Clichés of a Free Festival

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Après avoir consacrée son édition 2009 à la littérature rock en réunissant un impressionnant plateau de critiques et d’écrivains, c’est au tour de la chanson française d’être à l’honneur de la septième édition du Salon Livres & Musiques de Deauville.

Invité en tant que journaliste-chroniqueur, Pierre Mikaïloff nous livre SA version gonzo de ces deux jours de rencontres, de cocktails, et d’anecdotes indispensables.

Premier jour – Vendredi 30 avril

15h15
Image de Salon de Deauville Je me réveille sur la banquette de moleskine d’une brasserie de la place Clichy. Impossible de me rappeler ce que je fais là. Je fouille machinalement mes poches, en retire un aller-retour Paris-Deauville en seconde classe. Après tout pourquoi pas ?… Un coup d’œil à ma montre. Je dispose d’une confortable avance. Rassuré, je vide une ou deux lampées (plutôt deux à vrai dire) de la petite flasque métallique qui ne me quitte jamais puis je me dirige vers la station de taxis.

15h45
Gare d’Austerlitz. J’arpente tranquillement le quai en examinant le tableau d’affichage. Quelque chose cloche… Mon train n’existe pas ! Un coup d’œil au billet m’apprend que le départ aura bien lieu dans une demi-heure, mais depuis la gare Saint-Lazare. Je dévale les escaliers et prends d’assaut un taxi dans lequel une famille de touristes s’apprêtait à monter : « Gare Saint-Lazarre ! La course plus 100 euros de pourboire si on y est dans vingt minutes ! » Le chauffeur acquiesce, écrase sa Gitane Maïs et catapulte sa vieille Hyundaï sur le boulevard de l’Hôpital. J’ai affaire à un pro.

16h15
Nous sommes englués dans les embouteillages. Dans le rétroviseur, le chauffeur me lance un regard dépité. Ce garçon me déçoit. Je fais disparaître le billet dans la poche de mon jean et retape dans la flasque. Un œil sur le programme du festival m’apprend que je suis en train de rater London Calling, une lecture proposée par Meriem Gabou, de la troupe Ni Vu Ni Connu, à partir d’un ouvrage sur Clash auquel j’ai participé.

19h15
Arrivée gare de Deauville. Je vous épargne les détails du voyage, mais je constate que ma flasque s’est mystérieusement vidée. Sur le trottoir, en attendant que les organisateurs viennent nous chercher, je fais la connaissance de deux autres invités : Thomas Baas, un illustrateur, et Bertrand Dicale, un journaliste qui écrivit notamment pour la défunte revue Chorus.

19h30
Très vite, nous avons vent d’une rumeur : un cocktail se tiendrait à la Villa le Cercle. Sans prendre le temps de souffler, je vérifie ma provision de piles (détail qui s’avèrera sans importance puisque je ne vais pas tarder à constater que mon dictaphone est resté à Paris), décachète ma réserve de Stolichnaya, me rince la bouche à la vodka et enfile une chemise propre, celle à jabot. Je suis fin prêt. Nous faisons route à pied avec l’ami Thomas. Il décline poliment la flasque que je lui tends. De toute façon, j’ai oublié de la remplir.

20h00
Dans la grande salle de la villa, j’aperçois des visages qui ne me sont pas totalement inconnus, certains me ramènent dans les eighties, comme celui de Thomas Fersen. À l’époque nous partagions le même label, Phonogram, et j’adorais son single qui sonnait très Bowie période Ashes to Ashes, un style qu’il délaissa par la suite. Il lira des extraits de ses livres préférés un peu plus tard dans la soirée. Je reconnais aussi le fameux Riff Reb’s, un illustrateur havrais qui est au dessin ce que Fred Sonic Smith est à la guitare : un maître. Je remarque aussi Jérôme Attal. L’auteur de Le Rouge et le bleu : Ou comment les chansons des Beatles infusent dans l’existence est vêtu d’une magnifique veste bleu outre-mer qui ne déparerait pas sur la pochette de Sergent Pepper’s. On me présente Belkacem Bahlouli, qui assume la lourde tâche de diriger la rédaction de l’édition française de Rolling Stone. Je vais bientôt découvrir que l’homme est fin connaisseur en guitares et autres accessoires indispensables à la pratique de cette forme musicale née il y a une soixantaine d’années à Memphis (les experts se disputent pour en déterminer la date de naissance exacte : « Oui ou non, faut-il prendre pour point de départ le premier single d’Elvis en 1954 ? »)

23h00
Image de Hervé Bourhis au centre Sous le fallacieux prétexte d’aller écouter un concert, une partie non négligeable des invités se donne rendez-vous dans un bar où les cocktails seraient servis à discrétion. Info ? Intox ? L’information va s’avérer exacte. Une demi-heure plus tard, nous sommes tous plongés dans une euphorie de bon aloi et chacun est prêt à accorder sa chance à la moindre tentative de plaisanterie. Pas loin de nous, le dessinateur Hervé Bourhis teste différents breuvages qu’il semble trouver à son goût. Rappelons que ses planches apportèrent longtemps un contrepoint humoristique aux articles du mensuel Magic ! Il est aussi l’auteur de plusieurs albums qui renouvellent le genre. Un artiste à suivre. À notre table vient de surgir Axl Cendres. Axl Cendres ! Un personnage… Dame Axl est écrivaine et pratique un genre que j’affectionne particulièrement : la nouvelle. Elle en extrait soudain deux ou trois de son sac et me demande de les lire à haute voix. Bigre de bigre ! Voilà une demande bien singulière, mais je m’exécute. Et… c’est rudement bien ! Mais ne nous voilons pas la face : cette aimable réunion peut à tout moment dégénérer en beuverie. Sommes-nous prêts à courir ce risque ? La réponse est oui. La soirée bascule lorsque Jean-Philippe Gonot, auteur d’une biographie de Clash, nous annonce qu’il fête aujourd’hui son anniversaire. Aussitôt, surgies de nulle part, des bouteilles de champagne envahissent la table. Un premier bouchon saute. Ensuite, je ne me souviens plus très bien.

Deuxième jour – samedi 1er mai

7h00
Je me réveille étonnamment frais et dispos et descends prendre un café. J’ai oublié que nous étions le 1er mai. Aucun quotidien n’est sorti des presses aujourd’hui. Tristesse.

11h00
Je croise les collègues de Gonzaï, Bester et Hilaire. Ils ont l’air très occupés. Tiens, si je bossais un peu, moi aussi ?

11h15
J’ai pris une bonne résolution : je vais suivre les débats de la journée et en faire le compte-rendu.

13h00
Image de Bertrand Betsch Déjeuner avec Jérôme Attal et Bertrand Betsch, ce dernier s’avère un excellent praticien de l’humour à froid. Sous ses airs de banquier défroqué, il cache un redoutable compagnon de tablée, qui plus est féru de Gérard Manset. On parle studios d’enregistrement, production… À un moment, Jérôme Attal fera cette sortie définitive : « Moi, je n’aime pas tellement être en studio. Ça manque de filles… » Comme c’est vrai ! Les studios sont fréquentés par des ingénieurs du son barbus qui ne parlent que de DBX.

14h15
L’après-midi, j’assiste à une lecture musicale de l’auteur Frédéric Brun (fils du parolier Jean Drejac) accompagné de Polo (ex-Satellites) à la guitare. Marcel Amont fait une apparition. Oui, LE Marcel Amont. Celui que certains d’entre vous regardaient sur un petit écran noir et blanc le jeudi après-midi ! Je ne sais pas comment il se débrouille, mais il n’a pas pris une ride depuis les sixties.

15h30
J’enchaîne sur un gros morceau. Un débat sur le travail de biographe. Louis-Jean Calvet, Bertrand Dicale, Marcel Amont et Frédéric Brun sont face au journaliste Michel Troadec (qui écrivit dans Chorus lui aussi). Au bout de quelques minutes, on comprend qu’il existe autant de façons de traiter une biographie que de biographes et qu’à l’arrivée, une biographie est aussi l’autoportrait du biographe, comme le souligne Bertrand Dicale.

18h00
Je décide de m’accorder une petite pause jusqu’au soir. Par chance, Mell, dont la chambre jouxte la mienne, est en train de répéter son set acoustique, m’offrant sans le savoir un concert privé des plus délectables.

19h00
Stupéfaction ! En pénétrant dans la Villa le Cercle, je découvre qu’un nouveau cocktail a été organisé à mon insu. C’est donc autour d’une coupe de champagne rosé que je rencontre Alex et Andréas, un Suisse et un Berlinois d’adoption qui animent La Fabrique des Fanzines, un atelier itinérant qui perpétue l’art de la photocopieuse, de la colle et des ciseaux. En réalité, la conversation va très vite dévier sur un sujet qui nous passionne : Pif Gadget. Nous réalisons bientôt que nous sommes tous trois d’immenses fans de Rahan ! Alex a une lecture plus politique que moi de Rahan, mais qui n’est pas dénuée d’intérêt. Je sens poindre le respect lorsque j’apprends à mes interlocuteurs que j’ai longtemps possédé le coutelas de Rahan ainsi que son boomerang.

21h15
Le champagne continue de couler à flot, c’est le moment que choisit Bertrand Betsch pour me faire une confidence : adolescent, il s’était rendu au Printemps de Bourges pour assister à un concert de mon groupe, Les Désaxés. Et comme il y a vingt-trois ans, il n’avait pas eu l’occasion de me livrer ses impressions, il le fait ce soir : ça lui a bien plu !

00h30
Nous poursuivons la soirée dans un bar qui a la fâcheuse habitude de ne diffuser que de la musique cubaine. Au bout d’un quart d’heure, je capitule et rentre à l’hôtel.

Troisième jour – dimanche 2 mai

9h50
Le réveil est beaucoup moins aisé que la veille. L’air marin, sans doute…

11h30
Image de Jérôme Attal Belkacem Bahlouli Axl Cendres Jérôme Attal donne à l’instant même une lecture musicale. Lecture que j’ai notée sur mon agenda à 14 heures ! Je rate, assez stupidement, je dois dire, ce qui a dû être un joli moment.

13h00
Déjeuner. Retrouvailles avec Jean-Noël Levavasseur, compagnon d’armes à l’origine du projet London Calling. Est-il paradoxal, voire hérétique, d’évoquer Clash autour d’un plat d’huîtres en dégustant un gouleyant vin blanc ? Non, ne comptez pas sur moi pour trancher la question maintenant. Michel Troadec est assis à la même table, il me demande ce que je prépare en ce moment, puis on en vient à évoquer mon passé de musicien. Quand je prononce le mot Désaxés, son regard s’allume : « “Juste 15 ans”, j’adorais ce single ! Vous étiez sur ce label aux pochettes fluos ! » Michel veut parler de Réflexes, qu’avait monté Patrice Fabien. C’est étonnant de constater qu’une bande de branleurs comme nous a réussi à laisser une petite trace dans l’histoire du rock français… Une toute petite certes.

15h00 Riff Reb’s a sorti son book et montre une série de croquis sublimes à Belkacem. Je me rapproche, tel un King Bee attirée par un pot de miel. Riff possède un véritable trait rock. Mieux : il EST rock. On parle souvent dans les dîners en ville de « littérature rock » ou de « BD rock », sans que l’on sache très bien ce que cela recouvre. Trois dessins de Riff en disent plus long sur le sujet qu’une thèse. Je reste un peu avec Riff. Il semble avoir envie de se livrer. Nous évoquons Le Havre où il vit, cette vieille cité ouvrière reconstruite à la Libération, mariage improbable d’un plan en damier, à la new-yorkaise, et d’une architecture stalinienne. On évoque cet album de Little Bob, Light of my Town, dans lequel celui-ci avance sans masque, enfin débarrassé de ses obsessions Springsteen/ DeVille. Juste un petit gars du Havre qui fait le point sur sa vie et chante la poésie d’un port au petit matin, les sirènes des tankers au départ, la p’tite Julie qu’est belle comme une lame de rasoir qu’attend plus qu’une allumette… Ce genre de choses.

16h00
Un coup d’œil à ma montre virtuelle m’apprend que ce 7e salon du livre est déjà fini. Ou presque. Il y a des gens que je n’ai pas eu le temps ou l’occasion d’approcher, comme David Mc Neil ou Pierre Barouh. En même temps, à quoi bon ? J’aurais bafouillé une ou deux phrases de compliments, sincères, mais qu’ils ont déjà dû entendre cent mille fois… Barouh, c’est cet électron libre à l’origine du label Saravah qui sortait les premiers disques de Brigitte Fontaine, Higelin et Mc Neil. Il possédait un petit studio d’enregistrement place des Abbesses, face au café Le Saint-Jean. Ce qui était fort pratique, car si d’aventure une idée venait à un musicien pendant qu’il disputait une partie de flipper, il n’avait qu’à traverser la rue pour l’enregistrer. À l’époque, le slogan de Saravah était : « Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. » Toute une philosophie ! Je ne me voyais pas aller le déranger, juste pour lui dire : « Merci pour tout ! » J’ai préféré regarder le beau visage d’un homme libre, qui a mené sa vie comme il l’a voulu et permis à des artistes « différents » d’exister. Quant à Mc Neil, il mérite des livres entiers. Qu’il écrit lui-même, d’ailleurs ! Et fort bien. Ce type a le talent d’un Roda-Gil, mais il a préféré appliquer à la lettre le slogan de Saravah.

16h30
Ma flasque est vide, mon costume froissé, ma chemise à jabot en lambeaux. Il est temps de rentrer. On me dépose à la gare. Je monte dans la première voiture et m’effondre sur un siège. Je n’ai même pas la force de répondre à cette dame furieuse qui prétend que le train est complet et que j’occupe sa place. Je m’endors.

(Merci à toute l’équipe qui a travaillé à l’organisation de ce salon, en particulier à Laetitia, Delphine, Loraine et Julie qui ont rendu ce reportage possible.)

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A propos de l'auteur

Image de : Pierre Mikaïloff est écrivain et scénariste. Traumatisé à jamais par les dix secondes d’intro de God Save the Queen , il s’essaiera lui-même à la fuzzbox avec Les Désaxés et Jacno. Il a collaboré à Rock & Folk, ainsi qu’à de nombreuses revues, imprimées ou en lignes, comme Minimum rock’n’roll, Gonzaï ou Luxe Intérieur. Depuis 2006, il a publié une dizaine d’ouvrages, dont une biographie de Noir Désir et un essai autour de Daniel Darc et participé à de nombreux ouvrages collectifs.

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