Les Aventures de Tintin : Adapte-moi si tu peux.

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La bouille ronde, une inimitable houppette orange et une jeunesse éternelle. Y a-t-il réellement besoin de présenter Tintin, personnage de reporter né en 29 dans les pages du Petit Vingtième sous le crayon du petit George Rémi qui deviendra le grand Hergé ? Quatre-vingt-deux ans se sont désormais écoulés et Tintin aspire à l'immortalité. Afin de la lui octroyer, c'est au cinéma qu'enfin les vignettes vont s'animer. Sous le regard amoureux et enfantin du plus grand des gamins hollywoodiens, Spielberg est encore capable du meilleur et c'est bien.

Avant de se lancer à corps perdu dans le Tintin vingt-et-unième siècle, il est indispensable pour nous de revenir sur les premiers pas de notre illustre reporter sur le grand écran ; pas qu’il fit pour la première fois en 1947, dans une adaptation du Crabe aux Pinces d’Or avec… des poupées de chiffons. Si vous cherchez bien au plus profond de votre mémoire, vous vous dites que les aventures de Tintin au cinéma ce n’est pas une nouveauté et que c’est même effrayant au vu des précédentes tentatives. Les plus vieux se souviendront inévitablement des deux mièvreries kitchs qui sentent bon la naphtaline et les années ORTF de Jean-Jacques Vierne et Philippe Condroyer, où le tristement anonyme Jean-Pierre Talbot prête ses traits à l’intrépide héros. A la recherche de la mystérieuse Toison d’Or en 1961 et cherchant à expliquer le mystère des Oranges Bleues en 1964, le plus connu des Belges vit des aventures qu’Hergé lui-même n’avait jamais imaginé. En résulte deux films quasi tombés dans l’oubli et dont les VHS ne trônent que sur les bibliothèques des Tintinophiles les plus compulsifs.

Les plus jeunes, quant à eux, se remémorent avec douceur les animés des studios Belvision qui nous régalent chaque année par leurs éternelles rediffusion des aventures d’Astérix et autres Lucky Luke. Studios à l’origine des inénarrables Temple du soleil et Lac aux requins, ils offrent à Tintin ses premières vraies aventures sur vignette démesurée à partir de 1969. Presque vingt ans plus tard, c’est à France Télévisions que nous devons ce qui restera comme la plus fidèle adaptation de l’œuvre d’Hergé, à savoir la série animée Les Aventures de Tintin qui berça de nombreux gamins nés dans les années 80.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Tintin peut-il vivre en dehors de ses planches de bande dessinée ? N’est-il pas condamné à n’être qu’un homme de papier, à jamais aphone, sans chair ni os, qui ne peut être incarné ? Animé ou en live, Tintin peine à être transposé et pourtant ce serait oublier que le cinéma c’est là où la magie renaît. Il y a quelques semaines, l’ensemble des critiques cinématographiques emboîtaient le pas au prestigieux jury cannois de l’édition 2011 en saluant l’audace et la virtuosité dont Michel Hazanavicius fait preuve dans son film The Artist. C’est à l’unanimité que la presse a applaudi la prise de risque du réalisateur français de présenter un film en noir et blanc, muet, dans un format 4/3, à l’heure où le septième art ressemble plus à du jeu vidéo qu’à de « l’auteurisme » recherché, action survitaminée, image de synthèse à en perdre la vue et la fameuse 3D, argument plus ou moins puant pour booster la commercialisation de films tout autant nauséabonds que le procédé. Alors forcément un film comme The Artist devenait le symbole d’un cinéma qui se refuse à agoniser sous les diktats de la consommation hollywoodienne et il est vrai que ça fait du bien. Mais qu’en est-il si un auteur, un vrai auteur, avec 40 ans de carrière aux styles, aux genres et aux thématiques clairement définis et connus de tous, s’intéresse au procédé tant décrié ?

Lorsque sort en 1981 Les Aventuriers de l’Arche Perdue, Spielberg fait la connaissance d’un certain Tintin à qui la critique ne cesse de trouver des ressemblances avec l’archéologue américain. Curieux, le jeune cinéaste s’intéresse à cette comparaison et découvre l’existence d’un personnage qui le hantera pendant près de vingt-cinq ans. Par la suite et devant les nombreux fantasmes d’adaptation de son personnage à l’écran, Hergé reconnaîtra que le seul réalisateur à qui il confierait la réalisation d’une telle entreprise ne serait autre que Spielberg. Ayant eu d’une certaine manière la bénédiction du père fondateur, Spielberg attendra d’avoir toute la technologie nécessaire pour ne pas trahir l’œuvre d’Hergé. Nous voici donc aux années 2010 face à une industrialisation du cinéma qui vend de moins en moins de rêve au profit de divertissements débiles et réducteurs. Et pourtant, c’est dans ce contexte de production que Tintin va pour la première fois vivre au cinéma. Si certains vont à coup sûr rejeter ce parti-pris du tout numérique, il est pourtant impensable d’imaginer Tintin autrement. Ce que nous a appris l’anonymat de Talbot, c’est indéniablement qu’aucun acteur, aussi talentueux soit-il, ne peut s’approprier les personnalités de Tintin, Haddock et autre Tryphon Tournesol.

De même, leurs physiques sont tellement caractéristiques, que prétendre au jeu des ressemblances reviendrait à grimer les comédiens avec diverses prothèses, postiches et autres maquillages grossiers, qui ne renverraient qu’un pastiche des enfants de la ligne claire. Hergé avait un style que très peu peuvent prétendre imiter. Pour ne pas trahir cet esprit visuel, la solution était donc d’avoir recours à la performance capture, soit la captation de micro-expressions faciales d’un acteur greffées par la suite à l’ossature d’un personnage entièrement conçu par ordinateur. Ainsi l’animation permet d’apporter une certaine humanité à des êtres de pixels. Dans le coup, chez Spielberg, Jamie Bell, Andy Serkis et les autres n’incarnent pas réellement la famille Tintin mais lui prêtent seulement leur corps et leur gestuelle pour qu’enfin devant nous elle s’anime, car à y regarder de plus près ce ne sont pas les traits des comédiens que l’on reconnaît dans la performance capture mais bel et bien nos joyeux compagnons.

Il convient tout de même de mettre un petit bémol sur l’esthétique du film. Bien que la modélisation des personnages soit dans l’ensemble assez fidèle à leur père de papier, on restera quelque peu déçu en ce qui concerne l’ensemble des décors. Non qu’ils ne soient pas aussi fidèles que les personnages dans leur représentation mais, quand on sait l’importance accordée par Hergé aux détails de ses univers pour immerger son lecteur, le rythme très soutenu du film nous fait malheureusement passer à côté. En outre, et pour une fois au cinéma, la détestable 3D vient contrebalancer cette remarque. Alors que sur le plan de l’intrigue, elle est toujours aussi inutile, on y trouve un certain intérêt dans le désir artistique du film de coller à la ligne claire. Comme tous les détails chez Hergé, c’est elle qui nous immerge et nous fait pénétrer dans ces gigantesques vignettes mouvantes. Alors certes, on en prend plein les mirettes à grand coup d’abordage spectaculaire, de crash en plein désert et de combat de grue portuaire, mais on ne va pas bouder notre plaisir d’avoir de nouveau huit ans. Ah oui, je ne vous ai pas dit, Tintin par Spielberg c’est pour les mômes de 7 à 77 ans.

Que ceux qui s’attendent à voir une transposition fidèle du Secret de la Licorne passent leur chemin. Premièrement, parce qu’on a le droit à un patchwork du Crabe aux Pinces d’Or, dudit Secret de la Licorne et d’une infime partie du Trésor de Rackham le Rouge et que donc forcément les puristes vont tiquer. Deuxièmement, parce qu’il s’agit d’un film américain, calibré en grosse partie pour ce marché, au point de reléguer la BD en un énième produit dérivé. Toutefois l’intelligence de Spielberg et Jackson (ici producteur) a été de faire appel à la crème anglaise des scénaristes (pardon !). Comme on peut s’en douter, Tintin est loin d’être un héros national au pays de l’oncle Sam et des Kiwis ; en revanche, chez nos amis britanniques, il est loin d’être inconnu. On a donc le droit à un scénario signé Steven Moffat, sorte d’Alan Moore de la BBC à qui l’on doit Sherlock, Jeckyll et le meilleur de Doctor Who, et les compères, Edgar Wright et Joe Cornish, spécialisés dans la parodie de genre avec les délirants Shaun of the Dead, Hot Fuzz et Attack the Block. Le trio d’auteurs a largement prouvé qu’il pouvait s’emparer de grandes œuvres littéraires et de sous-genres cinématographiques sans pour autant les dénaturer, tout en étant capable d’en faire sortir le meilleur et, naturellement, Tintin ne déroge pas à cette règle.

L’intrigue, rudement menée, reste grandement fidèle à l’esprit d’Hergé, et s’offre en prime quelques petits clins d’œil savoureusement dosés aux différentes péripéties que le reporter a connu dans la BD (mention spéciale à cette magnifique ouverture où un Hergé numérique offre au Tintin du film un « vrai » portrait de lui). Le tout est royalement orchestré par un Steven Spielberg en grande forme qui offre ici son véritable Indiana Jones 4 (même s’il n’y en a que 3). Mise en scène, ambiance, rythme, musique, le meilleur du cinéaste est au rendez-vous comme dans E.T, Les Dents de la mer ou Jurassic Park. Spielberg confirme qu’il est le plus grand réalisateur hollywoodien et probablement le plus respecté. Le film est sorti ce mercredi en Belgique et dans le reste de l’Europe, soit deux mois avant l’exploitation américaine. Il n’y avait bien que Tintin pour faire plier le système hollywoodien.

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Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg

Avec Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Graig

Sortie : le 26 octobre 2011

A propos de l'auteur

Image de : Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

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