Une Polisse, des Polices : la fiction documentée de Maiwenn remporte son pari

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Une faute d’orthographe pour un titre enfantin, c’est déjà l’impression d’un film atypique qui s’offre à nous. Pour son troisième film, Polisse, Maïwenn nous plonge dans le quotidien d’une brigade de protection des mineurs pour livrer une peinture édifiante sur la société et les gens qui la composent. Un miroir pour certains, un collage impressionnant pour d’autres, un très beau film pour tous. Polisse s’impose comme un film pluriel qui ne peut pas laisser indifférent. Auréolé d’un Prix du Jury à Cannes cette année, Polisse est une belle fresque, un feu d’artifice d’émotions !

Image de Polisse affiche Le quotidien des policiers de la BPM (Brigade de Protection des Mineurs), ce sont les gardes à vue de pédophiles, les arrestations de pickpockets mineurs mais aussi la pause déjeuner où l’on se raconte ses problèmes de couple ; ce sont les auditions de parents maltraitants, les dépositions des enfants, les dérives de la sexualité chez les adolescents, mais aussi la solidarité entre collègues et les fous rires incontrôlables dans les moments les plus impensables ; c’est savoir que le pire existe, et tenter de faire avec… Comment ces policiers parviennent-ils à trouver l’équilibre entre leurs vies privées et la réalité à laquelle ils sont confrontés, tous les jours ?

Maïwenn incarne une photographe mandatée par le Ministère, et dont les clichés témoigneront de ce quotidien. Elle est l’artiste derrière la caméra, mais aussi devant, derrière un autre objectif. Elle s’efface alors au profit de ce quotidien qui nous est raconté. Non sans brio.

Un projet de cinéma sur un sujet peu commode

Au début de cette belle aventure que fût Polisse, un documentaire sur la Brigade des Mineurs (BPM). Maïwenn se passionne alors pour un sujet atypique et peu exploité dans le cinéma, malgré tous les films sur la police en France ou à l’étranger. Elle a donc commencé à écrire le script du futur Polisse, avant d’être rejointe par Emmanuelle Bercot (qui joue également dans le film). Cette dernière qui était à la base présente pour conseiller la jeune réalisatrice, va finir par écrire elle aussi dans le scénario.

Sur un tel sujet, une documentation forte et précise était obligatoire afin d’apparaître un minimum crédible à l’écran. Maïwenn a effectué un stage d’un mois dans une BPM (à l’instar de son personnage qui est photographe dans le film, mais qui regarde, lui aussi). Son regard extérieur lui a permis de raconter des histoires vécues pour les retranscrire à l’écran (comme celle de la maman qui masturbe son bébé pour le calmer). Les acteurs ont eux aussi effectué une semaine de préparation intensive à la réalité de la BPM, le métier, son rôle, sa terminologie, sa psychologie, ses vérités. On ne peut évidemment être en quelques jours formé au quotidien d’une brigade, mais le minimum syndical semble être présent.

Polisse prend très largement des airs de documentaire. Un cinéma qui révèle encore un peu plus l’identité de Maïwenn. Elle avait déjà tourné caméra au point pour Pardonnez-moi en 2006, avant de mettre sur pied un faux-documentaire dans Le Bal des actrices en 2009, avec des femmes filmées en solo, soit dit-en passant. Pour Polisse, elle s’imprègne très clairement du documentaire dans la construction technique (le son, les prises de vues et cadres) et la mise en place des histoires, mais filme plus sous l’angle du groupe.

Une Polisse qui joue sur toutes les émotions

Polisse s’apparente à une sorte de patchwork. Une multitude d’histoires différentes, avec des protagonistes venus de tous les horizons pour n’oublier personne. Le tout bien collé, avec pour but de suivre le quotidien de la brigade. Les histoires en restent aux faits, la violence se cantonne aux mots. On en saura ensuite pas plus sur les issues de ces histoires, ni sur les personnages qui en sont les acteurs.

Polisse est clairement un film où il a fallu insérer un maximum de situations dans un temps très restreint. Le film pourrait durer trois heures, on aurait certes la sensation de répétition, mais le rythme serait toujours le même, trépidant et passionnant. On égrène toutes les situations : le père pédophile amoureux de sa fille, celui qui est protégé par la hiérarchie, le prof de gym trop proche d’un petit, la jeune adolescente qui se dénude en webcam, celle contrainte à la fellation pour récupérer son téléphone (qui vaut d’ailleurs un fou rire mémorable), la mère sans-abris qui abandonne son enfant, les clandestins roumains qui volent… Ce patchwork d’histoires et de personnages qu’est Polisse n’est qu’un prétexte pour raconter le quotidien de la BPM. Il s’agit bien là d’un hommage à ces personnes qui écoutent le malheur sous tous ses angles.

Parfois réducteur dans quelques histoires, Polisse n’évite pas les clichés sur la nouvelle génération et ne cerne pas forcément toutes les difficultés voulues. La preuve lorsqu’une jeune métisse est mise devant le fait accompli qu’il ne faut pas se dénuder ouvertement sur un skyblog. A cela elle répond : « mais aujourd’hui, ça a changé, à 14 ans on suce des bites et on baise ». Une généralité qui n’est pas une réalité, y compris dans la cité, lieu de fantasme pour les films coup de poing aujourd’hui (Tête de Turc en était un bon exemple récemment). L’avantage du format patchwork, c’est que ce genre de détail passe inaperçu lorsqu’on regarde l’ensemble.

Au risque de paraître abrupt dans ses cassures, Polisse dispose d’un montage fourre-tout, mais habilement effectué. On passe alors d’une émotion à une autre, du rire aux larmes en un clin d’œil. Il y a une sorte d’ambiance assez prévisible, qui monte crescendo. On sent une tension qui s’installe, de l’énervement, des joies et des peines, des coups de gueule violents. Plutôt que d’enchaîner les histoires forcément touchantes chez le spectateur, on y préfère les émotions de ces brigadiers. Les histoires sont quant à elles des illustrations du malheur, des difficultés sociales. Polisse n’évite pas les discours engagés, notamment sur la politique de Sarkozy en matière de sécurité et son soutien indéfectible à la Police française. S’il y a bien débat, on se demande si celui-ci a bien lieu d’être dans ce film. Là encore, il s’agit d’un quotidien à filmer, et ce genre de discussion en fait partie.

Si le portrait de cette « brigade des biberons », comme elle est surnommée dans le jargon professionnel, est aussi édifiant, c’est aussi grâce aux acteurs. Ces derniers réussissent à s’emparer des personnages écrits avec une précision d’orfèvre. Psychologiquement, ce sont des rôles difficiles à s’emparer, et il ne fallait pas en faire plus, ne pas jouer la carte du paraître. On ressent particulièrement ce travail sur les personnages chez Karin Viard et Marina Foïs, dont les personnages sont centraux. On assiste à un tableau des personnages, tous avec des traits différents (on a bien dit ‘patchwork’), de l’intello de la brigade (Jérémie Elkaïm) à l’incarnation de la musulmane moderne (Naidra Ayadi). Le plus fort reste bien évidemment Joey Starr, celui qui exprime le plus ses émotions, avec un rôle écrit pour lui, engagé et prenant.

L’importance de la musique

Pour la bande originale, Maïwenn a fait appel à un oscarisé : Stephen Warbeck (pour Shakespeare in Love). On doit également à ce compositeur la bande son de Deux Frères (Jean-Jacques Annaud, 2004), Goal II La Consécration (Jaume Collet-Serra, 2007) ou encore Killing Bono (Nick Hamm, 2011). Autant dire que les champs d’action du compositeur britannique sont larges. Mais c’est après avoir vu Un balcon sur la mer de Nicole Garcia, que la réalisatrice impose son choix. Pour elle, la musique de Polisse se doit d’être « dans des tonalités orientales, ethniques et très aériennes, sans pour autant sur-souligner les émotions ».

Il y a dans l’OST de Polisse la volonté de créer une sorte de fossé entre la musique utilisée et la gravité du sujet. Dès le premier titre, c’est chose confirmée ! En effet, c’est Anne Germain et sa fameuse Ile aux Enfants, titre des bambins par excellence, qui ouvre le film. L’oriental et la douceur des cordes jaillissent ensuite, lors de la scène des Roumains. L’empreinte Warbeck est posée.

Image de Stephen Warbeck - Bande originale de Polisse Pourtant celle-ci est en totale rupture avec les musiques additionnelles qui peuplent le film. Warbeck compose une musique douce, émotionnellement très portée. A cela sont rajoutés d’autres musiques, qui apportent un décalage avec la réalité. Elles semblent une sorte d’exutoire à ce quotidien face au malheur. On citera par exemple des titres comme Baby I’m Yours (de Breakbot ft. Irfane), et Blanket – Raw Deal remix (d’Urban Species ft Imogen Heap). Mention particulière à Stand On The Word de Keedz, qui a un rôle central lors d’une scène dans un club, où le groupe de la brigade au complet se lâche en danse sur ce titre. L’utilisation de ce titre est l’illustration d’une bande originale qui veut brasser les genres et les émotions. L’image et l’interprétation des acteurs dans la dureté des situations ne sont pas les seuls ingrédients d’un bon film…

Bande-annonce du film

Polisse – bande-annonce

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Le site officiel du film

Film en salles à compter du 19 octobre 2011.

Bande-originale Les Productions du Trésor / Sony.

A propos de l'auteur

Image de : Christopher (ou Cine-emotions dans le sévère monde de la critique), encore étudiant en Histoire Culturelle et Sociale, prépare actuellement son mémoire sur le rock britannique. D'ailleurs il est un amateur de musique rock, le genre qui envoie et qui en même touche au plus profond, de Muse à Marilyn Manson en passant par Radiohead et bien d'autres. Son dada : le rock britannique dans toute sa splendeur. Sinon, Chris est aussi (et surtout) un amoureux du cinéma (du drame au film d'horreur en passant par le film historique), qui tente d'exposer son avis à travers ses critiques qu'il espère pertinentes. Son rêve : devenir journaliste, et si possible dans les deux domaines qu'il vient de citer. Sinon, Chris est aussi un amoureux de la vie, et il aime quand la curiosité vient frapper à sa porte. Il se fait actuellement les dents (ou les doigts) sur Discordance et sur son blog.

1 commentaire

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  1. 1
    le Vendredi 18 novembre 2011
    lauraoza a écrit :

    Très bon article, très complet !
    J’ai adoré ce film-documentaire, sur tous les points. Je n’ai pas vu le temps passé, et comme vous l’énoncez très bien, on pourrait continuer à suivre le film trois heures, car même si ça tournerait en rond, néanmoins nous sommes toujours sous le choc et c’est toujours gagné quelque soit les histoires racontées.
    Le rôle de Karin Viard est je trouve un des meilleurs (très bien complété aussi par Marina Foïs).
    Le seul bémol serait de ne pas nous avoir montré toutes les photos prises par Maïwenn pendant le film, au moins pendant le générique de fin, cela aurait donné un peu plus de corps à son rôle un peu fade.

    Mais je tire mon chapeau à Maïwenn, c’est remarquable, j’en ai fait l’éloge aussi pour la peine ! http://lauraoza.blogspot.com/2011/10/polisse-maiwenn.html
    De quoi réconcilier même les plus sceptiques du cinéma français !

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