisateurs sont allés dégoter Pablo Nicomedes, gueule cassée et gracieuse à la fois, qu’on avait pu découvrir dans un précédent court-métrage d’Olivier Babinet, C’est plutôt genre Johnny Walker – lequel contenait déjà en germe beaucoup des thèmes du film, errance, psychotropes, et paysages urbains.

Alors, oui, on est bien dans un film comique; et pourtant, peu de vraies tranches de rire, plus un amusement discret et un peu triste. « Mélancomique », disent les réalisateurs, et le mot est plutôt bien trouvé. Les deux compères, c’est notable, se sont rencontrés à Canal +, alors qu’ils travaillaient tous les deux sur la série Le Bidule (ceux qui ne connaissent pas, ça vaut le coup d’oeil). De là à dire que Robert Mitchum est mort respire l’esprit Canal + de la grande époque, il n’y a qu’un pas qu’on ne franchira qu’avec prudence ; puisque, première chose, le film est bien un film de cinéma et même un beau film de cinéma, plus joli à regarder qu’une série sur une télé – Fred Kihn est photographe au départ, et les lumières de Robert Mitchum, très travaillées, très évocatrices aussi, sont superbes. Mais c’est vrai qu’il évoque plus les délires de Gustave Kervern que les derniers Prix Jean Vigo.

C’est aussi, et le titre l’annonçait déjà, un film sur la désillusion – l’âge d’or d’Hollywood est terminé et le rock’n'roll est devenu un truc de musée. Mais sur ce thème, justement, Babinet et Kihn font un film assez novateur, plein de promesses d’avenir : des comédiens qu’on espère bien revoir, une Europe de cinéma en train de naître sous nos yeux éblouis, et un sacré bol d’air pour le cinéma français.

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Date de sortie cinéma : 13 avril 2011

Réalisé par Olivier Babinet, Fred Kihn
Avec Olivier Gourmet, Pablo Nicomedes, Bakary Sangare, …

Long-métrage français , belge , polonais , norvégien. Genre : comédie , drame
Durée : 01h31min
Année de production : 2010

A propos de l'auteur

Image de : Live from Paris

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