La Taupe - Le Roi du cirque, le cirque des Rois

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Vampirisé il y a trois ans dans la froideur des tours de béton de Stockholm, le cinéma glacial de Tomas Alfredson s'exporte au pays du brouillard et de la pluie. En adaptant un roman de John LeCarré, le réalisateur de l'envoûtant Morse livre un film d'espionnage méthodique, clinique et sophistiqué aussi retors que le coup du berger. Dans la salle devenue échiquier, le spectateur ne fait que mater.

« La vérité est comme le meilleur coup aux échecs : elle existe, mais il faut la chercher. »
Arturo Perez-Reverte

Ça commence sur un noir dégueulasse, granuleux, daté ; un plan qu’on dirait échappé tout droit de ces vieux polars des années 70 qui donne tout de suite son ambiance au film, poussiéreuse, froide, distante ; et puis les rides de John Hurt ouvrent une porte faisant entrer son Mark Strong d’agent secret et le spectateur dans l’intérieur d’un appartement londonien. La déco rétro confirme qu’on est dans un autre temps, une autre époque, un autre cinéma. Un cinéma calme, posé, lent, aux antipodes des réalisations habituelles du film d’espionnage survitaminé aux explosions et gadgets en tous genres qui assureront la bonne réussite de la mission. Ici, la mission n’est pas une quelconque menace nucléaire fomentée par un mégalomaniaque calfeutré dans l’intérieur d’un volcan sur une île paradisiaque. La mission, c’est un homme, dangereusement à la solde des Russes, une taupe infiltrée au plus haut sommet du Cirque, les têtes pensantes des services secrets britanniques. Il est bien plus vital pour l’intégrité du M.I 6 que pour le monde de la débusquer. Jim Prideaux est en charge de cette mission et pour la mener à bien il prend contact avec un indic qui doit lui transmettre l’identité du traître. Toutefois le traqué est vraiment très bien implanté, la mission est un échec, l’agent lourdement blessé, le Cirque reconfiguré et son monsieur Loyal mystérieusement décédé. Le film met alors en place ses personnages, ses fausses pistes et ses jeux de dupes sur le gigantesque échiquier du monde engageant une partie qui tient en haleine jusqu’au Mat final.

Avec ce second film, tout aussi marginal que le précédent dans le genre qu’il entreprend d’embrasser, Tomas Alfredson confirme la singularité de sa mise en scène et de son esthétique. Découvert en 2009 dans Morse, le style Alfredson est désormais reconnaissable entre mille. Une caméra souvent immobile, quelques zooms kubrickiens savamment dosés, un goût prononcé pour le clair obscur, une envie incontestable de rendre l’action autonome et surtout, surtout, le silence. C’est probablement l’une des spécificités majeures de ce jeune cinéaste, savoir précisément quand s’abstenir de tout effet dramatique, laisser l’action, le personnage, l’image, nous raconter ce qu’ils ont à nous raconter. Un silence à l’écran et c’est la salle complète qui retient son souffle. Pas un bruit, pas un ronflement, pas une toux, on n’entend rien d’autre que la clim du cinéma.

Image de Benedict Cumberbatch et Gary Oldman dans La Taupe de Tomas Alfredson Magnifique moment où Benedict Cumberbatch (le Sherlock de Steven Moffat, juste impeccable) devant les risques qu’il encoure doit rompre avec son amant. Quelques lignes de texte dans l’intérieur d’un appartement tristement éclairé puis les acteurs s’immobilisent, jouent de non-dits, de regards, de corps et de gestes chargeant d’émotion cette surprenante séquence qui trouve parfaitement sa place à ce moment de l’intrigue.

Certes un certain classicisme venu du froid évoquant le meilleur de Tarkovski pourrait laisser croire à une réalisation maniériste, toutefois quelques petites trouvailles stylistiques viennent contrebalancer cette remarque. On se souvient d’une séquence où Smiley, le héros du film, campé par un Gary Oldman prodigieux, raconte l’une de ces anciennes missions au jeune Guillam. Bien que le film use d’une construction en flash-back très intelligente, ce passage laisse le personnage nous raconter son souvenir, offrant à Oldman un grand numéro d’acteur. Smiley ne fait pas que raconter la scène d’outre-temps, il la joue, campant sa propre personne, mais aussi celle de son interlocuteur, changeant alors sa voix et ses gestes en fonction du personnage qu’il incarne tout en donnant la réplique à un siège vide. Progressivement la caméra occupe cet espace laissé à l’abandon projetant alors le spectateur dans la scène. On ne peut pas précisément dévoiler le contenu du dialogue, mais on peut dire qu’il est question d’une série d’objets donnée d’un personnage à l’autre. Ainsi toute la maîtrise d’Alfredson est là, en plaçant le spectateur à la place de l’interlocuteur, c’est donc à lui que Smiley donne ses informations et l’une d’entre elles nous est capitale. D’une manière générale, c’est la spécificité du film, offrir au spectateur des points de vue internes à la narration pour véritablement l’impliquer dans l’enquête. Comme Smiley changeant ses lunettes au début du film pour mieux débusquer les faux semblants, le spectateur multiplie les différents moyens d’entrevoir la réalité de l’intrigue. Ainsi notre regard est sans cesse amené à traverser des jumelles ou à camper derrière des vitres, notre corps à passer une porte ou à s’asseoir sur une chaise vide et nos oreilles à profiter d’un silence avant de plonger dans une écoute téléphonique.

C’est ici l’une des grandes forces du film, celle de faire de son spectateur le principal enquêteur. Une autre étant, est-il besoin de le préciser, son casting. Parfait jusque dans le moindre second rôle, aucun des acteurs n’étant une vedette plus qu’une autre. La part belle est faite à tous les personnages et aucun ne semble laissé à l’abandon. Une modestie britannique plaisante qui fait du bien face au star-system hollywoodien.

Enfin on ne peut naturellement pas délaisser l’autre infiltré qui se cache dans La Taupe. Impossible de ne pas penser à Fenêtre sur Cour lorsque Tom Hardy épie à la jumelle un agent sous couverture dans une chambre d’hôtel aux fenêtres étrangement dégagées. Surtout quand le dit agent violente sa femme au point qu’il pourrait la tuer. De même lorsqu’un briquet s’égare dans les mains de Karla, le méchant invisible du film, ce qu’il y a gravé dessus peut être lourd de sens pour les personnages, mais pour le spectateur il en évoque un autre étrangement ressemblant. Dans l’Inconnu du Nord Express, l’échange des meurtres est matérialisé par le briquet offert à Guy de la part d’Anne, l’idée de la transmission passant par la gravure « A to G ».

Certes, il s’agit d’une adaptation, mais difficile de ne pas croire que John LeCarré n’ait pas délibérément introduit cette citation au roman initial offrant alors un clin d’œil amusant dans le film. Clin d’œil ? Ainsi les initiales gravées sur le briquet hitchcockien servent incontestablement d’inspiration au « From Ann to George » du briquet de La Taupe. Une infiltration qui prend un sens absolu lorsqu’au détour d’une fête plutôt étrange le caméo traditionnel de Hitchcock est ici porté par John LeCarré.

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A propos de l'auteur

Image de : Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

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