Un monde parfait – Mano

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Un roman d'anticipation est toujours le reflet « empiré » de l'environnement direct de l'auteur. Amplifier les pires travers et dérives de la société dans laquelle on vit, comme pour jouer avec ses peurs tout en les regardant en face. Pour la France, ce qui semble le plus fasciner et angoisser au point d'envahir tous les champs de l'anticipation, ce sont les banlieues, envisagées comme des zones de non-droit absolues.

manoPour le meilleur comme pour le pire, il suffit de se rappeler de la crétinissime production Luc Besson Banlieue 13 ->http://www.nanarland.com/Chroniques/Main.php?id_film=banlieue13] enfonçant les limites des clichés du genre (mais notez que ça ne les a pas empêché de faire [une suite qui sort en février, vous pouvez sortir les sacs à vomi oui). Le terme de zone se pose là, c’est même celui qu’affectionnent le plus les jeunes romanciers français qui se collent à l’anticipation. Et dans le Monde parfait de Mano, notre futur est également délimité en zones.

Un futur proche où la seule soupape de sécurité c’est donc la Zone, ces banlieues dans lesquelles on entre comme dans des Luna Park de la mort et de la défonce après avoir passé de multiples sas et qu’on se soit fait remettre armes et gilets pare-balles. Dans la Zone, la règle. C’est qu’il n’y a pas de règles. C’est ce que dit William à Léa et Samuel autour de la machine à café un vendredi et leur dit qu’il va les y emmener parce que c’est le « nirvana, une partouze sensorielle » auquel on devient accro en peu de temps. Espace de misère où les citadins viennent se détendre en pétant les plombs, se droguent avec le Fly Me II The Moon, un puissant hallucinogène, tuent les résidents de la Zone, se font du frisson « toléré » avant de retrouver leur vie en ville bien policée, sans alcool, sans drogue, sans tabac où ils sont tous de bons consommateurs.

Le pouvoir est incarné par Stéphane Vescraut, Président de la République, hâbleur, cynique et vulgaire dont est proche Franck Duluth, un écrivain qui malgré ses livres bien provoc’ vendus par millions se sent vide et nul. La fameuse crise du « Qu’est-ce qui pourrait donner un sens à mon existence, autre que celui de tromper ma femme avec des pétasses qui couchent avec moi parce que je suis connu, avoir mes entrées à l’Elysée et foutre un bordel bien calculé dans les salons du livre ? »

Il ne sait pas encore que sa route va bientôt croiser celle de Léa et Samuel qui ont tout plaqué pour aller vivre dans la Zone. En effet Léa, choquée par ce qu’elle a vu, ne conçoit plus de retourner en ville et préfère vivre au coeur du chaos, sans doute pour comprendre comment faire exploser ce monde et cet ordre parfait qu’elle ne supporte plus.

Un an après avoir brocardé les « banlieues Disney  » propres, sécuritaires et inquiétantes dans Les habitants, Mano s’attaque donc au côté sombre de ces excroissances autour de la ville. Mais s’il avait tendance à se vautrer dans la caricature un peu vaine lors de ce précédent roman, il trouve avec Un monde parfait l’équilibre idéal entre une anticipation assez folle pour apparaitre comme excessive et néanmoins assez enracinée dans la réalité pour glacer le lecteur. La vision futuriste de Mano n’est pas celle d’un monde paranoïaque mais plutôt celui dont la logique sécuritaire est telle, qu’elle est tout près de basculer dans le terrorisme urbain qui fait que la Bande à Baader ou Action Directe ont pu exister. Jusqu’à faire de Léa une sorte de Florence Rey du futur…

Ecrit dans un style nerveux pour ne pas dire craché, Un monde parfait a ce pouvoir d’attraction irrésistible qui empêche de le poser avant d’avoir lu la fin. Tout à la fois bordélique et maitrisé, ce récit s’appuie sur le viscéral et ça marche. Un vrai roman du dégoût et de l’insurrection. Peut-être quelque chose de salutaire.

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En savoir +

Un monde parfait, Mano, Editions Léo Scheer, 2009, 237 pages

Entretien entre Mano et Florent Georgesco à propos d’ Un monde parfait :
http://www.dailymotion.com/video/x7wzam_entretien-avec-mano_creation

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

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