Le Diable Vauvert et la manne des trentenaires qui décrochent

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Au Diable Vauvert, ça rime avec trentenaire et démissionnaire ? En parcourant les derniers « romans de mecs » publié par la maison, on peut légitimement se poser la question. Et ce n’est pas le nouveau venu – Un coup à prendre de Xavier de Moulins – qui nous ôtera cette impression.

Au Diable Vauvert, ça rime avec trentenaire et démissionnaire ? En parcourant les derniers « romans de mecs » publié par la maison, on peut légitimement se poser la question. Et ce n’est pas le nouveau venu – Un coup à prendre de Xavier de Moulins – qui nous ôtera cette impression. Pères de famille largement dépassés par la situation, petits garçons déguisés en hommes, découragement général après une traversée du vide… Que se passe-t’il avec tous ces personnages issus de l’écurie vauvertoise ? Sont-ils le miroir sans tain d’une réalité bien implantée ? Ça nous a assez inspiré pour qu’on en discute avec Loïc, observateur averti et avisé.

Chloé Saffy : En un an, Au Diable Vauvert a publié trois livres qui exploitent le créneau des mâles trentenaires désenchantés, dévirilisés parfois et qui se prennent des retours de baffes en pleine face après avoir fait la fête ou s’être déchargé de leurs responsabilités pendant des années. Il y a eu Un léger passage à vide de Nicolas Rey dont tu as parlé ici, Libre, seul et assoupi de Romain Monnery et le petit dernier, c’est Un coup à prendre de Xavier de Moulins. On a presque la sensation que c’est une période no futur qui a mué en no present, un lendemain de cuite qui se prolonge au-delà de la limite autorisée. Alors le Mâle triomphant adulé par exemple dans les séries américaines — je pense à Don Draper de Mad Men ou Spartacus dans la série du même nom — c’est un truc impossible à exploiter dans notre génération?

Image de Papa se fait larguer et garde ses filles un weekend sur deux Loïc : Ce n’est pas aussi simple. Tu as utilisé une formule intéressante pour décrire cette génération : « no present ». Ça pourrait être le slogan de cette « génération trentenaire » qui a peu à peu envahi nos étagères. Courant littéraire pour les uns, mode éphémère pour les autres, on a pourtant vu se développer au cours de la dernière décennie un réel courant artistique transcendant les genres et exprimant peu ou prou les mêmes angoisses et les mêmes difficultés de trentenaires confrontés à un quotidien auquel ils semblent ne pas avoir été préparés. Un peu comme si la vingtaine passée ils se retrouvaient littéralement jetés au monde sans carte ni boussole. Souvent losers, ce sont avant tout des personnages hypersensibles et donc généralement incompris, loin des hommes durs et déterminés que l’on avait jusqu’à récemment l’habitude de rencontrer. Ceux-ci hésitent, ne sont sûrs de rien. Ils tâtonnent. N’ayant aucun repère, aucune figure masculine à laquelle s’identifier, ils se cherchent. Prenons Un léger passage à vide : Rey s’y révèle plus que jamais, ne se cachant plus derrière tel ou tel personnage de fiction, mais y racontant ses luttes, ses peurs, ses moments de faiblesse.

Le « Mâle triomphant » que tu évoques est d’un autre âge. Aujourd’hui les hommes n’ont plus peur de montrer leurs fêlures, voire de les porter en étendard. La tendance s’est inversée et la fragilité des hommes – leur féminité, pourrait-on dire – semble séduire tout autant à notre époque que la virilité d’un Sam Spade ou d’un Philip Marlowe il y a soixante ans. Alors que Chandler et Hammett se contentaient de montrer le penchant pour l’alcool – et donc pour l’oubli – de leur héros, les nouveaux auteurs en font le sujet principal de leurs livres. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si l’intrigue des deux fictions que tu cites, Mad Men et Spartacus, ne se déroule pas dans les années 2000. Les héros de ce début de troisième millénaire seront torturés ou ne seront pas. Dans une certaine mesure on pourrait presque dire que la littérature, la musique et le cinéma de ce début de troisième millénaire seront nombrilistes ou ne seront pas.

En littérature nous assistons d’ailleurs à un phénomène intéressant que tu as sans doute remarqué : la disparition de la barrière entre l’écrivain et le personnage ; lorsque tu parles des héros de Samuel Benchétrit, véritable écorché vif, mais séducteur (passif) en diable, tu parles nécessairement de Benchétrit lui-même. Il en va de même avec Nicolas Rey ou même, dans un registre légèrement différent, Jérôme Attal, qui au travers de son Journal, de ses chansons – pour lui-même comme pour les autres – et de ses romans construit une œuvre autobiographique à grande échelle (nous en avions d’ailleurs parlé lorsque je l’avais interviewé pour Discordance). Et encore une fois c’est empli de blessures plus ou moins bien refermées, d’espoirs déçus et de héros se « jetant dans la vie » à corps perdu, allant de désillusion en désillusion. Rien de nouveau, me diras-tu. Sauf qu’à présent ils le revendiquent… Je crois qu’il faut se poser deux questions. La première est : est-ce vraiment nouveau (je pense là à Baudelaire et son spleen, à Chateaubriand etc.) ? La seconde est : pourquoi eux ? Pourquoi ces *trentenaires* ?

C.S. : Tu dis « ce sont des héros qui assument leurs faiblesses et leurs peurs », si je trouve comme toi qu’ils sont souvent dépeints comme des losers, je pense en revanche que ce sont des losers peu attachants: ils se foutent de tout, se lamentent, ne font rien, ils sont sans arrêt à la frontière de l’état dépressif et l’état régressif. On ne peut pas leur reprocher d’être dans l’auto complaisance, c’est même le contraire. Mais quand ils exposent failles et gros travers, ils le font d’une manière qui annule dans le même temps l’effet d’attachement ou de compréhension qu’on pourrait ressentir à leur égard. Il y a dans les trois romans du Diable une sorte de volonté d’auto-flagellation genre « ouais on est des nuls, on pige rien à rien, et on ne se cache pas de tendre le bâton pour se faire battre » qui est relativement inhabituelle. Le cas de Jérôme Attal que tu cites est différent, car il se situe dans une mélancolie à l’écriture élégante et parfois quelque peu désuète: on peut s’en gausser, mais il n’en reste pas moins qu’on sent une âme derrière. Pour les trois romans qui nous préoccupent, c’est le personnage de trentenaire indécis et adulescent — on peut y voir la figure que jouait perpétuellement Romain Duris au cinéma il y a encore quelques années — qui ne se cache même plus derrière une écriture humoristique, loufoque ou simplement référencée et fun. Dans Un coup à prendre, le narrateur croqué par Xavier de Moulins est un type détestable qui aligne tous les clichés de l’homme qui s’est toujours reposé sur les femmes de sa vie (mère, épouse, maitresse comprise) et qui chouine quand la séparation arrive et qu’il se cogne la garde alternée avec ses deux filles… Et là il n’est même pas dans la distance ou l’humour!

Image de Quitter les parents... et ne pas entrer dans la vie active. L. : Je les trouve au contraire attachants, ces losers faignants. Bien souvent ils paressent moins par plaisir que par contrainte, ne voyant pas comment s’en sortir dans une société et une vie qu’ils ont le sentiment d’avoir usée jusqu’à la corde. D’où un certain cynisme chez eux que l’on qualifie à tort de snobisme. Ils ne regardent pas tant les gens d’en haut que de la pièce d’à côté, comme lorsque tes voisins font la fête le 31 décembre et que tu es seul dans ton appartement à regarder un énième bêtisier à la télé. Tu aimerais être comme eux et te réjouir d’un rien, mais c’est plus fort que toi : tu ne peux pas. Tu traverses cette période de ta vie comme tu traverserais un couloir d’école primaire : partout autour des pièces emplies d’innocence et de rires d’enfants, mais tu es condamné à longer ce couloir vide et à regarder à travers les vitres… Et évidemment la comparaison avec Jérôme Attal s’arrête à la dimension de la faille mise en évidence. Il fait partie avec les autres que nous évoquons de ceux qui revêtent leurs blessures comme d’autres leurs armures. Pour le reste, rien de commun.

Tu dis qu’il est difficile de s’attacher à ces trentenaires-bobos-losers. Mais est-ce vraiment le but recherché ? Contrairement à d’autres je crois que ces hommes ne cherchent pas à être compris ou pardonnés. Ils expliquent simplement ce qu’est leur quotidien, ce qu’ils traversent et ce qui les a menés jusque-là. Quelque part ils nous rassurent, même : oui, il y a des gens qui ressentent ce que je ressens. Et finalement ils ne s’en sortent pas si mal : ils ont un travail, parfois une famille, un ou deux amis… C’est une manière d’affirmer qu’on peut avancer dans la vie sans pour autant être heureux. Et quelque part j’ai l’impression que c’est un sentiment partagé par une grande majorité de personnes.

Tu cites Un coup à prendre. Il s’agit d’un témoignage magnifique sur la crise que traversent nombre d’hommes de la Génération trentenaire. Comme tu le soulignes, on n’est plus là dans la distance (forcée) et l’humour (froid) des deux autres. Xavier de Moulins (dé)peint le réel et ne manque pas de nous éclabousser au passage. C’est une génération honnête, sincère. Elle n’a pas besoin de faire dans le trash pour écrire des romans « sans concessions » comme aiment l’écrire les attachés de presse. « Loin des promesses de nos débuts, nous étions devenus des déchets radioactifs : narcissiquement morts, spirituellement éteints, physiquement à l’abandon, psychologiquement ratatinés, affectivement ruinés. [...] Le déclic s’est fait sur un constat idiot, Alice avait grossi, ou plutôt elle avait du mal à retrouver sa ligne après la naissance de Claire, et moi je m’impatientais. Ne pas oublier que dans grossesse, il y a grosse. Je n’avais pas signé pour finir avec un éléphant de mer militant à Greenpeace. J’avais aimé une bombe atomique et mon Hiroshima me manquait. Je sentais qu’il y avait eu tromperie sur la marchandise. J’avais loué un bungalow pour deux avec une plage privée et je me suis retrouvé dans l’enfer d’un hôtel club donnant sur le parking des autocars et personne pour me rembourser. »

Un homme capable d’écrire ça est au-delà du regard des autres, il ne cherche plus à insérer de l’humour pour rassurer le lecteur. Il ne fait même plus attention au lecteur. Être compris ? Pardonné ? Aucune importance. Nous nous retrouvons face à un « nouvel » homme qui comme tu le disais « ne se cache même plus derrière une écriture humoristique, loufoque ou simplement référencée et fun ». Il ne se cache plus, car il n’a plus de raison de se cacher. Les Romain Duris & Cie ont ouvert la voie et nos auteurs « génération trentenaire » s’y sont engouffrés. Mais ne sont-ils pas trop nombreux à s’y être précipités, au point de tous y rester bloqués ?

Image de Dix ans de cuite et de défonce avant de réaliser qu'on a gâché sa vie C.S. : Dans ce que tu dis, il apparait surtout qu’il n’y a plus ce principe selon lequel « l’humour est la politesse du désespoir ». Chez ces trois trentenaires, on a l’impression qu’il n’y a que du désespoir, mais un désespoir quasi-cynique qu’on énonce dans un rictus, plus que dans un éclat de rire. Pourtant je crois qu’ils soient non plus dans la vraie lucidité, celle qui pousse au suicide par exemple. Plus nous en parlons plus je crois que ce sont des livres beaucoup plus noirs que ce qu’ils laissent entrevoir, ce qui empêche de les prendre au sérieux c’est que — et là je parle pour moi — ils ne sont pas toujours très bien écrits, du moins ils sont souvent truffés de facilités, de ficelles d’écriture qui fait dire « oh putain non, il n’a pas osé »… Celui de Romain Monnery l’est déjà plus, il y a chez lui quelque chose de plus grinçant…

L. : C’est effectivement du désespoir. Ou plutôt de la résignation. Ils ne sont pas, tu as raison de le préciser, au bord du suicide, mais cela ne signifie pas qu’ils soient heureux pour autant : ils se contentent généralement de regarder les jours passer. Ils ne sont pas acteurs, mais spectateurs de leur propre vie, ce qui les place en position idéale pour nous parler avec ce permanent sourire en coin de ceux qui ont juste assez de recul pour réaliser que tout ce qu’ils racontent n’est en fin de compte qu’une vaste blague.

Le fait est que nous avons pris pour habitude de ne prendre au sérieux que la Littérature avec un grand L, celle qui s’attache à décrire les sentiments jusqu’au plus infime des détails. Avec ces romans nouvelle génération nous sommes loin des Dostoïevski & Cie ; ici les tourments de l’âme ne sont pas analysés sur plusieurs centaines de pages. L’écriture elle-même est effectivement des plus simples. Si j’osais, je ferais le parallèle entre la démarche de ces auteurs et leur style dépouillé : ne cherchant plus à dissimuler qui ils sont et ce qu’ils vivent, ils poussent la sincérité vive et crue jusque dans leur manière d’écrire. Chez ces auteurs on ne va nulle part, certes, mais au moins on y va en ligne droite.

Sont-ils pour autant plus simples à écrire ? Les souffrances et les regrets plus ou moins soigneusement dissimulés entre les lignes compensent peut-être la difficulté à écrire qu’ont eu avant nos trentenaires des générations d’auteurs. Peut-être pas. Quoi qu’il en soit, il est certain que la tendance n’est pas prête de s’inverser. Les lecteurs, plus voyeurs et plus pressés que jamais, sont avides de ces « romans d’identification » dont ils sont presque les héros et qui se dévorent en une ou deux heures. À une époque où le narcissisme et le repli sur soi sont quasiment érigés en vertus, les romans de la « génération trentenaire » ont encore de beaux jours devant eux. »

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Un coup à prendre,  Xavier de Moulins, Editions Au Diable Vauvert, 2011, 196 pages

Libre, seul et assoupi, Romain Monnery, Editions Au Diable Vauvert, 2010, 308 pages

Un léger passage à vide, Nicolas Rey, Editions Au Diable Vauvert, 2010, 181 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

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