L’envers du regard-caméra

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Quand une revue d’année se transforme en ode au cinéma, ça donne le texte qui suit. Son concept, pouvant dérouter au départ, n’est là que pour mieux rendre hommage à Chris Marker, cinéaste disparu l’été dernier et célébrer les cinéastes d’aujourd’hui comme Leos Carax, qui parfois malgré eux, doivent jouer avec le passé du cinéma.

Envers du regard-caméra

Je me souviens du battement de cils dans La Jetée, je me souviens de la liste des choses qui font battre le cœur dans Sans Soleil. Je me souviens combien mon cœur battait entre mes battements de cils pendant Holy Motors. Je me souviens de 2012, de sa boutique obscure et de cette île où les images sont éternelles et où le regard-écran insuffle la force vitale à un art, le 7e.

DÉPART : Tentative d’épuisement d’une année cinématographique

Je n’aime pas écrire des articles à la première personne, mais je ferai exception ici, car cela ne me concerne pas, du moins, pas directement. Ça concerne les films et les gens qui les regardent. D’ailleurs, que nous apportent les films ? Ne sont-ils faits que pour nous apprendre à vivre ou à faire un lit ?

Après avoir commencé plusieurs textes sans jamais pouvoir les finir, j’avais entamé l’écriture d’un bilan de l’année 2012, comme je l’avais fait pour 2011. Le concept à la Perec était simple : une succession de « Je me souviens », mêlant souvenirs de films de l’année écoulée et description de ce qui se passe devant un cinéma de quartier où je serais resté pendant trois jours à noter tout ce que mes yeux auraient été capables de voir. Puis finir par un travail de montage.

À la fin du deuxième jour, éreintant, la première lettre arriva. Et les premiers mots écrits n’étaient pas ceux du destinateur, mais ceux de T.S. Eliot : « Because I know that time is always time And place is always and only place… And what is actual is actual only for one time And only for one place ». Le courrier n’était pas signé. Il m’écrivait : « 2012 a été une élégie à la mémoire cinématographique, à la mémoire tout simplement, et ce à travers trois évènements : Vertigo, sacré ; Marker, décédé ; Carax, ressuscité. Et en filigrane, le deuil, thématique importante, comme dans Twixt, le dernier film de Coppola ». Qui était l’auteur de cette lettre ? Je l’ignorais, j’en venais à me dire que là n’était vraiment pas la question. La question était plutôt en quoi cela allait pouvoir m’aider dans l’écriture de ce texte.

ÉTAPE 1 : Histoire de l’œil

Dans La Vie mode d’emploi, Perec cite en exergue Michel Strogoff de Jules Verne : « Regarde de tous tes yeux, regarde. » Dans Holy Motors, Carax cite Oscar Wilde à travers le personnage de Piccoli : « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde ». Et la spirale de l’œil dans le générique de Vertigo vient s’imposer, « L’œil si soigneusement codé à l’intérieur de la spirale qu’on peut s’y tromper et ne pas découvrir tout de suite que ce vertige de l’espace signifie en réalité le vertige du temps. » disait Marker dans Sans Soleil. L’œil, c’est celui du spectateur, témoin de la beauté et du vertige de l’histoire cinématographique, d’histoires qui ne trouvent leur force que dans le désir de ceux qui les regardent. Et lorsqu’un spectateur regarde un film, il est doté de deux choses : le regard et la mémoire. Celle du cinéma et la sienne.

Vivre sa vie

Le réalisateur de Cosmopolis, David Cronenberg, déclarait : « Anybody who comes to the cinema is bringing their whole sexual history, their literary history, their movie literacy, their culture, their language, their religion, whatever they’ve got. I can’t possibly manipulate all of that, nor do I want to ». Mais pour atteindre la beauté, il faut d’abord jouer sur les sens plutôt que sur la compréhension, souvent surestimée, voire superflue à l’appréciation d’un film. Trop de films veulent tout expliquer, tout mâcher pour le public, alors qu’il faudrait parfois simplement abolir les explications pour offrir l’expérience de la vie.

Robert Bresson : « On m’a souvent reproché de ne pas m’expliquer. Mais est-ce qu’on explique des choses dans la vie ? Dans la vie, les gens ne s’expliquent pas eux-mêmes (…). Je crois que nous, réalisateurs, nous ne réalisons rien du tout. Nous prenons du réel tel qu’il est, nous n’avons pas à démontrer quelque chose, mais à essayer de trouver, d’aller au fond des êtres, jusqu’à l’âme de l’âme d’un être humain » (Robert Bresson, Cannes 1971, Amis du film et de la télévision n°185, octobre 1971).

Michelangelo Antonioni : « Jamais je ne me lasserai de répéter qu’un film n’a pas besoin d’être ‘compris’, il suffit qu’il soit ‘senti’. Pour chaque spectateur, voir un film doit être avant tout une expérience personnelle, intuitive » (Entretien avec Gianluigi Rondi, Il Tempo, 20 mars 1975).

Il m’écrivait : « Les films sont comme des équations mathématiques décodant le sens caché du monde. Au spectateur de savoir résoudre ces équations par l’entremise d’émotions. Pense à Jean Cocteau, lorsqu’interrogé sur la définition d’un film, dans Le Testament d’Orphée, il répondait : « Un film est une source pétrifiante de la pensée, un film ressuscite les actes morts, un film permet de donner l’apparence de la réalité à l’irréel ». Aller s’enfermer dans le noir, c’est aller vers une expérience et voir comment l’histoire du cinéma avance, voir aujourd’hui les spectres de demain. « Il faut être absolument moderne, » disait Rimbaud, et le 7e art n’échappe pas au progrès. L’infatigable tempête souffle encore et toujours, et les ailes de l’Angelus Novus de Paul Klee ne peuvent se refermer. Holy Motors est un peu cet ange, le regard posé sur les vestiges de la mémoire cinématographique. Et cet héritage de « l’enfance de l’art », comme l’appelait Godard, le public en est autant testamentaire que les cinéastes. Il est temps de faire le portrait du spectateur en artiste.

ÉTAPE 2 : La boutique obscure

Je repense aux bilans cinématographiques de chaque année, aux tops 10 et autres listes récapitulatives. On parle des films, mais avec la 3D et le numérique, la télévision et Internet, l’acte d’aller au cinéma est-il toujours le même ? La salle de cinéma n’est-elle pas comme une Zone à l’instar de celles que l’on trouve chez Cocteau, Tarkovski ou encore chez Marker ? Ce soir était projeté Vertigo pour célébrer son sacre au sommet du classement de Sight & Sound. Mon texte n’avançait pas, alors je m’y rendis avec de quoi prendre des notes au cas où des idées surgiraient. Sait-on jamais ? Des notes. Je repense à Chris Marker qui voyait l’homme de l’an 4 001 comme le détenteur de la mémoire absolue, tel Funes dans la nouvelle de Borges. Que serait un spectateur qui ne saurait plus oublier ? Car après tout, entrer dans une salle de cinéma, c’est se rappeler à chaque fois une certaine conception de la beauté.

Boutique obscure-NewYorkMovie-Hopper

L’ouvreuse déchire mon billet que je transforme aussitôt en marque-page en le glissant dans mon livre. Puis, j’entre dans la salle. Quelques personnes occupent les sièges, dispersés dans la Zone. Il m’écrivait : « On ne s’intéresse pas assez au spectateur quand on parle de cinéma, si ce n’est pour parler de nombre d’entrées. Qui sont ces gens devant cette immense toile, dans le noir ? Au-dessus de qui passe le faisceau du projecteur ? ». Je repense alors au Festival de Cannes. Lors de la conférence de presse, Carax déclarait qu’il faisait des « films privés », qu’il ne le faisait pas pour le public, puis à Télérama : « Qu’est-ce que le public ? À Cannes, j’ai répondu : on ne sait pas. La seule chose dont on soit sûr est qu’il se compose de gens qui tous seront morts bientôt. Le spectateur ne prend vie qu’à la toute fin de la fabrication d’un film (on fait les films pour des morts, ils sont vus par des vivants) ».

Un film est comme un monologue, celui d’un artiste. Le partager dans une salle, sur un écran, c’est transformer ce monologue en dialogue. Le film n’appartient plus exclusivement au cinéaste, mais aux spectateurs qui réagiront, qui réfléchiront à ce que la pellicule ou l’image numérique leur projettera, même si l’œuvre n’a pas été faite pour eux, qu’elle est juste l’expression d’un individu. Dès lors, la salle de cinéma est un lieu de rencontre entre deux mondes, un lieu d’échange… Une boutique obscure. Leos Carax : « Le spectateur est un être assis immobile, seul dans le noir parmi des ombres inconnues, dos à une machine, face à une surface plane et bien dessinée beaucoup plus grande que lui ». Ainsi les voyeurs d’images sont aussi vus à leur tour par des images plus grandes qu’eux. L’écran est la ligne symétrique tracée entre le spectateur et le cinéaste. À noter que Carax se donne deux rôles dans son film : le rêveur (muet) et la machine (via le doublage d’une des limousines). Le cinéaste est le lien entre les rêves et la machine, celui par qui l’alchimie a lieu.

Il m’écrivait : « Une salle de cinéma est comme un TARDIS : ‘Bigger on the inside’, une invitation au voyage. ‘Regarder, c’est garder deux fois’, oui, une fois pour le présent, une fois pour l’avenir, quand la beauté sera transformée en souvenir, ou simplement en impression. L’impression s’ancre plus profondément que le souvenir lui-même. Les spectateurs ne sont pas des hommes creux. Une forme de mémoire les habite : personnelle, collective, cinématographique. Non, le cinéma n’est pas mort, même si la pellicule ne crépite plus, que l’expérience n’est plus aussi organique qu’elle ne l’était, le cinéma reste majestueux et capable de créer les plus beaux labyrinthes dans lesquels le public pourra se perdre pour mieux trouver ce qu’il cherche, parfois sans le savoir. Le cinéma reste une expérience poétique, que des cinéastes comme Carax ou Marker transcendent ».

ÉTAPE 3 : L’autre côté du pont

Seventh-seal-Bergman

« Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ».

Toutes les histoires pourraient commencer ainsi, surtout celles au cinéma, car s’il y a bien un lieu hanté, c’est celui-ci, cette « belle île » comme l’a dit Leos Carax lors de la conférence de presse à Cannes, réitéré lors de son entretien à Télérama. « Avec un grand cimetière. » Pour Alain Resnais, le réalisateur de Vous n’avez encore rien vu, « le cinéma est un cimetière vivant. Les vedettes des films des années 1920, 1930, 1940 continuent de nous hanter depuis le fond de leur tombe. Il y a des gens qui vont voir aujourd’hui un film de Fritz Lang pour la première fois de leur vie. Les salles du Quartier Latin, avec leurs reprises, sont peuplées de fantômes… je sens la mort dans tout spectacle de cinéma ». Tout est question de vie, de mort, et d’entre-deux, cet entre-deux qui se dit en anglais archaïque ’twixt’ : « We share this little ghost, my friend », dit Edgar Allan Poe à Hall Baltimore dans le film de Coppola. Le cinéma, c’est partager les fantômes et leurs images.

Il y a un livre qu’affectionnait beaucoup Chris Marker : L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares. L’action de ce roman se déroule entièrement sur une île où des personnages sont figés dans l’éternité grâce à une mystérieuse machine (la caméra ?) élaborée par un tout autant mystérieux inventeur (le réalisateur ?). Les personnages sont morts, mais leurs images continuent de parcourir l’île, répétant à l’infini les gestes d’une simple semaine. Devenir immortel, puis mourir, n’est-ce pas le destin des grands cinéastes ? Murnau, Hitchcock, Dreyer, Vigo, ils vivent encore, comme des images projetées sur l’écran du temps, un temps qu’ils ont réussi à créer, dans le tissu mémoriel du cinéma, ils vivent à travers des spectateurs qui les découvrent pour la première ou énième fois. Oui, quelle belle île au sein de laquelle dansent ensemble spectres et spectateurs.

ARRIVÉE : Les héritiers d’Orphée

Orphée-Cocteau

Le spectateur, comme Orphée, traverse un miroir avec des gants, parcourt une Zone pour aller chercher l’amour dans un monde de morts. Dans La Jetée, le héros quitte l’enfer de sa prison souterraine pour aller trouver l’amour dans un monde de spectres vivants : vivants à leur époque, morts dans la sienne. Que ce soit le voyage d’un espace à un autre ou d’un temps à un autre, le cinéma offre une expérience quasi orphique, « belle comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Dans son dernier courrier, il m’écrivait : « Je t’écris tout ça d’un autre temps. D’une certaine façon, les deux temps communiquent, grâce aux films et aux rêves. Si tu passes au Jardin des Plantes, arrête-toi devant cette fameuse coupe de séquoia couverte de dates historiques. Et cherche-moi hors de l’arbre. Je viens de là. Tu dois connaître cette nouvelle de Borges, que dis-je, je sais que tu la connais, celle où l’auteur se croise à un plus jeune âge, mais la rencontre se fait en rêve pour le double d’où l’oubli, et à l’état de veille pour l’autre d’où le souvenir. Au réveil, il faut toujours noter ses rêves, sinon, ils s’estompent et se diluent dans l’éveil. C’est ma dernière lettre. Il n’y en aura plus, comme il n’y aura plus de films de Chris Marker, mais tu me diras, des films comme Sans Soleil, on a l’impression de les voir pour la première fois à chaque projection. Certaines œuvres, c’est pour toujours ».

Puis il finit sur ces mots : « J’ai toujours aimé la magie de cette phrase : ‘For ever’ qu’on retrouve gravée partout dans Cœur Fidèle d’Epstein. On y lit bien ‘pour toujours’, mais aussi ‘faut rêver’, alors rêvons, rêvons devant la toile, cette forêt blanche, car le pouvoir du cinéma est bien celui de partager les rêves, et pas seulement d’apprendre à faire un lit ». Et sans en prendre conscience, mon texte était terminé.

Coeur Fidèle-Epstein-dernier plan

 


Sources : 

Chris Marker, Bamchade Pourvali. Collection « Les petits Cahiers », Cahiers du Cinéma, SCÉRÉN-CNDP, 2003 Chris Marker et l’imprimerie du regard, sous la direction d’André Habib et Viva Paci, éditions L’Harmattan, 2008 Écrits, Michelangelo Antonioni. Collection Inventeurs de formes (n°1), éditions Images Modernes, 2003 Robert Bresson, Philippe Arnaud, Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma, 2003 Conférence de presse Holy Motors (Festival de Cannes 2012) Leos Carax : « Le cinéma est une belle île » dans Télérama Alain Resnais : «  Le cinéma est une cimetière vivant » dans Le Monde Entretien: La seconde vie de Chris Marker dans Les Inrocks

Traductions :

T.S. Eliot, Mercredi des Cendres (Ash-Wednesday) Parce que je sais que le temps est toujours le temps Que le lieu est toujours et seulement le lieu Que ce qui est réel ne l’est que pour un temps Ne l’est que pour un lieu.

La Terre Vaine et autres poèmes, T.S. Eliot, (trad. Pierre Leyris), éd. Du Seuil, 1976, p.122 (anglais), p.123 (français)

David Cronenberg : « Quiconque vient au cinéma apporte toute son histoire sexuelle, son histoire littéraire, leur niveau d’alphabétisation en matière de film, leur culture, leur langue, leur religion, tout ce qu’ils ont. Il m’est impossible de manipuler tout cela, et je ne le veux pas. »

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Filmographie sélective :
Nosferatu – eine Symphonie des Grauens (F.W. Murnau, 1922)
Cœur Fidèle (Jean Epstein, 1923)
Orphée (Jean Cocteau, 1950)
Le Septième Sceau (Ingmar Bergman, 1957)
Vertigo (Alfred Hitchcock, 1958)
Le Testament d’Orphée (Jean Cocteau, 1959)
À bout de souffle (Jean-Luc Godard, 1960)
Vivre sa vie (Jean-Luc Godard, 1962)
La Jetée (Chris Marker, 1962)
Sauve qui peut (la vie) (Jean-Luc Godard, 1980)
Sans Soleil (Chris Marker, 1983)
Twixt (Francis Ford Coppola, 2012)
Vous n’avez encore rien vu (Alain Resnais, 2012)
Holy Motors (Leos Carax, 2012)

A propos de l'auteur

Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

2 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 21 décembre 2012
    isatagada a écrit :

    Moi j’aime tes textes et j’aime lorsque tu dis je. SAUF quand tu t’en excuses. C’est à ce moment là qu’on y fait vraiment attention.
    Ne t’excuse jamais d’être toi, ni de tes « je ». Tu es « bien trop bien » pour ça.
    Grand merci pour cet article et Joyeuses fêtes, Samuel :-)

  2. 2
    Samuel Cogrenne
    le Vendredi 21 décembre 2012
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Merci Isa, tes mots me touchent beaucoup. J’ai tellement tendance à prendre l’utilisation du « je » avec des pincettes que j’ai besoin de le justifier via un concept d’écriture, comme c’est le cas ici. À l’avenir, le sujet décidera, comme toujours.
    En tout cas, je te souhaite de joyeuses fêtes également. Et encore merci.

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