Les amours imaginaires de Xavier Dolan : Ce lumineux objet du désir

par |
Il est question d’un désir ardent et d’un amour latent, d’une volonté d’aimer et d’être aimé et cet état s’accompagne de frustrations, mais aussi d’une élévation au-dessus de la platitude quotidienne de l’existence. Mais une élévation s’accompagne toujours d’une chute.

« À l’origine, ce film ne devait pas exister ». Tels sont les mots de Xavier Dolan à propos de son second long-métrage Les amours imaginaires, traitant donc du fantasme sentimental à travers un duel amoureux entre amis.

Ainsi a-t-il fait Les amours imaginaires pour combler l’espace entre un film qui lui a offert un statut de jeune génie précoce (J’ai tué ma mère écrit à l’âge de 17 ans et réalisé à 20) et un projet prenant du temps à se concrétiser (Laurence Anyways, qui sera son prochain long-métrage). De beaux films naissent de cet état d’ennui et de peur de stagnation créative. Wong Kar-wai avait réalisé Chungking Express alors qu’il n’avait rien à faire pendant le montage de Ashes of Time, décidant de suivre ses instincts. Xavier Dolan a fait de même. À l’instar du cinéaste Hongkongais, mais sans en avoir le génie et la maturité, le jeune Québécois embaume ses errances amoureuses avec un esthétisme sublimé, jusqu’à l’utilisation à outrance du ralenti. Il est d’ailleurs indéniable et clairement assumé de voir l’influence kar-waienne dans le cinéma de Dolan. J’ai tué ma mère l’avait très bien montré auparavant.

Francis et Marie sont deux bons amis du moins jusqu’à ce qu’ils rencontrent Nicolas, un mystérieux bellâtre frisé tout juste débarqué en ville. On ne badine pas avec l’amour dans l’univers branché du Mile-End de Montréal. De rendez-vous en rendez-vous, troublés par d’innombrables signes, certains patents, d’autres imaginaires, Francis et Marie sombrent dans l’obsession de leur fantasme, en résulte un duel amoureux vicieux menaçant une amitié qu’ils croyaient évidemment intangible. La force du film est d’entrecouper son récit par de faux témoignages d’individus n’ayant rien à voir avec notre trio, mais lui faisant écho, parvenant ainsi à dynamiser l’ensemble du film, malgré l’utilisation exacerbée du zoom dans le style documentaire.

Xavier Dolan aime magnifier les choses aussi décore-t-il son film d’une bande-son impeccable : The Knife, Fever Ray, Vive la Fête, Wagner, etc. Le Bang Bang de Dalida et la Suite pour Violoncelle N°1 de Bach s’imposent comme les leitmotivs du film, habillant les ralentis avec élégance. Tout est fait pour caresser l’œil du spectateur à l’instar de cet Adonis blond sur lequel Francis et Marie projettent leurs fantasmes.

Il est très facile d’aimer Les amours imaginaires comme il est encore plus aisé de le détester. En effet, la suresthétisation pourrait prendre la forme d’un masque élégant, palliant le manque de substance de l’intrigue. Cependant, le jeune cinéaste explore justement l’amour nihiliste, l’amour fantasmé. Le berceau de nos plus grands amours trouve leur source dans notre imagination, on fantasme tous sur un regard prolongé, sur ce geste qui ne veut peut-être rien dire, mais auquel nous voudrions donner une signification. Dolan traite cet état de cœur avec son pathétisme et sa sensibilité. Et il montre avec maestria comment cet état d’élévation malsaine craque les carapaces des personnages, lentement et sûrement pour mieux préparer l’humiliation de la chute, celle-ci sans cesse refoulée, nullement assumée.

J’ai tué ma mère avait conquis la 41e quinzaine des Réalisateurs en mai 2009 à Cannes, la question était de savoir s’il s’agissait pour Xavier Dolan d’un état de grâce ou s’il allait confirmer son talent avec son second long-métrage. La réponse pourrait être mitigé au niveau du scénario, et ce, malgré la finesse des dialogues et l’utilisation efficace des silences, rendant les scènes d’un naturel déconcertant. Quant au reste, il est indéniable qu’on peut y voir une belle confirmation. Et si l’on cite J’ai tué ma mère, ce n’est surtout que pour noter les améliorations de Xavier Dolan car les deux films n’ont rien à voir quant à leurs thèmes. Et tant mieux.

Le jeune Québécois confirme son talent et montre une maîtrise totale derrière la caméra concernant le plan visuel et le montage, mais c’est aussi devant celle-ci que Dolan offre une des grandes qualités de son film : le rôle de Francis. Son jeu d’une justesse considérable parvient à transfigurer la sensibilité de son personnage. Une sensibilité nuancée atteignant son paroxysme lors d’une scène de masturbation entre espoirs et désespoir. Ainsi, le personnage de Francis offre au spectateur un lien étroit avec l’histoire ce dont Marie et Nicolas sont incapables tant ils nous sont antipathiques. Marie par sa condescendance et Nicolas par son vide intérieur. Ces deux personnages pourraient à eux deux représenter le cinéma de Dolan : pseudo-intello et prétentieux, seulement le cinéaste parvient à dépasser ce stade en se reposant sur son goût raffiné et surtout sur son amour du cinéma. Et c’est bien là où le bât peut blesser. Fortement influencé, parfois bien malgré lui, parfois de façon ostentatoire, de Gregg Araki à la Nouvelle Vague de Godard en passant par Luchino Visconti, Almodovar et Woody Allen, Les amours imaginaires est un élégant patchwork cinématographique. Le film frôle l’exercice de style sans véritable style, en ce sens que Dolan inscrit son identité artistique dans une trace déjà faite alors qu’il gagnerait à davantage imposer la sienne. Le cinéaste n’a jamais eu la prétention d’inventer quoi que ce soit donc nous ne pourrions lui en tenir rigueur. L’ensemble n’en est pas moins savoureux d’autant plus qu’il marque une vague de fraicheur au sein du cinéma québécois. On aimerait voir des films de cette ambition plus souvent.

En amour, l’histoire n’est amère qu’à ceux qui l’attendaient sucrée, mais les faits sont là, nous attendons plein d’espoir cette histoire sucrée qui nous donnera notre raison de vivre, faisant de notre vie une symphonie chromatique où retentiront les battements de notre cœur. Le second film de Xavier Dolan s’impose comme une œuvre visuellement magnifique abordant de façon aussi clinquante que pertinente les thèmes de l’attente et de la solitude sentimentale, le tout avec un regard réaliste et teinté d’une certaine poésie.

Partager !

En savoir +

Écrit et réalisé par Xavier Dolan
Dans les salles le 29 septembre 2010
Bande-Annonce : http://www.youtube.com/watch?v=6gCPIof4kNQ

Interprété par Monia Chokri, Niels Schneider, Xavier Dolan et Anne Dorval.
Site officiel : http://www.lesamoursimaginaires.com/
Page Facebook officielle : http://www.facebook.com/LesAmoursImaginaires

A propos de l'auteur

Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

3 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Mardi 5 octobre 2010
    Cine-emotions a écrit :

    Un film qui confirme ses talents de réalisateur nul doute, tout est très esthétique, la beauté vient de derrière la caméra et ça se sent. Dommage que le film manque de rythme, devenant à force un peu trop linéaire.

  2. 2
    le Dimanche 24 octobre 2010
    serviteur a écrit :

    en grand fan de « j’ai tué ma mère », je suis allé voir ce film avec un espoir de chef d’oeuvre. espoir pas comletement deçu, le film etant magnifique, mais je pense quand m^me qu’il est moins bon que son prédecesseur parce que moins équilibré. Je m’explique: la où « j’ai tué ma mère » montraient au même niveau le talent de metteur en scèen et d’auteur (et notamment dialoguiste), « les amours imaginaires » se concentre beaucoup plus sur l’image que le message, et c’est bien dommage.
    Niels schneider est par contre plus en avant, et ça fait bien plaisir en vue de son talent, monia chokri est elle aussi magnifique et le talent de Xavier Dolan est confirmé.
    la fin est elle aussi meilleure mais ne parvient pas malgré tout à rattraper ce déséquilibre.

  3. 3
    Melissandre L.
    le Jeudi 10 novembre 2011
    Melissandre L. a écrit :

    Je ne sais pas comment cette chronique m’est passé entre les mailles de mon scanner de veille mais ce qui est étrange c’est qu’on vient justement de me le prêter ainsi que j’ai tué ma mère. Je vais donc m’empresser de visionner tout ça!

Réagissez à cet article