Le monde à ses pieds – Géraldine Maillet

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Comme un très bon roman au sens pur du terme, Le monde à ses pieds entraîne le lecteur dans un univers fictif : ici, une jeune fille propulsée sous les projecteurs du mannequinat. Mais il donne aussi à voir un joli tableau des contradictions et des incertitudes humaines.

mailletHuitième roman de l’ex-mannequin Géraldine Maillet, qui ne quitte pas si facilement l’univers de la mode, Le monde à ses pieds suit une jeune femme sublime, Ruslana, tirée du sol pauvre du Kazakhstan, en route vers les étoiles occidentales du mannequinat. Un concept qui fera adorer l’héroïne sous les projecteurs de la mode et de la narration à coup sûr. Et qui en profite aussi pour se creuser une petite place marketing sur les rayons littéraires.

Il s’agit d’un destin hors normes qui fait rêver. Mais entre les lignes, se racontent autant la vie luxueuse que ses pertes, ses folies, son désastre. De quoi affirmer la subtilité de cette histoire, puisqu’elle n’oublie pas les pans sombres du succès ? Non, car l’on connaît déjà les étoiles comme les enfers de ces destins prestigieux.

Seulement, Géraldine Maillet nous offre une très belle gestion de l’histoire, de nombreux chronomètres et même si le lecteur se doute de la suite, il est indéniablement entraîné dans l’essoufflement de la course. Une jeune femme propulsée la tête dans les étoiles. La tornade dans laquelle l’héroïne est prise, Géraldine Maillet la dessine à coups d’énumérations, de listes sans fin, de chapitres mouvementés épinglés dans une série de lieux hypes : ribambelle de personnes connues, magazines, photographes, capitales mondiales… Mais tout se confond, tout s’annule, dans la solitude. Adorée de tous, transparente à tous. Ruslana se perd dans cette frénésie que le lecteur vit à ses côtés.

Que le succès puisse être assassin, soit. Voilà un constat qui n’est pas neuf et il y a sans doute plus à retenir de ces 200 pages : à savoir les multiples contradictions irrationnelles qui peuvent habiter tout être, jusqu’à interdire la lutte pour sa survie. L’héroïne perd ce réflexe vital. Elle n’est pas heureuse, mais jamais elle ne prend le temps d’arrêter le cercle infernal : non, toujours plus d’argent, pour sa pauvre mère, cela sonne comme un faux prétexte, comme peut-être, un objectif fixé arbitrairement qui seul donne l’illusion d’un sens à toute cette vie démultipliée et la force de s’y agripper.

Elle semble savoir où elle va pourtant, sans jamais tout arrêter… Peut-être, menée facilement par ce qui s’est enclenché, par ce quotidien extérieur qui la tient, peut-être, pour rester mannequin et belle toujours, au firmament, peut-être, par peur du vide et de l’image de l’autre chose et de l’ailleurs.

Ruslana vit, jusqu’au bout, intensément, comme un être de feu et d’émotion qui ne se résout jamais à la demi-mesure. Dans cette belle histoire, la complexité des êtres humains, les hésitations, les contradictions, les incertitudes et l’impossibilité à se décider, priment. Cette force que l’être humain n’a pas de l’intérieur, il la perd dans un monde tout aussi complexe que lui et le laisse parfois dessiner la trajectoire à sa place. ‘Je me déteste et je t’aime’ dit l’héroïne à sa meilleure amie.

Malgré un traitement délicat de l’histoire dans son approche psychologique, ses manques et ses réponses non-apportées, ses non-dits si chers, le roman peut receler quelques exagérations ou détails moins crédibles. On regrettera certains contrastes trop saisissants pour ne pas tomber dans la facilité : le pays d’origine fait de vide, de pauvreté, de tristesse et d’ennui, s’oppose un peu trop au monde des lumières occidentales. Autre approche simpliste, celle d’une héroïne qui soit se retient de tout et se préserve, soit s’abandonne à tout et se perd : presque religieux et peut-être un peu trop bipolaire.

Une poésie légère, des discours bien menés, des dialogues pointus et bien contemporains, le livre de Géraldine Maillet est aussi un beau témoignage de notre époque tout à la fois étrange, grotesque, sublime et en perdition. Une parole qui tire droit, qui parle avec sa modernité et son intelligence du temps, sur un air moqueur et lucide. Par une ex-mannequin qui vit encore son premier métier au travers de ses romans.

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Le monde à ses pieds, Géraldine Maillet, Éditions Grasset, Collection Ceci n’est pas un fait divers, 2009

A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

2 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 16 novembre 2009
    raph a écrit :

    jai beaucoup aimé ce livre ..
    il ma passioné jusquau dèrnier mot .

    Jaimerais savoir de quel manequin est il questiondans ce roman ?

  2. 2
    le Mardi 17 novembre 2009
    Céline Esc. a écrit :

    Il s’agit de Ruslana Korshunova, d’Almaty (Kazakhstan). Elle a 16 ans au début de sa carrière, 20 à sa mort.

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