Route Irish – La mort à Bagdad

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Récit brutal et sans concession de la quête d'un mercenaire écossais pris dans ses souvenirs d'Irak.

Image de Route Irish Ken Loach Ken Loach, tous les ans ou presque, livre un film sombre, avec la même constance que met Woody Allen à fournir une comédie légère. Chez l’un comme chez l’autre, il y a des hauts et des bas, et Route Irish n’est certainement pas le meilleur film de l’anglais révolté. Pourtant, son premier mérite est d’exister : Loach est capable de faire les films que personne n’a envie de faire, de dire ce que personne n’a envie de savoir.

Il a atteint une telle maîtrise dans l’écriture, dans la direction d’acteur, que ces qualités-là paraissent acquises quand on va voir un de ses opus ; cela ferait presque oublier combien il est rare de voir des films à la fois d’une grande humilité et d’une grande humanité. Qui, aujourd’hui, sait faire des films « de gauche » sans la condescendance de l’intellectuel s’opposant à l’anti-intellectualiste au populaire ? Kechiche, Ameur Zaïmèche certainement, Doillon parfois, qui d’autre ? En France en tout cas, c’est la chronique sociale vue d’en haut qui domine. Et outre-Manche, où le cinéma va globalement assez mal, il  faut des vieux routards comme Loach pour s’atteler aux questions de classes. Celles-ci semblent en effet être inscrites de manière figée dans une société conservatrice, mais n’intéresser pas grand monde. Après tout, on est passé du socialisme à la social-démocratie et tout cela n’est plus du tout pertinent… or is it?

Le sujet auquel Loach s’attaque cette fois est la guerre d’Irak et plus précisément, les mercenaires payés une fortune par des sociétés de sécurité privées pour combler le manque de vocations militaires. Des hommes surentraînés, désireux de se faire beaucoup d’argent très vite, des entrepreneurs ravis de s’en mettre plein les poches avec ce nouveau business, des gouvernements trop heureux de recourir à leurs services : la guerre est sous-traitée. Et donc, les armées moins directement concernées, en particulier en cas de bavures…

C’est d’ailleurs autour d’une bavure que le film se construit, comme un thriller: un ancien samouraï enquête sur la mort d’un ami qu’il avait traîné avec lui au front en lui parlant d’argent facile. Il est de plus en plus convaincu qu’on lui cache la vérité, et sondant les bourreaux, il finit par torturer lui aussi pour entendre ce qu’il veut entendre…

Loin de tout manichéisme, on a droit au portrait sans concession d’un système de violence, dont on devine qu’il sert en partie aux pays occidentaux à recycler leurs cinglés, ceux incapables de réguler leurs pulsions. Au moins, à Bagdad, ils peuvent y laisser libre cours, tuer, violer. De loin, les acteurs de ce système contemplent l’Irak avec un cynisme abusé (« Le futur, c’est le Darfour« , entend-on dire un salopard en costard qui dirige une de ses étranges sociétés de vigiles améliorés), tandis que de près, les pauvres d’Occident venus s’enrichir à l’Est deviennent pur instinct de survie, et dans un état de panique permanente, ne contrôlent plus ce qu’ils font et ne se demandent jamais pourquoi ils le font.

Le marxisme n’est plus à la mode, mais Ken Loach, s’il semble avoir perdu l’espoir de changer le monde avec ses films, rappelle incessamment une vérité évidente : le monde est gouverné par des rapports de domination : Nord / Sud, riches / pauvres, dont l’intrication est parfois explosive.

Le gros du film se passe en Écosse, dans une société de classe moyenne appauvrie, dont on comprend qu’elle ait pu rêver d’Irak comme on rêvait autrefois de l’Eldorado. Qui sont les soldats noirs de Khadafi, sinon la transposition africaine de cette situation ubuesque ? Et rien n’est simple dans le carnage, puisque la folie meurtrière y côtoie les aspirations d’un bon père de famille, que les bourreaux sont parfois victimes et inversement.

Les anti-héros de Loach aiment des femmes, tuent des étrangers, vengent leurs frères, forgent des amitiés plus fortes que tout, désirent et torturent : la guerre, un condensé de la nature humaine. Autrefois, on pouvait sortir de ses premiers films avec un petit peu d’espoir : rappelons-nous comment la noirceur du très beau Kes était contrebalancée par ses plans bucoliques, respirant l’innocence. Ici, on est dans une descente aux enfers qui rappelle Sweet Sixteen – jusqu’à nouvel ordre son dernier grand film – tout se termine dans une mer infinie et noire, dont la contemplation n’apporte nul apaisement, juste le sentiment d’une débâcle sublime devant laquelle l’homme est petit, laid et impuissant.

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Sortie le 16 mars 2011

Réalisé par Ken Loach
Avec Mark Womack, Andrea Lowe, John Bishop

A propos de l'auteur

Image de : Live from Paris

2 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 21 mars 2011
    Scarlett a écrit :

    Enfin, un film qui parle du problème des mercenaires! J’ai trouvé que le film était bien fait, c’est réel, l’histoire est originale et la touche britannique a completé le tout.

    Par contre, je veux vous souligner que ce film se passe à Liverpool, qui est en angleterre, et plus ou moins tous les acteurs viennent de Liverpool, pas d’Ecosse.

  2. 2
    le Lundi 21 mars 2011
    Salomé Hocht a écrit :

    Tout à fait zexact, c’est l’accent qui m’a misled.

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