Laurence Anyways, comment j’ai étonné ma mère

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Le précoce et non moins talentueux réalisateur Xavier Dolan signe son troisième long-métrage, Laurence Anyways, du haut de ses 22 ans.

Un film sur l’identité et le questionnement sociétal, recoupé avec une forme de cinéma chic, pierre angulaire du cinéma dolanien. Parce qu’on peut déjà parler d’un cinéma propre au jeune réalisateur. Laurence Anyways nous donne l’occasion de mesurer le parcours du bel homme, l’évolution de son cinéma si particulier. Ou comment le simple gamin aux mains d’or est devenu un homme à part entière.

Image de Laurence-Anyways_2012 Dolan, le marginal

Laurence Anyways n’est pas directement son histoire, mais celle de Laurence Alia, physiquement homme, désireux de trouver sa véritable identité dans le corps qu’il a toujours voulu : celui d’une femme. De Laurence, Xavier Dolan ne garde qu’un léger point commun quand, plus jeune, il essayait les vêtements de sa mère, comme pour mieux échapper à une réalité. Si bien que c’est dans le cinéma qu’il trouve enfin le moyen d’exprimer ce qu’il est réellement : un marginal. Comme un John Cassavetes face à l’Hollywood mainstream dans les années 70, Xavier Dolan s’amuse des codes pour construire son cinéma de rêve, ample, démesuré où les grandes histoires sont racontées avec une intelligence rare.

Pour comprendre Dolan et son cinéma, il faut remonter à cette profonde jeunesse où le jeune talent squatte les pubs et quelques productions cinématographiques. C’est là qu’il devient l’homme marginal qui hantera ses futurs longs-métrages. L’enfant-vedette est seul à l’école, il est arrogant, collectionne les fausses petites amies autant que les amitiés insincères inhérentes au monde qu’il fréquente désormais, le show-business. C’est dans le cinéma – et les vêtements de sa mère – qu’il trouvera une forme de réconfort. Constamment à la recherche de l’amour, Dolan ne cessera d’exploiter avec vivacité et caractère les fantômes de son passé. Dans J’ai tué ma mère, la relation venimeuse avec une mère qu’il n’accepte que trop mal ; dans Les Amours Imaginaires, les amours idylliques ; dans Laurence Anyways, l’identité physique et psychologique.

Finalement, Xavier Dolan sera cet être-artiste « spéciaaal », une façon de dire le mot qu’il utilisera à de nombreuses reprises dans ses films, comme pour répondre en écho à ce qu’il était déjà petit : spéciaaal. Il le sait, le dit, l’affirme et le cultive. Alors, cela énerve forcément. Xavier Dolan a touché avec son premier long, J’ai tué ma mère, et au fur et à mesure que son style s’affirme, il finit par décevoir ceux qui ne le comprennent plus réellement, que ce soit narrativement (une histoire longue qui ne fonctionnerait pas), ou physiquement (un style ouvertement surchargé, à la limite vomitif). Même dans la critique, Dolan reste donc ce marginal encore incapable de rallier les avis à sa cause. Il s’évertue à parler d’amour, de raconter à chaque film l’ultime histoire d’amour qu’il espère un jour mettre en scène, voir connaître. Ce jour-là, Dolan ne sera plus un marginal. Mais d’ici là, autant que nous, spectateurs, profitions du spectacle.

Dolan, l’orfèvre

Une des composantes du cinéma marginal de Xavier Dolan est son style visuel. Très assumé depuis J’ai tué ma mère, il le confirme avec force détails dans Laurence Anyways. Les Amours Imaginaires aura été son laboratoire, une antichambre où le réalisateur filme une histoire relativement lente avec un style très particulier. Comme dans ses trois films, la figure du papillon se retrouve clairement affichée. Un symbole de la beauté naturelle et de la création, comme une invitation à la liberté. En même temps, le papillon est objet de fascination pour le mélange de couleur, autre ingrédient central de la mise en scène dolanienne.

Derrière la caméra, Xavier Dolan s’essaye au cinéma boboïste et l’art tient naturellement une place prépondérante. On y parle de peinture (cela rejoint le visuel), de cinéma (Dolan, c’est James Dean) comme on y parle d’architecture (allégorie de la vie) et surtout de musique (la bande son est omniprésente). Chaque plan est pensé avec une envie de montrer quelque chose, comme si le film était en soi un objet culturel riche. Dolan voudrait-il montrer par là une culture impressionnante qui justifierait l’intelligence voulue de son cinéma ?

Son histoire et son propos avancent ensemble dans un univers surchargé. J’ai tué ma mère est un bijou en matière de travail du corps dans l’espace. Soit, la caméra filme le personnage avec un vide important à côté de lui, soit, les deux personnages s’affrontent dans un décor chargé où la lumière fera toute la différence et accentuera la sensation étouffante du conflit sans fin. Il joue des cadres comme il en jouera dans ses espèces de clips musicaux qui jalonnent son œuvre. L’utilisation de la musique est d’ailleurs vitale pour le réalisateur qui trouve un autre moyen d’exprimer des sensations. Elle sera expérimentale, électrique ou planante lorsqu’il faudra illustrer des sentiments, elle sera vive pour la colère, et même mainstream pour mieux interpeller le spectateur – Enjoy the silence de Depeche Mode dans Laurence Anyways sonne comme une évidence. Xavier Dolan parle de « dialogue ultime avec le spectateur » pour qualifier l’utilisation de la musique dans son film-fleuve Laurence Anyways. Cela ne s’invente pas.

Puis, il y a la beauté formelle et allégorique de ses ralentis qui entrecoupent le récit. Souvenons-nous dans J’ai tué ma mère de cette scène au beau milieu d’une forêt d’automne où le jeune Hubert tente de rattraper sa mère. La même allégorie sera utilisée dans Laurence Anyways lorsque Laurence s’échappe de Fred au milieu d’une tempête de feuilles mortes, le tout filmé bien sûr au ralenti.

Enfin, raconter une « grande histoire » comme l’intéressé le dit si bien, c’est avoir un certain don pour l’écriture. Dolan sait ce qu’il veut raconter, mais il sait surtout construire des personnages qui serviront à cela. Et tout ne réside pas uniquement dans les personnages principaux. Ainsi, pour son premier long, il campe lui-même cet adolescent en total conflit avec sa mère. Il fascine et touche avec une aisance déconcertante. Dans son deuxième long, plus fantasmagorique, il campe également un jeune homme gay – la place de l’homosexualité est, vous l’aurez compris, centrale – troublé par ses sentiments. L’écho du bonhomme marginal est plutôt à trouver dans le personnage de Marie (l’excellente Monia Chokri), une hipster asociale. Dans Laurence Anyways, il passe définitivement derrière la caméra pour mieux capter l’histoire ample qu’il va raconter. Melvil Poupaud incarne son Laurence Alia. Superbe et criant de vérités, l’acteur brille de spontanéité et de sincérité. Face à lui, Fred (une fantastique Suzanne Clément), sa petite amie, subissant la crise identitaire de son ami, voit ses sentiments bousculés et sa fidélité dans le long terme mis en doute. Au niveau caractère, on y retrouve le Hubert de J’ai tué ma mère, capable de lâcher avec rage un long monologue de vociférations en public à vous scotcher au siège. L’art d’exploser quand le récit commence à prendre l’eau. Devant ou derrière la caméra, Xavier Dolan ne se trompe que trop rarement. Le talent de l’orfèvre réside dans cette équation entre imagerie stylée et récit chaotique tout en rupture.

Dolan, le confirmé ?

Ovationné à Cannes lors de son premier film, Xavier Dolan n’a pas encore retrouvé la force de propos de sa première œuvre. Ce ne sera pas faute d’essayer. Dans J’ai tué ma mère, Hubert s’adonne à la poésie pour exprimer en silence et en mots la douleur de son enfance. Dans Laurence Anyways, Laurence est un écrivain en proie au doute qui transforme l’essai lorsqu’il exprime sa différence aux yeux du papier, puis du monde, ce qui lui permettra de passer le cap, d’évoluer dans une société qu’il bouscule. Un gain de maturité imagé pour un Dolan passé de l’adolescence fuyarde à l’âge adulte, celui des responsabilités face à la société et ses regards.

A l’image de Laurence Anyways, il repousse les attentes, les siennes avant tout, à travers ce personnage central. Un processus entamé dès son premier film : « Qu’est-ce que tu ferais si je mourrais aujourd’hui ? » lâche-t-il à sa mère. Celle-ci, une fois le garçon éloigné comme dans une incapacité à témoigner, répond « Je mourrais demain ». Une incommunicabilité qui jonche chaque long-métrage du jeune talent qui se cherche encore.

Son cinéma anticonformiste trouve un écho dans la société actuelle, où les mœurs sont toujours plus bousculées. Même s’il prend comme période d’illustration les années 90 pour Laurence Anyways, son histoire, sous une forme universelle, pourrait très bien avoir lieu en bas de chez nous. C’est ce talent à raconter cette histoire qui fait dire que le jeune réalisateur confirme film après film, même si ces derniers n’atteignent la puissance du premier. Un paradoxe. Pour son premier film-fleuve, Xavier Dolan fait preuve d’une maturité évidente, à  savoir tenir un récit avec une imagerie évidente, là où d’autres tomberaient dans le formol. Cette constante recherche de la perfection dérange, tant elle apparaît parfois évitable parce que trop « clipesque ». Xavier Dolan tâtonne encore, à l’évidence, mais son entrée dans l’âge adulte, symbolisée par un long-métrage de 2h40 empreint de sincérité et de volonté, est trop évidente pour la nier. Il maîtrise un cinéma qu’il cherchera à faire perdurer, on tient bien là une base minimale.

Un cinéma narcissique pour mieux déjouer les pièges d’un cinéma pourtant codifié. Xavier Dolan prend du plaisir à filmer et raconte une histoire et le transmet avec vigueur et passion. Son dernier film, probable passage à la maturité – un quatrième nous le confirmera ou non – est un film-somme qui ne manque ni d’ambition, ni de réalisme et encore moins de style. Il affirme ce dernier sans rechigner à la tâche. Il risque d’en désarmer plus d’un, mais la sensibilité fiévreuse de son cinéma ne  pourra laisser indifférent. Le challenge pour la suite : ne pas verser dans le cinéma visuel hipster sous couvert d’y affirmer un style, ne pas tomber dans les lourdeurs d’une histoire répétitive… tout ce que Laurence Anyways frôle du bout des doigts. Le cinéma marginal, c’est aussi affronter ce danger, et l’orfèvre le manie plutôt bien.

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A propos de l'auteur

Image de : Christopher (ou Cine-emotions dans le sévère monde de la critique), encore étudiant en Histoire Culturelle et Sociale, prépare actuellement son mémoire sur le rock britannique. D'ailleurs il est un amateur de musique rock, le genre qui envoie et qui en même touche au plus profond, de Muse à Marilyn Manson en passant par Radiohead et bien d'autres. Son dada : le rock britannique dans toute sa splendeur. Sinon, Chris est aussi (et surtout) un amoureux du cinéma (du drame au film d'horreur en passant par le film historique), qui tente d'exposer son avis à travers ses critiques qu'il espère pertinentes. Son rêve : devenir journaliste, et si possible dans les deux domaines qu'il vient de citer. Sinon, Chris est aussi un amoureux de la vie, et il aime quand la curiosité vient frapper à sa porte. Il se fait actuellement les dents (ou les doigts) sur Discordance et sur son blog.

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