Non, la version suédoise de Millénium n’est pas un meuble Ikéa

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Qui dit remake dit forcément duel. Choc des cultures. Battle. C’est un peu comme le clafoutis, c’est facile mais c’est toujours bon.

À l’époque, l’annonce d’une version américaine de Millénium a soulevé pas mal d’interrogations. La fascination d’Hollywood pour le réchauffé était déjà évidente, conséquence croisée d’un manque d’inspiration flagrant au niveau de l’offre et d’une apathie intrinsèquement postmoderne au niveau de la demande. Plus important encore, la trilogie originale offrait déjà une excellente adaptation des livres de Stieg Larsson: l’intrigue était connue du grand public et passée par la case cinéma, non sans récolter un certain succès critique. Autant dire que le projet d’une version US semblait avoir autant d’intérêt qu’une comparaison d’organes génitaux. Regardez, sales mangeurs de boulettes, c’est David Fincher qui a la plus grosse.

Pour les plus cinéphiles, l’initiative a sans doute également ravivé le souvenir d’une adaptation à l’histoire étonnamment similaire, lorsque Matt Reeves (à l’origine du très médiatique Cloverfield) décida de réaliser une version américaine du film Morse, lui aussi suédois et lui aussi tiré d’un roman. Illustration ô combien emblématique et cruelle du cycle de vie de beaucoup d’œuvres soumises au remake. C’est ainsi qu’une fable sublime, étrange et sauvage (qualifiée à raison par Guillermo Del Toro du film « le plus poétique et obsédant qui soit ») s’est vue dépecée pour aboutir à une copie clinique, affreusement appuyée et noyée sous la neige carbonique. Mais revenons à nos moutons. Fincher est tout de même un poisson autrement plus costaud que Reeves. Ce génie incontesté suffit-il à justifier son adaptation ?

Niveau mise en scène, victoire par K.O de Fincher, incontestablement, qui prouve encore une fois son talent pour filmer le Glauque (n’ayons pas peur de l’allégorie). Le contraire aurait été contre nature au vu de sa filmographie, abordant des thèmes faisant écho à ceux de Millénium : la violence, la folie, l’enfermement physique et mental, et plus généralement le caractère pulsionnel du Mal. Mention spéciale au générique d’intro, chef d’œuvre à lui tout seul. Quelques réserves cependant, notamment un montage excessivement nerveux qui, même s’il sert l’intrigue, finit tout de même par gêner. Niels Arden Oplev, dont la mise en scène est certes moins maîtrisée (en aucun cas « scolaire », comment le proclament certaines critiques), parvient, grâce à une économie de moyens et un rythme beaucoup plus lent, à instiller le malaise avec une plus grande subtilité.

C’est d’ailleurs le réalisateur suédois qui remporte le round du traitement de l’intrigue. Même si la plupart des libertés prises par Fincher par rapport au livre et à la version originale sont habiles, un détail coince: la nature des rapports entre l’enquêteur et la victime. Dans son récit, Larsson donne en effet une information cruciale que Fincher, à la différence d’Oplev, choisit délibérément d’ignorer: Blomqvist connaît Harriet. A priori négligeable, cette précision donne pourtant à l’intrigue une dimension beaucoup plus intéressante : le journaliste se décide à mener l’enquête précisément parce qu’il se souvient de cette jeune fille lorsqu’il était enfant, parce qu’il a un jour palpé cette vitalité à présent disparue, parce qu’il est lui aussi obsédé par son fantôme. L’enquête tout entière est ramenée vers le passé, la mémoire, les secrets ; ce qui renforce considérablement la puissance du huis clos. Notons également que les relations entre Blomqvist et Salander perdent beaucoup de leur ambiguïté dans la version américaine, et laissent place à une histoire d’amour relativement classique.

Pour finir, concernant les interprètes, soyons fair-play : de la même façon que Craig surpasse Nyqvist (James Bond oblige), Rapace éclipse Mara. La performance de cette dernière reste remarquable, mais ne résiste pas à celle de l’actrice suédoise, magnétique et incandescente, qui incarne à la perfection cette punkette hackeuse et bisexuelle, héroïne ô combien actuelle. Pardonnons-lui sa récente méprise qui l’a conduite à l’affiche de Sherlock Holmes 2 (deux comme double daube), elle reste une actrice formidable. Tout le monde a droit à un instant d’égarement.

Au final donc, match nul pour ce duel. Même si la version de Fincher se doit d’être saluée par son extraordinaire maîtrise technique, la version d’Oplev est plus sensible, moins évidente, et reste un excellent thriller. Or, même si un remake des deux autres volets est prévu, la présence de Fincher à la réalisation est encore plus qu’incertaine. Si un autre réalisateur vient à prendre la direction de l’adaptation, il y a fort à parier que la version suédoise ne prenne définitivement le dessus.

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A propos de l'auteur

Image de : Môme de la cyberculture et de l'hypermodernité. Je regarde, j'écoute, je lis, je joue et je mange beaucoup. Vous pouvez suivre le reste de mes pérégrinations @Axeliteau.

7 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 11 février 2012
    isatagada a écrit :

    Il y a aussi que lorsqu’on voit le film suédois on se dit wahhhhh, un vrai film avec des vrais gens, pas des acteurs américains, un truc qui a survécu à la mondialisation et conserve ses caractéristqiues propres, cette originalité qu’on ne trouve presque plus désormais que dans les films asiatiques ou du moyen orient. Rien que pour ça, il faudrait déclarer la Suède vainqueur par K.O. !

    PS : j’aime cet article. Well done :-)

  2. 2
    Axel
    le Samedi 11 février 2012
    Axel a écrit :

    Merci chère collègue, ça me va droit au cœur!

  3. 3
    le Lundi 13 février 2012
    Lebonche a écrit :

    Honnêtement je trouve que cette version de Fincher ne sert à rien…

    C’est vraiment à mon sens une « hollywoodisation » inutile du film (histoire d’amour Salander/Blomqvist par exemple), histoire de formater tout ça un peu mieux pour Hollywood quoi…

    Je rejoins de plus totalement l’avis de Isatagada sur la version Suédoise et son coté indépendant.

    Après avoir vu les deux, pour moi il n’y a pas photo, la version Suédoise est clairement plus crédible et authentique.

    Cependant, je ne dis pas non plus que la version Fincher est mauvaise, pas du tout, je conseillerais juste aux gens n’ayant vu aucun de ces films, de se précipiter sur la version Suédoise…

    Lebonche

  4. 4
    Virgile
    le Vendredi 17 février 2012
    Virgile a écrit :

    Bon article (j’aime beaucoup le titre!), même si je ne suis pas vraiment d’accord avec toi! :) Selon moi, la version de Fincher met KO et ridiculise complètement la version suédoise, au niveau de l’image, de la mise en scène, de la musique (Trent Reznor oblige), des acteurs (SURTOUT Mara, sublime).
    Je ne suis pourtant pas une fan des remakes américains (Morse en est l’exemple parfait), mais Fincher n’est quand même pas un réalisateur lambda et ce Millenium est quand même un très très bon film, qui s’intègre extrêmement bien dans sa filmographie…

  5. 5
    le Dimanche 11 mars 2012
    Ak a écrit :

    Pas encore vue la version américaine, je trouve si triste que les américains aient besoin de remakes.

    Nyqvist me fait beaucoup plus craquer que Craig, un charme fou, un mec de la vraie vie, pas un James Bond. Plus proche aussi de ce qu’était Stieg Larsson, car ne l’oublions pas, il y a beaucoup d’éléments biographiques dans Millenium.

    Enfin l’actrice de la version suédoise est un diamant brut. Le Millenium suédois est un film qui m’avait vraiment impressionnée, et j’étais accro à ce qui était une série.

  6. 6
    le Mercredi 16 janvier 2013
    Gwendo a écrit :

    Personnellement, je n’ai pas vu la version américaine et je n’ai pas du tout envie de le voir !

    Pourquoi les américains se sentent obligés de reprendre un film qui a un certain succès ? « LOL », « Les Ch’tits » (rien qu’en France) et là, « Millenium » !

    Je suis d’avis de Lebonche, la version américaine ne sert à rien !

    En regardant les images (j’ai quand même regardé la bande annonce et quelques photos), je trouve que les acteurs suédois sont plus les personnages de Stieg Larsson. Noomi Rapace me montre la Lisbeth Salander que je m’imaginais et pas Mara.

  7. 7
    le Samedi 19 janvier 2013
    Sam a écrit :

    Bon, je lis les coms, et des choses m’échappent (ou est-ce l’inverse?): faudrait quand même rappeler qu’à la base, c’est un roman (c’est même dit dans l’article aussi), donc parlons davantage d’une adaptation que d’un remake. Est-ce qu’en 2012, on a craché sur le Norvégien Joachim Trier parce qu’il adaptait Le Feu Follet de Drieu La Rochelle déjà adapté par Louis Malle? As-t-on quelque chose à reprocher à Miller d’avoir adapter Thérèse Desqueyroux de Mauriac, déjà adapté par Franju? Alors, quoi Fincher peut bien faire sa version d’une roman de merde suédois, succès mondial, qui plus est!

    Ensuite, bacher sur les ricains, c’est un peu facile (même s’ils font plein de films de merde! Je sais pas, genre The Dark Knight Rises!), mais on est quand même en présence de David Fincher ici. Quelqu’un sait-il à quoi aurait ressemblé Seven si Fincher n’avait pas été aux commandes? À une sorte de buddy movie! Et puis le monsieur a le droit de s’amuser avec sa Red.

    Perso, j’ai apprécié la version de ce cher David. Au-delà de la divine Rooney Mara (qui a ce côté innocent, fragile, essentiel au personnage, et pas juste le côté « hey, j’suis une emo » de Rapace), Fincher parvient à insuffler une véritable atmosphère à cette histoire assez naze. Je cherche encore pourquoi on s’emballe pour un script aussi pauvre. C’est ça, la vraie question (en même temps, des films comme Intouchables et Avatar ont cartonné, un script de merde peut donc être glorifié!)

    Sinon, je rejoins Virgile (ce qui est assez rare pour être mis en relief!), mais il y a un point où je suis 100% d’accord avec Axel, c’est à ce moment du texte: « Sherlock Holmes 2 (deux comme double daube) »

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