Los Angeles, scène 2 – le festival America

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Le temps d’un weekend, Vincennes se rêve en 51ème État américain en compagnie d’auteurs de renoms. Récit et portraits.

Avec une telle programmation très fournie en conférences, projections, séances de dédicaces et lectures au timing serré, s’en tenir à un planning consciencieusement établi relève du défi. Tant pis, il faudra improviser et se battre pour avoir une place dans les auditoriums qui ont parfois du mal à contenir la foule. Scène Portland, scène Chicago, « Un endroit où aller ? », « La ville, un personnage de roman ? »… Ce fameux thème sera exploré sous toutes ses facettes.
La cinquième édition du festival America a  accroché quelques étoiles à son affiche. Et même auprès de mastodontes comme Douglas Kennedy ou Jay McInerney, c’est Bret Easton Ellis qui tient manifestement le rôle de la vedette avec la sortie de Suite(s) Impériale(s). La foule est au rendez-vous : la rencontre « Bret Easton Ellis, 25 ans après » laisse pas mal de monde sur le carreau. Et l’auteur « rock-star » n’a pas l’air de s’y être totalement préparé. Au début des conférences, il filme la salle comble avec son iPhone.

Bret Easton L.A.

Los Angeles, ville de crime, de cocaïne, de starlettes, de succès, de déchéances, de rêves. S’il existe une bibliographie qui lui tire un portrait contemporain sans concessions, on retiendra celle de Bret Easton Ellis. L’auteur a même signé les scénarios de ses bouquins adaptés à l’écran. Peut-on faire plus hollywoodien ? Passons sur le caractère souvent médiocre des films : « je le fais pour l’argent » précise l’intéressé, qui n’a pas l’âme d’un metteur en scène.

25 ans après son premier roman Moins que zéro, écrit lorsqu’il était encore étudiant, Bret Easton Ellis sort cette année Suite(s) impériale(s), ou la réponse à la question « qu’est devenu Clay ? », personnage principal des deux romans. Cette question, Ellis se l’est posée en relisant Moins que zéro pour les besoins de l’écriture de Lunar Park, dont le personnage principal est Bret Easton Ellis. Vous suivez toujours ?

Clay est désormais installé à New-York, il revient à L.A. au moment de Noël et renoue avec les principaux personnages de Moins que zéro, Blair et Julian. En 2006, Ellis finit d’écrire Lunar Park, une véritable épreuve émotionnelle, et s’imagine alors bien écrire une jolie romance. Le pitch : Clay revient à L.A., retrouve Blair qui est désormais mariée et a des enfants, ils ressortent ensemble, etc. Pas de chance : les choses ne se passent pas comme prévu. Dans la vie d’Ellis, comme dans le roman. « Le roman a commencé à refléter ce que je vivais à l’époque, et à un niveau émotionnel, c’est devenu autobiographique » reconnaît-il. Dans Suite(s) impériale(s), on nage dans la paranoïa, il est question de meurtres, de tortures … et de promotions canapés à Hollywood. L’adaptation des nouvelles de Zombies au cinéma, qui était en préparation au moment de l’écriture du roman, n’a pas l’air d’avoir été une partie de plaisir pour Bret Easton Ellis. « J’ai rencontré beaucoup de Rain Turner en faisant ce film» (NDLR : personnage de Suite(s) impériale(s), une jeune actrice pas très douée prête à tout pour avoir un rôle). « Avoir plein de possibilités sur le plan sexuel peut sembler drôle mais ça ne l’était pas tant que ça. » Encore un peu et on le plaindrait.

Rassurons-nous, si son écriture est guidée par ses émotions, Bret Easton Ellis n’est pas le monstre sanguinaire d’American Psycho. Il a même été touché lors de sa tournée de promotion en Irlande, lui qui ne s’attendait pas à voir une librairie de Galway remplie de jeunes venus parfois de très loin, leur exemplaire écorné prêt pour une dédicace. Si le terme d’ « écrivain d’une génération » peut paraître cliché, force est de constater l’influence du style Ellis dans la littérature et l’imaginaire contemporains.

Visages de L.A.

Existe-t-il une scène littéraire à Los Angeles ? Cinq écrivains en débattent au cours du weekend lors de deux tables-rondes : Paul Beatty, Bret Easton Ellis, Steve Erickson d’un côté, Richard Lange et Dan Fante de l’autre. James Frey, pourtant programmé, brille par son absence. Dommage, car son dernier et magnifique roman L.A. Story est un portrait incisif de la ville, qui se sert des voix multiples de ses personnages, de leurs errances et de leurs réussites, pour décrire un monde dans lequel rien n’est gagné d’avance mais où tout est jouable. Notons, lors de ces deux rencontres, l’habileté des modérateurs  à orienter le débat et à poser des questions fouillées appréciées des auteurs.

Alors, qu’est ce qu’un écrivain à L.A. ? La question mérite d’être posée. La ville a inspiré des récits et des fictions légendaires, mais sa configuration même rend l’existence d’une scène difficile. Steve Erickson, auteur de Zeroville dont le personnage principal est un mordu de cinéma, note que « ce n’est pas une ville qui favorise une scène littéraire cohérente. L.A. est une vie anti-sociale. Elle ne génère pas beaucoup de cohésion. » La dimension tentaculaire de la ville amène une majorité des auteurs présents à limiter leurs visites amicales à un rayon assez restreint autour de chez eux : « 10-15mn en voiture, estime Bret Easton Ellis, ensuite ça demande trop d’organisation ».

Dan Fante : « Si New York est le nez et les yeux de l’Amérique, alors Los Angeles en est les parties génitales »
« Los Angeles est comme un mauvais mariage dans lequel vous restez pour les enfants »

Où peut-on trouver Steve Erickson à Los Angeles ? Chez lui à essayer d’écrire, la porte fermée. Dan Fante en rajoute une couche lors d’une autre table-ronde en dressant le portrait de l’écrivain à L.A. : « pauvre, passionné et combatif. Il doit aussi passer beaucoup de temps devant la télé. » Légère déception, on est bien loin de la vie de débauche d’un Hank Moody dans Californication… Qu’est ce qui nourrit alors toute cette fiction ?

Le background de l’écrivain de Los Angeles est à chercher du côté des romans noirs de Raymond Chandler, l’une des sources d’inspirations de Bret Easton Ellis et Steve Erickson, ainsi que chez Charles Bukowski. Le roman noir hante toujours les rues d’Hollywood.

Steve Erickson :  « Cette littérature s’est développée car les gens viennent avec leur rêves et finissent par dormir dans leur voiture. Ils deviennent des caractères de roman noir. C’est la littérature des rêves brisés. »

Paul Beatty, l’auteur de Slumberland ou la quête d’un génie jazz à Berlin par un DJ de Los Angeles, ne se situe pas dans cette mouvance, mais reconnaît la prégnance de cette idée de lutte, de dépression.  Plus que la dépression, c’est aussi la peur qui habite la ville. Peur de l’échec, des tueurs (les crimes de Charles Manson au début des années 70 sont encore dans les esprits), des gangs, des catastrophes…«Fear» est un mot qui revient souvent dans la bouche des écrivains, imprègne leurs récits et leur psyché. Vivant à Echo Park, Richard Lange regrette la gentrification récente du quartier. Les gangs laissent peu à peu la place à des mères à poussettes : «je dois être fou, mais c’est un peu trop sûr pour moi maintenant ! ». Heureusement, les catastrophes naturelles sont encore nombreuses : James Frey en a retracé l’historique dans L.A. Story depuis l’installation des Pobladores en 1781, et on peut difficilement trouver deux années de suite sans drame. Au point d’en faire une caractéristique de la ville.

Bret Easton Ellis : « C’est la ville de l’apocalypse : il y a des ouragans, des incendies, on est sous la menace permanente du « big one », le tremblement de terre définitif qui précipitera L.A. dans l’océan (…) Et en plus, Paris Hilton y habite. »

Steve Erickson : « Cette peur fait partie de notre identité, c’est comme si nous possédions l’apocalypse. D’ailleurs, nous avons très peur que la fin du monde ait lieu ailleurs. »

Dans cette ville kaléidoscope où se côtoient beaucoup de cultures différentes, on peut finalement se sentir comme un étranger : « il faut se trouver des lieux qu’on aime à LA, afin de se sentir chez soi » note Richard Lange. « Il faut se créer son propre milieu social ».

Après ce portrait plutôt ambivalent, qu’est ce qui peut bien retenir et même faire revenir tous ces auteurs à L.A. ? Dan Fante, auteur « angelinos » s’il en est, dont la famille est arrivée à Los Angeles en 1851 et dont le père John Fante a signé l’un des classiques sur la ville, Ask The Dust, nous livre quelques indices. C’est presque les larmes aux yeux qu’il évoque l’Océan Pacifique, et « un grand sentiment de liberté, l’impression de ne pas être à l’étroit ». Et d’ajouter : «  ll faut parcourir les quartiers, goûter à ce grand banquet, même s’il a un goût douteux. » On se servirait même bien deux fois.

Références : Slumberland, Paul Beatty ; Zeroville, Steve Erickson ; Dead Boys, Richard Lange ; De l’alcool dur et du génie, Dan Fante ; Ask The Dust, John Fante ; Le grand sommeil, Raymond Chandler ; L.A. Story, James Frey.

Oiseaux de nuit

Pour conclure cette traversée de l’Amérique à dos d’écrivain, retour sur la côte Est, dans la ville qui est un peu l’anti L.A. Plus intellectuelle, New-York est cependant peuplée d’«oiseaux de nuit» que Jay McInerney a suivi pour les besoins de son roman de 1984, Bright Lights, Big City (traduit en français par Journal d’un oiseau de nuit). Le roman prend place dans le New York des années 80, époque où on pouvait croiser les New York Dolls et Lou Reed au CBGB. «C’était une période artistique fascinante» s’enthousiasme Jay McInerney, «quelqu’un devait écrire sur ce monde». Frédéric Beigbeder, oiseau bien connu des nuits parisiennes, dialogue avec son homologue et ami américain autour du thème de la littérature nocturne.

Frédéric Beigbeder : «La meilleure saison pour l’écriture ? L’été, car le Baron est fermé.»

«Il y a des écrivains de la journée et des écrivains de la nuit» pour McInerney. Au delà de la volonté de s’échapper de la vie quotidienne, explorer une ville la nuit permet d’en saisir l’essence pour les deux auteurs, mieux qu’en plein jour. On y retrouve un véritable concentré des problématiques sociales et culturelles.

Le risque, c’est finalement une certaine incompréhension de la part des critiques et des lecteurs de cet attrait pour un monde qui peut paraître superficiel. Tout le talent de McInerney réside dans sa finesse à explorer les pensées noctambules, notamment dans la nouvelle Il est six heures du mat.  Tu sais où tu es ? extraite de son recueil de nouvelles Moi tout craché : «La nuit a déjà doublé ce cap imperceptible où deux heures du mat se changent en six heures du mat. Tu sais que ce moment est venu et qu’il est passé, bien que tu ne sois pas prêt à concéder que tu as franchi la ligne au delà de laquelle tout n’est plus qu’avaries gratuites et paralysie de terminaisons nerveuses effilochées.»

Mc Inerney explique avec humour comment deux sortes de lecteurs se sont manifestées à la sortie de Journal d’un oiseau de nuit : certains ont pris le roman pour un guide de la vie nocturne new-yorkaise, n’hésitant pas à chercher McInerney dans l’annuaire et à le déranger en plein milieu de la nuit pour connaître l’adresse du Lizard Lounge. D’autres, dont les personnes responsables de l’adaptation cinématographique du roman, ont mis en exergue le caractère nocif de la drogue. « Quand j’ai vu le film, je me suis dit : qui voudrait sortir, si c’est pour se retrouver dans ce état ? » ironise l’auteur. «J‘ai vécu ça comme une simplification».

Épilogue

On quitte Vincennes sous la pluie, s’attendant presque à pouvoir héler un yellow cab au détour d’une rue. Le festival nous laisse avec une liste enthousiasmante de livres à lire. Petite déception pour notre photographe qui n’aura pu accéder à la rencontre consacrée à Bret Easton Ellis, faute de place dans l’auditorium, et déception partagée pour l’absence de James Frey. Malgré tout, cette édition d’America fut réjouissante de la première à la dernière page.

Crédits photo : Eva E. Davier

Déjà publié dans le dossier Los Angeles : Interview de Warpaint. À venir : Bret Easton Ellis et Suite(s) Impériale(s),  galerie de photos de L.A par Eva E. Davier.

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: Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

3 commentaires

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  1. 1
    le Mardi 5 octobre 2010
    Sam a écrit :

    Avec l’interview de Warpaint, ce cycle Los Angeles est captivant. Chronique excellente, merci Julia. Photos magnifiques (surtout en N&B), merci Eva. Bref, TWO THUMBS UP!!!

  2. 2
    Isatagada
    le Mardi 5 octobre 2010
    isatagada a écrit :

    Bien bel article et de splendides photos ; celles en noir et blanc, en effet.

  3. 3
    Pascal
    le Vendredi 8 octobre 2010
    Pascal a écrit :

    Passionnant à lire et beau à regarder…

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