HYROK: état des lieux romanesque à propos de la photographie

par Carole Fives|
« Je m'appelle Hope Rascoli-Vance, je vis à New-York dans un modeste appartement du Lower East Side et c'est moi le possesseur de Eclatement, #7, la photographie la plus chère du monde. Un simple carré blanc d'un mètre cinquante de côté, dont certains pensent avec angoisse et consternation qu'il représente rien. C'est l'histoire de ce « rien » que je me propose de vous faire partager dans ce récit.»

nlrAinsi débute le prologue de HYROK, premier roman de Nicolaï Lo Russo et dont la sortie en octobre est restée trop discrète. Un texte dense, ample – 504 pages – mais dont le rythme fait qu’il se lit d’une traite. Surtout lorsqu’on s’intéresse à l’image, au piège des apparences et, plus généralement, au monde de l’art.

Louison Rascoli, présenté en 2044 par son fils Hope (fils qu’il n’a pas connu), est photographe de mode à Paris; activité devenue trop industrielle et mercantile pour ses idéaux, qu’il finira par abandonner pour une démarche plus artistique et personnelle.

Louison va lutter, animé de sa toute sa foi et son énergie. C’est qu’il aimerait « laisser une trace dans le néant, donner consistance au vide ».

La dynamique de l’éclatement est perceptible au fur et à mesure de la lecture. Outre la narration principale, s’intercalent rapidement des extraits de journaux intimes enregistrés, de blogs, de dialogues SMS, et la façon de parler de plus en plus hachée du narrateur. Cela servant parfaitement le monde d’effritement que vit et décrit Rascoli : atomisation des relations, des expériences, des énergies…

Le narrateur central de HYROK est photographe de mode, or vous êtes vous-même photographe de mode et plasticien, ne crachez-vous pas dans le kir royal ?

Pour tout vous dire, le kir royal s’est transformé à mon sens en limonade, où il n’y a plus grand chose des saveurs d’autrefois. En photographie de mode (qui historiquement s’est arrêtée au milieu des années 90 avec le grunge, le trash, le porno-chic pédo-zoophile qu’on n’arrête pas de re-sampler dans le vide), j’ai donné ce que je pouvais, un temps, et quand j’ai compris que ce que je pouvais était globalement en désaccord avec les attentes éditoriales en vigueur, dictées bien sûr par les annonceurs, j’ai fini par lâcher l’affaire. Je suis toujours photographe (ça c’est un état d’esprit, un mode de vie plus qu’un statut, on l’est toute sa vie), mais je ne suis plus photographe « de mode ». Ça ne m’intéresse plus. Je ne regrette rien, au contraire, ça m’a donné matière à réflexion et m’a donné l’occasion de rebondir sur d’autres activités. De composer, par exemple, le personnage auto-fictif de Louison Rascoli, raté magnifique, dans HYROK .

La photographie est passée de l’argentique au numérique, qu’en est-il, à votre avis (et peut-être par rapport à HYROK ), de l’écriture ?

21xhyz0vzil__sl500_aa240_Vaste sujet, ça, « l’écriture numérique ». L’internet, les blogs, les tchats, les SMS, ont en tout cas permis à chacun de s’essayer à l’écriture, d’une manière ou d’une autre. Pas nécessairement à la littérature, mais à l’écriture. C’est bien, déjà, d’écrire, de livrer aux autres ; et c’est le bon côté de la démocratisation par le numérique. De plus en plus de gens écrivent, c’est, je crois, avéré. Généralisation de l’expression, donc – et ça concerne aussi l’image, la photo. Sur le plan quantitatif, la chose est entendue, c’est l’avalanche. Ensuite, qu’est-ce que ça crée ? Que gagne-t-on qualitativement dans cette mutation ? Comment cette écriture nouvelle peut-elle « faire » littérature ? Un vrai développement des réponses déborderait largement l’espace qui nous est proposé ici ; mais, pour faire court si tant est que ce soit possible, l’instantanéité des échanges, l’ergonomie sans précédent que propose le numérique créent une sorte de nouveau matériau, de possibilités narratives, qui peuvent être utilisés pour « faire » littérature. Ou photographie. Je le crois sincèrement. L’expression est plus souple, malléable (plastique). La narration peut gagner de ce fait en rythme, en relief, en couleurs. C’est ce que j’ai essayé de faire en écrivant HYROK, qui utilise, progressivement, les modes d’expression actuels pour raconter une histoire. Une dernière chose, important aspect de l’écriture numérique : l’interaction forme-vitesse (vitesse de transmission), où l’immédiateté de certains échanges modifie sensiblement la forme – qui tend souvent vers « l’oralité » et, parfois, la simplification. Quelque chose se crée.

En quoi, selon vous, HYROK participe-t-il de l’identité de la collection M@nuscrits chez Léo Scheer, une nouvelle collection basée en principe sur les « écritures du net »?

Dans le cadre des « écritures du net », ma réponse à votre question précédente est, je pense, assez claire par rapport à HYROK . Ensuite, quand on se penche sur les premiers volumes de la collection (il y en a sept en tout pour le moment), d’aucuns sont frappés par le fait que certains ne « contiennent » rien qui puisse être perçu comme « venant du net » au plan de l’expression, de la forme ou encore de l’histoire. Léo Scheer a sans doute voulu étendre l’identité « net » également au mode de transmission en ligne des manuscrits proposés (contournant ainsi la poste et le stockage), ainsi qu’au mode de sélection par comité de lecture « élargi » formé d’internautes-commentateurs. M@nuscrits numériques affublés du « @ » sitôt consultables en ligne. La Collection M@nuscrits (papier), elle, relevant du choix de l’éditeur, possiblement influencé par le comité. Il est probable que le « flou identitaire» perceptible en ces débuts par certains vienne de là : entre le contenu et la provenance. Mais les choses devraient se préciser dans les temps à venir.

Nicolaï Lo Russo, pourquoi ce roman est-il nécessaire ?

Récemment un lecteur, artiste au quotidien, après avoir lu HYROK, m’a envoyé ce mail (extrait) : « La similitude entre la trajectoire de Louison et le chemin que j’arpente actuellement est telle que c’est à se demander si vous n’auriez pas planqué des webcams partout dans ma vie. Toujours est-il que j’apprécie grandement les différentes analyses sociales que l’ouvrage met en exergue, et qu’à défaut de constituer un début de solution, « l’atroce objectivité » de l’ensemble met une belle dose de baume au coeur. » Je ne peux mieux vous répondre.

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En savoir +

HYROK, Nicolaï Lo Russo, Editions Léo Scheer, Collection M@nuscrits, 2009, 504 pages

Voir également sur:
http://www.leoscheer.com/spip.php?article2007

Site de Nicolaï Lo Russo: http://www.nlorusso.com/
Blog de Nicolaï Lo Russo: http://brossegherta.wordpress.com/

3 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 19 décembre 2009
    Monsieur SweeeN a écrit :

    … … … !

  2. 2
    le Mercredi 6 janvier 2010
    Mlle Camille a écrit :

    Je serai plus prolixe que monsieur Sweeeen, ce roman m’a tout simplement bouleversée, enchantée, et j’ai appris un tas de choses sur un monde dont on ne voit souvent que la face brillante. Seul défaut c’est écrit trop petit à mon goût, plus de pages ne m’aurait pas dérangée. Ce qui est bizarre c’est qu’on en a parlé nul part (sauf erreur), juste sur le net où j’ai fait quelques rech pour voir des echos. Quelle discrétion en effet! Les journalistes sont donc si blasés? Il doit y avoir trop de livres surement…. C’est une amie photographe qui me l’a offert après l’avoir aussi dévoré. Entouca merci pour l’interveiw et je conseille vraiment cet ouvrage!

  3. 3
    le Mardi 12 janvier 2010
    Warren a écrit :

    Un livre boulimique qui se dévore à pleines nuits, je confirme.

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