Jean-Baptiste Del Amo, l’écriture en clair-obscur.

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Il y a maintenant deux ans, Jean Baptiste Del Amo avait frappé le public avec sa fresque baroque et chaotique du Paris prérévolutionnaire.

L’écriture incisive, la sensation de saturation qui s’en dégageait ont pourtant fait place dans Le Sel à une légèreté, une lumière rarement présente dans Une éducation libertine, sans pour autant que son dernier roman ne se départisse des motifs désormais familiers de ce jeune auteur, parmi eux la fragilité et le déclin de l’homme ou encore l’exil. À l’occasion de la sortie de ce roman aux éditions Gallimard, mais aussi pour évoquer son travail dans Une éducation libertine, nous avons posé à Jean-Baptiste Del Amo quelques questions.

Image de Le Sel de Jean-Baptiste Del Amo Le Sel part d’une trame simple, le récit d’une journée dans la vie de membres d’une même famille se retrouvant à la perspective d’un repas, à partir de laquelle Jean-Baptiste Del Amo fige ses personnages pour en faire émerger les souvenirs qui les traversent. Il explore également le rapport et l’image si différente que chacun garde d’Armand, le père décédé, émigré italien et pêcheur dans la ville de Sète, lieu où Albin, Fanny et Jonas ont passé leur enfance. L’eau garde encore une fois une symbolique forte pour les personnages de Jean-Baptiste Del Amo, que ce soit pour Jonas, s’ouvrant au désir sur un îlot de l’étang de Thau où Louise, rêvant que l’eau immerge petit à petit sa cuisine où se trouvent réunis son mari et ses enfants.

Avec un sens du détail et de la description qui avaient déjà fait sensation dans Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo donne beaucoup à voir et fait exister ses êtres, les rapports qu’ils entretiennent entre eux, au travers de gestes, d’anecdotes faussement banales. Pris dans le kaléidoscope de leurs souvenirs, le lecteur est confronté à une oeuvre composite qui dans son appréhension globale n’en garde pas moins une unité indissociable, telle une constellation. Nous sommes retournés avec lui sur ses deux premiers romans.

Tout en restant sombre, le style du Sel est plus lumineux, plus aérien que votre précédent roman, parfois même traversé par des ilôts de bonheur. Etiez-vous dans un état d’esprit différent au moment de l’écrire ?

Oui, puisque le temps d’écriture correspond à des époques différentes. J’avais d’autres envies, d’autres attentes. Le fait que l’histoire se passe à notre époque m’a naturellement mené vers un style plus tenu.

Est-ce le fait même de suivre la logique des souvenirs qui vous a convaincu d’adopter une chronologie non linéaire ?

Je voulais qu’il soit à la fois possible de suivre la trame d’une histoire, mais que le texte prenne dans le même temps une forme plus éclatée, fidèle au kaléidoscope que forme la mémoire des personnages. J’avais aussi cette idée de départ de faire contenir en une journée plusieurs niveaux narratifs, des histoires individuelles et collectives sur plusieurs générations. Ce jeu d’emboîtement m’offrait la possibilité d’une déconstruction et d’une tension dramatique dans cette journée tout à fait banale en apparence.

Le roman tourne autour d’une figure absente, Armand, le père décédé, qui n’est décrit que par le prisme, forcément trompeur, de la pensée de chacun. Il reste mystérieux malgré le poids qu’il a sur chaque existence des personnages. Est-ce que composer autour d’un personnage « absent » stimule votre imagination en tant qu’écrivain ?

Image de Jean-Baptiste Del Amo Pas particulièrement, car Armand existait, pour moi, tout autant que les autres personnages, durant l’écriture du roman. En revanche, je suis fasciné par la manière dont nous sommes amenés à recréer ceux qu’ont été nos disparus. La manière dont notre mémoire se joue de nous, et celle dont un être nous échappe toujours parce qu’il est simplement impossible de le connaître véritablement. Comment s’accommode-t-on du vide que laissent les morts ? Chaque personnage essaie de recomposer cette figure paternelle, mais c’est une démarche vouée à l’échec. Ils font du père une figure mythologique.

La lumière joue quant à elle un rôle prédominant dans ce dernier roman, tout comme la description de personnages dans des attitudes figées au milieu des souvenirs qui les traversent. Si Une éducation libertine est pictural, Le Sel est-il photographique ? Les travaux de certains photographes vous ont-il guidé ?

Tous mes souvenirs sont liés à des sensations visuelles ou olfactives. J’ai l’impression d’écrire à partir d’images qu’il me faut retranscrire le plus fidèlement possible afin de faire partager au lecteur ces sensations. Je suis passionné de photographie. C’est pour moi, avec la musique, l’art qui délivre l’émotion la plus brute et immédiate. Si je ne crois pas m’inspirer directement des travaux de photographes, j’en suis beaucoup avec attention : Antoine d’Agata, Nan Goldin, Anders Petersen, certaines séries d’Andres Serano, Tsurisaki Kiyotaka, Sebastiao Salgado, Jeffrey Silverthorne et beaucoup d’autres. La photographie m’intéresse pour son rapport immédiat et brutal avec le réel, sa valeur de témoignage. J’ai bien plus d’estime pour la photographie de reportage ou de guerre que pour la photographie de studio qui, en revanche, ne me touche pas.

On retrouve beaucoup la thématique de l’exil dans vos romans, qui apparaît tour à tour comme une libération, un déchirement et une illusion. Vous décrivez aussi le lien ambigu qui subsiste entre ces « exilés » et leur terre natale, notamment au travers des très beaux mots de Nadia : « Les façades de chaux et l’éclat des vitres ou le tonnerre lointain des moteurs ? Je sais avoir aimé quelque chose de ce lieu, comme de l’Afrique, mais j’ignore quoi. » Qu’est-ce qui au final retient en pensée les personnages à leur terre natale, malgré leur volonté de s’y arracher ?

Mon grand-père paternel, qui a été un personnage marquant de mon enfance, a fui la guerre civile d’Espagne. Peut-être cet exil, que je n’ai pas connu et dont je n’ai jamais entendu parler, a-t-il marqué mon imaginaire ? Ce lien à la terre natale, je l’ai jusqu’à présent plutôt envisagé à travers des impressions très personnelles, mon attachement à la nature, aux lieux de l’enfance. La terre natale, comme les morts que l’on laisse, est sans doute elle aussi transformée, mythifiée par un jeu de mémoire, de souvenirs. Elle manque quand elle est soustraite au regard, et elle déçoit quand on la retrouve puisqu’elle n’est jamais à la hauteur de ce que nous croyons qu’elle a été.

Dans Une éducation libertine, vous semblez décrire Etienne de V., qui va orchestrer l’éducation et l’élévation de Gaspard, tout à la fois comme un stoïque et comme un matérialiste. Pensez-vous que c’est dans un de ces paradoxes que réside la philosophie libertine ?

Dans le cas d’Etienne de V. le paradoxe me semble plus tenir de l’opposition entre sa noblesse et son aspiration au libertinage. Il est plus cynique, blasé et résigné que véritablement stoïque. Son projet est simplement théorique, voué à l’échec, comme l’était celui (dans un tout autre genre) de Rousseau avec l’Émile.

À l’action de ce même roman, se déroulant au XVIIIe siècle, vous avez opposé une description des villes propre à la littérature moderne et contemporaine : l’idée qu’elles sont des sortes des Léviathans absorbant les visages et identités des êtres dans une masse informe. Qu’est-ce qui fait que, selon vous, on retrouve cette idée commune chez autant d’auteurs du XXe et XXIe siècle ?

J’ai beaucoup de mal à écrire sur les villes d’aujourd’hui, parce qu’elles me semblent justement terriblement lisses. Pour cette raison, j’ai choisi la ville de Sète, car les villes portuaires restent des lieux chaotiques, imprévisibles, prolétaires. Je crois que l’urbanisation, l’industrialisation et « l’hygiénisation » des villes au XIX ° et au XX ° siècle ont bouleversé le visage des cités. Elles sont devenues plus imposantes, impersonnelles. Le déplacement des populations précaires à la périphérie des villes a assuré la disparition des petits métiers, d’une culture populaire, et les a déshumanisées. La ville est devenue le sanctuaire désincarné du travail bourgeois. C’est pour cela, je pense, que les auteurs sont si nombreux à s’être emparés de cette difficulté à exister dans la ville moderne.

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Le Sel de Jean-Baptiste Del Amo aux éditions Gallimard.

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

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