Patria o muerte – Dominique Perrut

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Écrit confidentiel dépeignant la relation entre le protagoniste principal - Frédéric - et André Karayan, présumé coupable d'un crime sordide dans les années 70, Patria o muerte revient avant tout sur l'état d'esprit d'une époque. Souvenez-vous, lecteurs, c'était dans les années 70.

perrutFrédéric a l’allure frêle et l’air perdu lorsque son regard croise celui de Marina. Exilée cubaine, elle vit de-ci de-là à Paris, lieu de l’intrigue. Ou de la romance. Ou du drame. Car il est bien question de cela dans Patria o muerte : d’amour. Marina est le fil qui traverse de part en part le roman. Elle est celle qui fera se rencontrer Frédéric et André Karayan, elle est aussi celle qui quittera le premier pour le second. Enfin, elle est celle qui distillera assez d’informations pour faire penser à Frédéric que Karayan, homme violent et fier, a bien tué de sang-froid, au cours d’un braquage, deux épicières.

André Karayan n’est autre que Pierre Goldman, demi-frère de Jean-Jacques Goldman, déclaré coupable de meurtre lors de son procès en assises en 1974 puis acquitté du double meurtre en cassation. Soutenu par la gauche intellectuelle de l’époque, il en deviendra le martyr et la foule se pressera à son enterrement quelques années plus tard.

Mais le lecteur a surtout, et c’est ce qui fait la force de ce récit dense et douloureux, le loisir de rentrer dans l’intimité de la vie de Frédéric, qui revient sans cesse comme le doux bruit d’un ressac sur des souvenirs précis, émouvants, poignants, d’une bande de révoltés voulant changer le monde par l’action violente. Cette bande, composée en son coeur de Marina, Karayan et Négresco, prend sous son aile le jeune français qui s’accroche à une cause, celle des Cubains exilés, celle des révolutionnaires, comme on s’accrocherait à la vie.

Frédéric, lui, s’accroche surtout à l’amour, celui qu’il partagera avec Marina pendant plusieurs années avant qu’elle ne le quitte. Cette relation faite de domination d’une femme influente sur un jeune homme encore hésitant dans sa quête et ses choix, de plaisirs frustrés et de lente agonie, hante le roman. Même lorsque l’on entame la seconde partie intitulée « Karayan furioso », Marina semble seule être encore le lien entre la volonté farouche de Frédéric d’oublier et celle – contradictoire, mais passionnante – de dévoiler la vérité qui entoure le mythe. Frédéric se raconte, raconte ses amours trouvées et perdues, et c’est peut-être ce qui fait la force de ce récit confidentiel. L’écriture tendre et fluide nous laisse croire que Frédéric nous murmure à notre oreille l’histoire de ces années gâchées, vers 1970.

Dominique Perrut esquisse à travers les fils de son cahier de jeunesse reconstitué et des notes prises au cours de ces dernières années son propre portrait, ainsi que le portrait de l’homme voyou et vindicatif qu’était André Karayan. Mais assez rapidement, il prévient le lecteur : « ces notions mêmes, le réel, la vérité, au début du vingtième, elles se sont désintégrées, face à la physique de l’atome, face à l’irruption de l’inconscient. Blindage de longues années de censure incertaines ouvrant sur des recompositions hasardées, notre vie passée, un beau jour n’est plus qu’une série d’hypothèses mouvantes ». Ainsi, ce roman n’a pas la prétention d’être un documentaire-fiction, un travail journalistique reconstituant ligne après ligne la vie de Karayan-Goldman. Il reste néanmoins un exercice de dénonciation des mensonges, petits arrangements, des illusions de la violence qui ont parcouru les années 68 et les grandes âmes soixante-huitardes. En cela, il est l’un des récits les plus éclairants sur le sujet Karayan-Goldman de ces dernières années.

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Patria o muerte, Dominique Perrut, Éditions Denoël, 2010, 500 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1985, Marine vit à Paris. Après avoir pensé à devenir avocate, magistrat ou danseuse étoile, elle décide in fine de rester dans l'univers suranné des livres qui ont formé son imaginaire. Elle a longtemps pratiqué la danse contemporaine, avant de trouver sa place sur les sièges élimés des théâtres. Écriture, spectacle vivant, danse : voici les mots clés qui l'ont poussée à devenir chroniqueuse pour Discordance.

5 commentaires

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  1. 1
    le Dimanche 24 janvier 2010
    Clément a écrit :

    C’est étrange comme ce discours revient souvent quand on s’attaque au sujet « Goldman ».
    Dommage que le reste de ce par ailleurs excellent livre, ne soit pas retenu : facture, élégance de l’écriture, témoignage…

    Tant de désespoir dans ces paroles angoissent.

  2. 2
    le Mardi 26 janvier 2010
    Pulpo a écrit :

    C’est curieux, Reyss, plutôt que de répondre point par point aux informations apportées par Dominique Perrut, vous insultez, vitupérez, appelez le premier roman de Goldman « chef d’oeuvre », rappelez qu’il a été acquitté par un Jury populaire…

    Certes, Goldman a été acquitté…mais après avoir été condamné, lors d’un premier procès, par un jury populaire, sur la foi de trois témoignages, hélas pour vous, écrasants… Procès cassé pour une raison qui a fait depuis jurisprudence

    Quant au « roman » de Goldman, »chef d’oeuvre de la littérature française » : pour vous et pour les autres inconditionnels du personnage, sans doute! Parce que j’ai rarement lu une prose aussi tortueuse, verbeuse et auto-complaisante.

    Enfin, vous occultez bien soigneusement deux loups mis à jour par Perrut.
    1) l’inanité totale de l’alibi de Goldman.
    2) Son dossier psychiatrique chargé, et ses séjours en clinique.

    Bref, vous occultez le fond, pour vous concentrer sur des insultes (demi-débile) et des accusations non étayées.

    Pour ma part, je n’en ai rien à foutre de Goldman, et de ces querelles de vieillards 68 ards -je n’étais pas né à l’époque. On m’a conseillé le livre comme une authentique réussite littéraire. Je l’ai lu et y ai trouvé les qualités promises. Et pourtant, il m’en faut beaucoup pour m’intéresser à cette pitoyable époque (dont ma génération paye aujourd’hui les excès et lâchetés, sous forme de chômage et de crise sociale profonde !)
    A mon sens, ce livre marque juste la naissance tardive d’un très brillant écrivain, peut-être d’un grand écrivain. Votre commentaire outrancier me conforte dans cette opinion. La bonne littérature chahute toujours les petites chapelles bien établies et les idées reçues. Je conçois que vous avez dû vous sentir attaqué…

  3. 3
    le Lundi 1 février 2010
    AnnaP a écrit :

    @Reyss Poster un commentaire ordurier sur un si bon livre passe encore…Mais le Copier/coller sur tous les sites qui référencent le bouquin cela s’appelle de l’acharnement. Sachez que cela décrédibilise complétement votre argumentation et fait passer votre critique pour émotive et donc en rien objective.
    Sur un sujet si brulant votre parti pris n’est pas anodin.

    @Pulpo: J’ai également trouvé dans ce livre une grande qualité d’écriture et une passionnante histoire même sans connaitre l’affaire Goldman.Un commentaire bien plus juste en somme.

  4. 4
    le Lundi 15 février 2010
    luc a écrit :

    total accord avec Reyss ; et on se demande bien qui espère abuser le commentaire ci-dessus en parlant de… si bon livre. Par ailleurs c’est la deuxième fois en moins de trois ans que les éditions Denoël commercialisent un ouvrage de basse inspiration basé sur le personnage de Pierre : la différence est que le précédent était écrit dans un français correct et pouvait même présenter au second degré une involontaire drôlerie dans sa haine ; ce n’est pas le cas de celui-ci, qui est effectivement un torchon d’une nullité absolue.

  5. 5
    le Mercredi 31 mars 2010
    valclair a écrit :

    Je ne partage pas l’enthousiasme de certains sur ce livre mais encore moins les réactions non seulement négatives mais haineuses de luc et de weiss. J’ai essayé pour ma part de donner une lecture plus équilibrée de ce bouquin sur mon propre blog.

    Je suis très gêné pour ma part par le côté roman à clef avec pseudos plus ou moins transparents des personnes que l’on dégomme. Sur la partie affaire Goldmann et sur la constitution de la mythologie autour de lui il me semble qu’il aurait été préférable de faire une enquête et une analyse s’assumant vraiment plutôt que de laisser deviner, un exemple parmi d’autre, Simone Signoret dans « la madone alcoolique des causes dérisoires ». Franchement ça manque d’élégance et ça a contribué à me rendre un peu antipathique un livre que j’ai pourtant bien apprécié pour d’autres aspects.

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