Gérardmer 2011 – Enter the Devil…

par |
Le palmarès du 18ème Festival International du Film Fantastique à Gérardmer aura réservé quelques petites surprises, entre déception et satisfaction.

Le palmarès

Grand Prix : Bedevilled de Jang Cheol-soo

Prix du Jury ex aequo : Ne nous jugez pas de Jorge Michel Grau et The Loved Ones de Sean Byrne

Prix de la Critique : J’ai rencontré le Diable de Kim Jee-Woon

Prix du Jury Jeunes de la Région Lorraine : J’ai rencontré le Diable de Kim Jee-Woon

Prix du public – L’Est Républicain-Vosges Matin : J’ai rencontré le Diable de Kim Jee-Woon

Prix du Jury Syfy : The Loved Ones de Sean Byrne

Grand Prix du Court Métrage : Le miroir de Sébastien Rossignol

Prix du Meilleur Inédit Vidéo : Triangle de Christopher Smith

Énorme satisfaction et en même temps immense déception, I Saw The Devil (J’ai rencontré le diable) repart avec trois récompenses (dont l’unanimité de la critique et un prix du public) après avoir rencontré un franc succès lors de sa projection officielle. Avec ses 2 h 20, ce film de Kim Jee-Woon raconte la vengeance lente et efficace d’un jeune homme après le meurtre de sa petite amie par un psychopathe pervers et complètement cinglé. Derrière l’horreur et le gore assumé réside surtout une sorte de réflexion sur le monde actuel. Jusqu’où pouvons-nous aller dans la démence et la vengeance ? De grands acteurs, une réalisation esthétique et une histoire prenante du début à la fin, I Saw The Devil était clairement notre coup de cœur du festival. La déception vient donc du fait que le film du réalisateur coréen (Grand Prix en 2004 pour Deux Sœurs) n’a pas eu l’honneur de monter sur la grande scène de l’Espace du Lac pour recevoir l’un des deux prix majeurs. Les trois récompenses gagnées apparaissent comme une sorte de lot de consolation.

À croire que le Prix du Jury aurait fait tâche si Ne Nous Jugez Pas avait été seul à la remporter, le jury a choisi de couronner également The Loved Ones, probablement le film le plus décalé de la programmation avec Dream Home (qui repart bredouille). Une certaine logique, tant le film est efficace dans le mélange de l’esprit du teen movie à l’américaine et du gore malsain qui en deviendrait presque amusant au final, bien que la fin soit complètement prévisible. Ne Nous Jugez Pas ne méritait quant à lui pas sa place dans le classement, vu la pauvreté scénaristique de ce film, trop lourd pour tenir la longueur.

La programmation fut d’une qualité plutôt convaincante, même lorsqu’il s’agit de parler des plus mauvais et même si Gérardmer n’a pas offert de chefs d’œuvres à proprement parler (sauf dans la diffusion de classiques tels que Psychose ou Répulsion) En Quarantaine 2 était prévisible dans ce palmarès, de par son rythme entraînant. Même constat pour Cold Prey 3 en slasher efficace. Dans la compétition officielle, les trois plus mauvais films (Ne Nous Jugez pas, Mirages et La Casa Muda) possèdent des qualités indéniables, mais n’offrent pas le « plus » attendu pour en faire un bon film. Enfin n’oublions pas la soirée presque mythique du Lac, avec les projections de Prowl et Hybrid, une invitation à rire et à critiquer sans aucune retenue, avec toujours autant de plaisir au final.

Retour en critiques sur les films en compétition officielle

Devil, de John Erick Dowdle
La note : 6/10

M.Night Shyamalan a des idées et il le fait savoir depuis qu’il a créé The Night Chronicles où certaines de celles-ci se transforment en films. Shyamalan devient alors producteur en plus d’être à l’origine de l’histoire. C’est le cas pour Devil, quatrième film de John Erick Dowdle (qui signa notamment En Quarantaine), et même si l’ombre de Shyamalan plane sur ce film, on ne peut nier ses qualités.

Finalement, c’est peut-être parce que la place de Shyamalan dans ce genre n’est pas à la réalisation. Pourtant dans Signes, il faisait l’expérience du thriller de science-fiction avec efficacité par moments, prouvant qu’il était capable de livrer de bonnes choses, mais pas sur la longueur. La force maléfique du Village refait son apparition dans Devil,, mais d’une façon ici, bien plus crédible, et surtout diablement plus efficace. Dowdle arrive à donner une autre force visuelle au film, là où Shyamalan échouait, en plus du final. Si le terme d’horreur totale est peut-être fort, il s’installe dans Devil un sentiment de claustrophobie très fort, où lorsque la lumière s’éteint, le suspense gagne en intensité. Devil monte en crescendo puis se stabilise dans un rythme plaisant qui accroche son spectateur. John Erick Dowdle signe avec Devil un bon film fantastique. Le réalisme réside dans cette intrigue policière qui rythme autant le film que le penchant fantastique, avec qui il se marie plutôt bien. À la façon d’un jeu macabre où l’on cherche qui tue qui dans un petit ascenseur, le vraisemblable tient jusqu’au bout pour finalement livrer le spectateur aux mains d’un message subliminal (encore une nouvelle fois religieux) totalement inutile et déplacé.

The Troll Hunter, d’Andre Ovredal.
La note : 7/10

The Troll Hunter joue donc sur le mythe légendaire du troll, mystérieuse bête qui attira les fantasmes les plus fous, jusqu’aujourd’hui, en témoigne ce premier film d’André Ovredal.

Sans passer par la profusion des effets spéciaux, le film ne cache pas son objet et arrive à le montrer avec efficacité à l’écran, toujours en humour (il y a des trolls qui prêtent franchement à sourire) et tension, puisque le fantastique déguisé parfois en thriller tient un rôle prépondérant. Certaines scènes s’avèrent être un peu lourdes à cause des répétitions, illustrant ainsi les limites du genre. The Troll Hunter apparaît presque comme un film d’exploitation façon norvégien, un poil moderne. On ressent les ambiances venues d’autres films, avec bien sûr une très large touche Cloverfield, mais aussi Blair Witch (la manière de tourner et d’utiliser la caméra). Le film semble tellement bon dans son originalité qu’une suite serait en discussion, et que notre chasseur de trolls (Otto Jespersen) reprendrait son costume pour le meilleur, et pour le pire peut-être aussi.

The Troll Hunter est clairement un coup de cœur, entre les clins d’œil à divers films, un ton humoriste tout en restant grave, cet étonnant long livre un point de vue et une histoire originale, bien que certaines longueurs ternissent un peu cette bonne image.

Mirages, de Talal Selhami.
La note : 3,5 / 10

Alors que le froid glacial commence à piquer la peau du côté de Gérardmer, le public a eu le droit au réchauffement venu tout droit du Maroc. Un premier film pour le jeune réalisateur Talal Selhami qui était présent avec ses deux acteurs, le temps de présenter rapidement son film, saluer comme il se doit le jury (qui ressemble à de la « bombe atomique », c’est qui n’est pas faux), mais également de signaler aussi que c’est un premier film, avec un budget minime, sous-entendu donc « soyez indulgents ». Il est vrai qu’à la fin de la projection, on a pas vraiment envie de descendre en flèche un film qui fait l’effort d’être original dans son point de vue et son action. Avouons aussi qu’il est rare de voir un thriller horrifique plombé par la paranoïa qui nous vient tout droit du Maghreb. Commençons donc par les points positifs et cette volonté ouverte de montrer des qualités, même minimes. L’action se passe dans le désert, où cinq personnes devant passer un test d’embauche pour une société un poil douteuse se retrouvent perdues et seules au milieu. Le concept a au moins l’atout d’être intéressant. Sauf que comme beaucoup de premiers films, Mirages possède beaucoup de défauts malgré les bonnes intentions. Irrégulier à souhait, Mirages enchaînent les mauvais plans de caméras, trop nerveux pour essayer de retranscrire l’ambiance paranoïaque du film. Les acteurs alternent entre le bon et le moins bien, que ce soit le Jamal et ses faux airs de Javier Bardem dans No Country for Old Men, dans la phase finale de Mirages. Le film reste prévisible au niveau du scénario, et mou dans son action, prouvant que le mirage maléfique, c’est se mettre des barrières. Finalement même si l’ambiance reste convaincante dans son ensemble, le film reste irrégulier et lourd.

Ne Nous Jugez Pas (Somos Los Que Hay), de Jorge Michel Grau.
La Note : 3,5 / 10

Une histoire qui paraît originale et intrigante sur le papier, et la situation qui s’inverse devant l’écran, voilà comment nous pourrions définir rapidement Ne nous jugez pas. Un titre français qui diverge un peu de la version espagnole (Somos lo que hay) et qui nous pousse forcément au jugement, comme si on ne devait éviter d’être trop impitoyable avec un tel film. Si le but de Gérardmer est de promouvoir les films aux synopsis originaux, il est clair que pour l’instant on s’en sort relativement pas mal. En revanche, s’il s’agit de livrer des bonnes copies, histoire de torturer le jury qui ne saura qui choisir tant les films sont bons, c’est raté. On ne peut pas conseiller à Grau de changer de métier puisque sa réalisation reste intéressante, comparé à ce que l’on a pu voir lors de précédentes premières. Sa caméra tourne autour des personnages, sans jamais vraiment renforcer l’ambiance angoissante que pourrait suggérer l’action.

Le défaut principal reste le scénario et sa mise à l’écran. Le scénario qui semblait tiré par les cheveux souffre de quelques errements, notamment sur cette question rituelle qui demeure un mystère, et qui joue sur le fantasme de cette famille cannibale qui ne peut survivre si un corps n’est pas ramené au moment du rite. De plus, le film met pas moins de trente bonnes minutes à se lancer pour commencer à nous intéresser, et il faut attendre la fin pour avoir un brin de suspense. Assumé ou non, Ne nous jugez pas se permet même de glisser du sujet hyper intriguant, à la comédie horrifique sans l’ombre d’un regret. Le public semble sourire à quelques coups sanglants, sans pour autant être convaincu de cette tactique scénaristique. Que veut-il faire ? Un sujet très sérieux sur un drame familial, doublé d’un côté fantastique cannibale, tout en gardant une pointe d’humour dans ses actions ? Pas franchement cohérent à vrai dire. On sent aussi la volonté de rallier ce pseudo drame à un véritable film d’horreur, avec le clin d’œil presque trop évident à Massacre à la Tronçonneuse dans l’esprit (scène du rite). Le scénario reste jusqu’au-boutiste en s’enfermant dans sa dialectique peu convaincante, à l’image d’un final totalement saugrenu, ou encore des personnages trop coincés et prévisibles.

Dream Home, Pang Ho-cheung
La Note : 5,5 / 10

Dream Home pourrait bien être un film original, bien que son intérêt soit finalement moindre au final. Original, car le film de Pang Ho-cheung (You shoot, I shoot ; Exodus ; Trivial Matters) s’enlace d’un petit contexte pour forger son histoire et y donner une pointe de crédibilité, sans quoi son film passerait sûrement à la trappe pour le peu de gore qui s’y trouve finalement, au vu de la durée du film. Ce contexte est assez moderne pour que le public en comprenne la portée, d’abord parce qu’il remonte l’histoire de Hong Kong à travers les exclusions de population à des fins politiques et immobilières. Ce même aspect sert ensuite de fil rouge historique puisque c’est bien à cause de cette crise que Cheng en arrive à devenir une tueuse compulsive le temps d’une soirée. Avec un trait d’humour, on se rend compte que le film nous dresse le portrait d’une femme victime de la société, et en même temps jouet de celle-ci. Voici donc à quoi nous amène une crise financière et immobilière si on ne sait pas y mettre fin, d’autant plus que l’histoire est inspirée de faits réels.

Gabriele Roberto signe une musique touchante lorsque le film rentre dans l’intimité et l’histoire personnelle de Cheng (une efficace Josie Ho), qui n’arrive pas à rendre ces flashbacks plus crédibles qu’ils ne le sont. D’un autre côté, il envoie un son volontairement bourrin pour accentuer les périodes de gore, qui alternent entre le dégueulasse presque pas humain, et le jouissif décalé. Entre les scènes de gore, Dream Home poursuit son scénario entre les flashbacks très nombreux et souvent mal servis, qui ne peuvent d’ailleurs tirer une émotion, surtout après un tel carnage. Si la réalisation semble bien foutue, c’est le scénario qui pèche un peu, et le côté gore du film reste l’élément le plus accrocheur, provoquant les applaudissements du public. Finalement, l’ensemble apparaît lourd et bien incohérent, malgré l’idée originale.

Pour environ 30 minutes de scènes d’actions, où boyaux côtoient le vomi et la drogue, on peut dire que Dream Home a rempli son contrat sans pour autant signer un film mémorable.

La Casa Muda, de Gustavo Hernandez.
La note : 2,5 / 10

En 2010, le film de Gustavo Hernandez avait créé un petit buzz, en plus d’une présentation en avant-première mondiale à Cannes. Tourné en un seul plan-séquence (une nouveauté dans le film d’horreur), en plus d’être inspiré de faits réels, La Casa Muda (The Silent House, titre beaucoup plus flippant en anglais) joue sur la crédulité du spectateur pour attirer. 1 h 30 plus tard (avec une fin inédite projetée à Gérardmer), le bilan est loin d’être celui espéré. Hernandez est passé à côté de ses objectifs, pas un sursaut potable, un suspense qui s’envole dès les premiers pas de son personnage principal, une histoire à dormir debout qui reste la seule intrigue du film. On pourrait uniquement féliciter le réalisateur uruguayen pour le côté technique du film, entre cette façon de filmer pourtant déjà testée ailleurs, mais le tout en un plan-séquence douteux qui ne laisserait donc aucun répit au spectateur. Le film tourne très vite en rond, endort le spectateur qui ne loupera pas grand-chose à son réveil, car finalement celui qui est resté éveillé n’en sait toujours pas plus sur les tenants et les aboutissants de cette histoire.

I Saw The Devil (J’ai rencontré le diable), de Kim Jee-Woon.
La note : 8/10

L’histoire de ce dernier film de Kim Jee-Woon est celle d’un jeune homme qui ayant perdu sa petite amie alors enceinte, souhaite retrouver ce tueur (qui s’avère être sans surprise une sorte de serial killer) pour venger son amie. I Saw The Devil reprend donc des thématiques récurrentes de ce cinéma, mais une efficacité toujours aussi prenante. Coincé entre un thriller haletant et un film d’horreur qui ne lésine pas sur les effusions de sang et de scènes terribles (aussi bien par le viol que par des scènes de combats), I Saw The Devil arrive à trouver une sorte de compromis pour satisfaire l’ensemble. Avec quelques clins d’œil sur la société d’aujourd’hui et sa dérive de violence que l’on arrive peu à décrire, mais qui se retrouvent dans les films asiatiques avec une répercussion intrigante, I Saw The Devil s’avère être un film intelligent en plus d’être divertissant dans son genre. L’autre intelligence du film réside dans le fait d’opposer ces deux acteurs talentueux dans un face-à-face déroutant.

The Loved Ones, de Sean Byrne.
La note : 7 / 10

Pour un premier film, le novice américain Sean Byrne peut se targuer d’avoir réussi un très beau coup de cinéma de genre. Avec The Loved Ones, il part donc d’un postulat classique, élément récurent dans ce genre de film (surtout américains), qui n’est autre que le bal de promo.

Le film de Sean Byrne devait s’échapper des principes du genre pour séduire. Quoi de mieux alors que de faire rentrer beaucoup de folie, de l’humour mélangé à du gore disponible à souhait avec un duel de classe entre Xavier Samuel et la charmante Robin McLeavy, son esprit rose bonbon et ses airs hilarants en même temps que dérangeants.

Entre le gore volontairement terrible, un humour salace et très souvent décalé, The Loved Ones se joue en même temps du teen-movie et du genre du thriller horrifique, dont malheureusement on connait tous l’issue. Le spectateur devrait en rester convaincu, tant le film sort des quelques sentiers battus qu’il évoque, en y ajoutant des ingrédients décalés.

Conclusion

Ce que l’on espère surtout pour l’année prochaine, c’est une programmation plus riche du côté de la compétition, avec inédits et des avant-premières mondiales. Ainsi La Casa Muda ou Dream Home avaient été présentés à d’autres festivals avant de débarquer du côté de la station vosgienne. Il est clair que pour un festival qui veut prétendre à un certain renom dans le genre, c’est un peu limite. Cette année ne sera pas celle de l’ovni cinématographique, ni celle de l’exclusivité.

Pour remédier à la colère de certains spectateurs qui ne pouvaient accéder à certaines projections déjà complètes, Lionel Chouchan a promis l’ouverture d’une nouvelle salle pour la prochaine édition. En effet, les détenteurs des pass journée ou à la séance n’ont pu assister à certaines projections vues les files trop importantes, et même une heure d’attente dans le froid. Pour certains, il a fallu renoncer aux projections en présence du jury, une colère que l’on peut comprendre avec évidence.

Mais l’autre satisfaction ne vient pas forcément du plan purement cinématographique. Un festival dans un cadre aussi plaisant, entre la neige, le froid et le décor plus que sympathique, possède un charme supplémentaire. Tout comme l’ambiance du festival, que ce soit à travers le public, les bénévoles, et même les membres du jury tous très disponibles…

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : Christopher (ou Cine-emotions dans le sévère monde de la critique), encore étudiant en Histoire Culturelle et Sociale, prépare actuellement son mémoire sur le rock britannique. D'ailleurs il est un amateur de musique rock, le genre qui envoie et qui en même touche au plus profond, de Muse à Marilyn Manson en passant par Radiohead et bien d'autres. Son dada : le rock britannique dans toute sa splendeur. Sinon, Chris est aussi (et surtout) un amoureux du cinéma (du drame au film d'horreur en passant par le film historique), qui tente d'exposer son avis à travers ses critiques qu'il espère pertinentes. Son rêve : devenir journaliste, et si possible dans les deux domaines qu'il vient de citer. Sinon, Chris est aussi un amoureux de la vie, et il aime quand la curiosité vient frapper à sa porte. Il se fait actuellement les dents (ou les doigts) sur Discordance et sur son blog.

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article