Of Kings and Queens : le pouvoir à l’épreuve de la pellicule

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"Un roi a donc à faire le roi. Le roi exhibe son corps immortel dans son corps mortel et obtient en retour l’amoureuse ferveur de ses sujets," écrivait Mona Ozouf à propos de l'ouvrage Le Portrait du roi. Si auparavant l'apparence seule du roi suffisait pour impressionner, être roi au XXe siècle amène de nouvelles problématiques de représentation, comme celles auxquelles le futur George VI, incarné par Colin Firth, va se confronter dans Le Discours d'un roi.

La représentation du roi s’est longtemps contentée d’un média, mais ô combien symbolique : la pièce de monnaie. Objet banal par excellence, circulant sans cesse et passant de mains en mains, sa valeur implique pourtant une attention toute particulière. Ainsi se définit le poids de la royauté. Aujourd’hui encore en Angleterre, on trouve l’effigie de la Reine Elizabeth II sur les livres anglaises (ne parlons pas de la récente polémique sur la figuration ratée du Prince William et sa douce), une représentation qui, en soi, ne pourrait pas être plus immuable.

Cette effigie figée n’a pas empêché, en parallèle, une représentation en mouvement : les Anglo-Saxons semblent décomplexés à l’idée de représenter les figures du pouvoir, qu’il s’agisse de William Shakespeare et ses Richard (Lear ou Henry), du récent Victoria, les jeunes années d’une reine, ou de la série The Tudors, Elizabeth : l’âge d’or, etc. À l’heure où sort Le Discours d’un roi, force est de se demander si nos amis anglo-saxons, en personnifiant le pouvoir sur pellicule, ne lui montrent pas un respect que seule inspire la royauté.

Loin d’être manichéen, le pouvoir royal, humanisé par la représentation, reste le pouvoir, et la possibilité de le mettre en scène, un droit : ce dernier est donc représenté sans jugement, d’une façon presque totalement factuelle. C’est peut-être pourquoi en Angleterre The Queen de Stephen Frears, qui pourtant met en scène des moments intimes (la mort de la princesse de Galles) de la vie de la Reine, est sorti en 2006, alors qu’Elizabeth II (et Tony Blair) étaient encore en exercice. Par ailleurs, depuis 2007, la série anglaise The Tudors donne au pourtant redoutable Henry VIII (surnommé Barbe Bleue pour avoir fait décapiter certaines de ses six femmes) les traits attirants du bellâtre Jonathan Rhys Meyers.

Panorama express de la royauté dans le cinéma anglais en 3 films

Le Discours d’un roi (2010) ou l’homme fait roi

Image de Le film de Tom Hooper s’attaque à la représentation d’un roi qu’on ne connaît pas forcément, George VI, le père d’Elizabeth II ; un prince réservé qui n’était pas censé monter sur le trône, et qui, par un concours de circonstances, devint roi.

Ce roi oublié, brillamment interprété par Colin Firth, se heurte à la fonction qu’il se doit de représenter. « I’m not king, I’m a naval officer« , dit-il dans la bande-annonce. Comme l’écrivait Mona Ozouf, le roi doit donc apprendre « à faire le roi« . Mais pour ce roi-là, faire le roi n’est plus une simple représentation, il doit également parler royalement, en public.

L’histoire du Discours d’un roi est surtout celle de la révolution médiatique qu’a été la radio, et comment sa montée en puissance a modifié le rapport de la royauté avec son peuple. Le temps du roi reclus dans son château, inaccessible, est à présent révolu. Il doit s’exprimer : « The people believe that when I speak, I speak for them. Well, I can’t speak« .

Malgré le caractère très solennel du titre, Tom Hooper livre avant tout le récit très personnel d’un homme qui va surmonter son handicap, entre autre grâce à l’aide d’un orthophoniste (Geoffrey Rush, également bluffant dans son rôle), et grâce à sa femme Elizabeth (Helena Bonham-Carter). Histoire familiale qui dévoile néanmoins les rouages de la vie privée royale, ainsi que les conventions sociales qu’impliquent une telle position.

Tom Hooper aurait pu ne faire qu’un film d’acteurs avec le casting incroyable qu’il avait à disposition. Pourtant, le réalisateur a su capturer l’essence de chaque scène, notamment avec la particularité de signifier via des plans fixes la position du prince devenu roi au fur et à mesure des séquences. Dans le cabinet de son orthophoniste, Mr. Logue, la caméra, décentrée, place le roi de côté. Peu à peu, il entre dans sa fonction, alors que la caméra se recentre en plans de plus en plus serrés sur son visage, profil symbolique et immuable de la royauté.

The Queen (2006) ou la reine à l’épreuve du doute

Image de Titre trompeur. Si on parle bien de la reine, on parle également de son alter ego à la ville, son premier ministre, Tony Blair. C’est bien lui autant qu’elle qui est mis en scène dans le film de Stephen Frears.

Film extrêmement scolaire, car son sujet s’y prête, The Queen se place dans un registre à part à l’intérieur de la catégorie « film historique », car il raconte un événement que nous avons tous vécu, de près ou de loin, avec plus ou moins d’intérêt : la mort de Lady Diana. Cet élément-là, et tout ce qu’il implique (la médiatisation de la vie privée, par exemple), font de ce film un témoignage de la royauté face à l’inattendu.

En tant que représentante d’un peuple, comment faire pour concilier vie privée et vie publique ? Telle est finalement la question que pose Stephen Frears. La reine doit-elle alors agir en tant que reine ou en tant que belle-mère ? Cette tension, palpable pendant tout le film, devient bien plus étouffante quand Tony Blair (Michael Sheen) se met à jouer le rôle de la personne de la famille de la défunte, mettant en mots la tristesse de la nation.

En remplaçant la reine dans la position de deuil qu’elle aurait dû adopter suite à l’événement, surtout aux yeux des Anglais, Tony Blair capture l’attention médiatique télévisuelle, et déplace le procès de Diana vers Elizabeth II (Helen Mirren), en mettant l’accent sur l’attitude qu’elle aurait dû avoir, sur la reine qu’elle aurait dû être en ce moment difficile.

Retour au même débat : comment la reine doit-elle figurer l’émotion de son peuple ? Comment doit-elle en porter le deuil ? De manière extrêmement factuelle, The Queen expose une situation où la reine a failli à son devoir de représentation, tout en soulignant que la reine est aussi une femme, une mère et une grand-mère.

Elizabeth (1998) ou l’avènement de la royauté intouchable

Image de Le film Elizabeth a beaucoup de points communs avec le récent Discours d’un roi. Deux personnages en ligne pour le trône tous deux pensant qu’ils ne sont pas fait pour y accéder. Là où le futur George VI doit apprendre à parler, la future Elizabeth I doit apprendre à agir en tant que reine, et tout ce que cela implique : comportement, conventions sociales, etc.

Contrairement aux deux films précédents, la reine Elizabeth n’est représentée que via son apparition en place publique. Ce qui lui autorise plus de choses d’un point de vue personnel (telles que des frasques avec le bel Earl de Leicester, joué par Joseph Fiennes), mais qui fait jouer le premier média au monde, et le plus pernicieux : la rumeur.

La reine Elizabeth, jouée par Cate Blanchett, se construit en tant que reine via les bâtons que ses adversaires lui mettent dans les roues, au fur et à mesure du film. D’épreuve en épreuve, elle devient The Virgin Queen, mariée à l’Angleterre elle-même.

Si Elizabeth devient une sainte pour ériger une image d’elle-même figée, elle construit en même temps les fondements de la représentation moderne de la royauté actuelle : insaisissable et intouchable ; fondements que l’on retrouve chez Elizabeth II, jouée par Helen Mirren dans The Queen de Stephen Frears.

Trois représentants de la royauté confrontés à la pellicule. Trois comptes-rendus d’une représentation troublée par un média : la rumeur, la télévision, la radio. Cette représentation mise à mal fait résonner une figure royale respectueuse et inspirée, qui témoigne tout de même d’une humanité. Comme si la royauté ainsi filmée montrerait la tâche qu’ils ont à accomplir : d’une voix, d’une image, symboliser une nation entière.

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En savoir +

The King’s Speech, de Tom Hooper
En salles depuis le 2 février
Avec Colin Firth, Geoffrey Rush, Helena Bonham-Carter

The Queen, de Stephen Frears (2006)
Avec Helen Mirren, Michael Sheen, Roger Allam

Elizabeth, de Shekar Kapur (1998)
Avec Cate Blanchett, Geoffrey Rush, Vincent Cassel

À propos de la représentation du roi : Le Portrait du roi, par Louis Marin aux Éditions de Minuit (1981)

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

1 commentaire

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    VIOLHAINE
    le Jeudi 10 février 2011
    VIOLHAINE a écrit :

    En parlant de royauté : http://www.youtube.com/watch?v=MrQtDi0hSKU !
    Un super livre, le William and Kate Dress-up Dolly Book :D

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