Le jour où la poésie passa sous les rails ?

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Avis d’incidents de voyageurs sur la totalité du réseau. Les métronautes les plus lettrés, viennent de prendre un wagon en plein melon. Scénario catastrophe qui aurait pu avoir lieu la semaine dernière, si tous avaient eu vent de la salade servie par la RATP en guise de lauréate de son concours de poésie annuel.

Grève de bons sentiments

Les amateurs de lettres, cette espèce en voie de disparition, malgré le nombre de lecteurs intra-rame, se rappellent pourtant le temps où la RATP, pleine de bonne volonté avait saisi tout le pouvoir imaginaire de ses voyages. On pense aux pastilles poétiques incluses dans la station Bibliothèque François Mitterrand, marques pages métalliques rassurants ; ou encore lors des Printemps des poètes, des perles européennes qu’on n’aurait eu bien du mal à aller cueillir seul.

Il y a une dizaine d’années, la Maison de la Poésie Française se désolait dans son Coin de table du côté destructeur des nouveaux poètes et élisait son jeune talent l’auteure d’un recueil intitulé avec une facilité dégoulinante « Poèmes intimes ».

Se cachant derrière une certaine nostalgie d’un prétendu respect de la poésie et cette envie saisonnière de fraicheur, ce jury n’aurait-il pas eu simplement la flemme d’aller chercher plus loin ? Syndrome du lecteur du 21ème siècle qui ne sait plus faire la différence entre la littérature à valeur artistique et le simple divertissement.

Parfait petit emblème de cette maladie, la plus jeune des lauréates, Zoé Guillemain a été choisie pour ce poème :

« J’avais écrit un poème,
Mais le vent l’a emporté.
J’avais écrit un poème,
Mais je l’ai oublié.
Alors j’ai réécrit un poème,
Et celui-ci, je l’ai gardé.
 »

C’est léger, c’est simple, c’est estival. Bon, admettons. On a tous été préados et pour peu qu’on en soit à ce stade de l’article on a probablement tous ce genre de première création dans nos tiroirs.

Ce qui est plus inquiétant c’est quand on interviewe la jeune « prodige » et que celle-ci n’hésite pas à citer comme référence « littéraire » Harry Potter ou Twighlight. Là le bas-bleu blesse il est triste, voire même n’ayons pas peur des mots, douloureux de constater que ces deux étendards de grandes surfaces du livre s’imposent désormais comme des références de production de notre génération. L’ado n’hésite pas à ajouter qu’elle s’attelle d’ores et déjà à son premier roman. Nous ne commenterons pas sur le manque d’expérience. Qui serions-nous pour juger, après tout on peut avoir vécu beaucoup plus à 13 qu’à 50 ans. Mais quid des gammes littéraires ? Et pour qui se prend la jeunesse quand elle croit pouvoir s’affranchir de règles qu’elle ne prend ni la peine d’approcher, ni a fortiori de maitriser ?

Souhaitons simplement que cela résulte d’un problème d’éducation et que l’amour des mots portera la jeune Zoé plus loin que les rayons des meilleures ventes. On espère vivement qu’elle tombera amoureuse d’Huckleberry Finn, jouera aux oulipiennes avec Zazie dans le métro et qu’elle se perdra dans la prose poétique de Philippe Jaccottet.

De la rue des Boulets aux Olympiades

Tâchons de rester objectifs et continuons d’examiner la cuvée 2012.

En terme de simplicité, nous préfèrerons le travail du doyen de la sélection. Sam Mouchvoz , 93 ans comme aime le souligner la RATP, comme si à cet âge l’exercice relevait de l’exploit, qui en quelques rimes suffisantes raconte des années d’écriture poétique. Le chassé-croisé d’un véritable amoureux des mots qui ne s’est jamais perdu dans la course aux Maisons d’édition.

Le jongleur de rêves

Il tenait ce don de son père
Qui le tenait aussi du sien
Il jonglait avec les chimères
D’autres sont bien dresseurs de chiens
Il les expulsait dans l’espace
Une à une en prenant son temps
C’est affaire de passe-passe
Tout est affaire de talent
Il gardait les plus belles pour Le plaisir de ses lendemains
Les conservait pour ses vieux jours
Et pour ne pas perdre la main.

Et que dire du haïku d’Étienne Garralon, si ce n’est qu’il constitue un très beau pied de nez à la susnommée Maison de la Poésie. Peu importe l’effet de mode de la forme nippone, les contraintes stylistiques sont ici réelles et permanentes. Savoir les surmonter pour donner un effet d’aisance est à l’écriture ce que le triple axel est au patinage artistique, un couronnement en soi.

Haïku

Le chant de la pluie
S’écoule dans les gorges des oiseaux
Aux ailes mouillées.

Mais la mention spéciale de notre webzine revient sans ambages à Estelle Suzzoni qui en une strophe sublime arrive au juste croisement du fond et de la forme. Bien sûr, la citation éponyme est un clin d’œil que nous ne pouvions pas ignorer. Mais force est de constater la  de ce poème qui réconcilie en une strophe l’image du passant des souterrains parisiens, celle de l’apprenti poète et celle plus difficile à dépeindre sans amertume du critique, qui reste, dans tous les sens du terme, un amateur.

Le temps

Il allait d’un pas discordant tantôt trop vif tantôt trop lent selon qu’il dépassait les vieillards ou les enfants

Voir le reste des lauréats : http://www.ratp.fr/fr/ratp/r_62402/concours-poesie/

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A propos de l'auteur

Image de : Mélissandre L. est une touche à tout, et c'est sous prétexte de s'essayer à tous les genres littéraires (romans pour enfants, nouvelles pour adultes, SF, chansons voire recettes de cuisine et plus encore) qu'elle se crée des avatars à tour de bras. En ce moment, elle se passionne pour la cuisine vegan et le crowdfunding, elle ne désespère pas de relier un jour les deux. Profile Facebook panoptique : http://www.facebook.com/Mlle.MelissandreL / Envie de participer à son dernier projet ? http://www.kisskissbankbank.com/marmelade

1 commentaire

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  1. 1
    M/O/C
    le Lundi 16 juillet 2012
    MOC a écrit :

    :) Très naivement, j’ai tenté de participer, cette année.

    Mais j’étais quand même moins naif que, mis bout à bout, toute ce fatras de poésie superconvenue et guimauve, qui nous ferait presque regretter le temps des rires et des chants, de l’ïle aux Enfants.

    Oui, vous l’avez bien compris, …ce fut encore une occasion pour la RATP de jouer avec nos pieds (et pas que ceux des poèmes).

    Allez, petite autopromo, je ne résiste pas. Mais quelque chose me dit que j’étais pas assez Disney pour eux :

    « Viens mon amour, effleure la ville
    Affleure le mur, depuis sa surface
    Jusqu’aux transports immobiles
    De son épiderme, de sa carapace.

    Que les textures, les odeurs
    Les clous, les pierres, les fleurs
    Des impasses aux pavés luisants
    Pétrissent nos corps indolents.

    Je suis la suie, tu es la pluie
    Des façades vitrées et débuées
    Sous terre, reine de l’ennui
    Tu suintes, et entre ses reins,
    Je fais des rêves métropolitains.

    Le vent s’engouffre dans nos cheveux de plâtre
    Mais par le matin mulâtre, décolle ton corps du décor
    Et du sort atroce… des amants intramuros. »

    Non non, pas d’applaudissements… non… :D je laisse volontiers le trip pour Lisbonne aux poètes souterrains. :D

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